Comme j’aime enchaîner les points de vue opposés, après avoir évoqué les écrits politiques de Noam Chomsky et la « démocratie industrielle » qu’il appelle de ses vœux, je vais aujourd’hui parler des prises de position « anti-industrielles ».
Pour ce faire, je m’appuierai principalement sur un ouvrage de 1995 « L’avenir de la société industrielle » le manifeste de Theodore Kaczynski, ce philosophe, mathématicien et terroriste, plus connu sous le nom d’« Unabomber », pseudonyme qui lui fut donné par le FBI à l’époque de ses attentats. J’évoquerai également une fable philosophique écrite en 1999 par le même auteur et intitulée « La nef des fous ».
Sur la page des lectures, vous trouverez une traduction de « La société industrielle et son avenir » parue en 1998 et due à Jean Marie Apostolidès, ainsi qu’une traduction de La nef des fous. Pour rédiger cet article, j’ai eu accès à une traduction plus récente de ce manifeste, par le même auteur et reprise dans « Théodore Kaczynski – Le manifeste de 1971 – L’avenir de la société industrielle », paru aux Éditions Climats en 2009.
La différence entre les deux traductions tiens notamment dans l’emploi du vocable « processus de pouvoir », à la place de « processus d'auto-accomplissement » pour rendre compte du concept de « power process » introduit par Kaczynski, et dans l’emploi du terme « gauchiste » qui remplace le terme « progressiste » pour traduire le vocable anglo-saxon « leftiste ». Cette évolution me semble conférer encore plus de mordant à la critique de Kaczynski, qui entend mener sa révolution anti-industrielle loin de toutes les possibles récupérations opérées par la gauche progressiste.
Le manifeste « l’avenir de la société industrielle » se compose de 232 paragraphes numérotés et regroupés en 27 titres.
Le style direct de Kaczynski convient parfaitement à ses analyses très claires et très persuasives, mais peu nuancées. Il contraste avec la prétention littéraire des textes d’auteurs français qui chassent sur les mêmes terres.
Kaczynski ne fait pas de la littérature et il n’en a visiblement rien à faire. Il suit une logique implacable et développe une démonstration irréfutable, du moment qu’on en accepte les axiomes.
Je commencerai par revenir sur les moments les plus essentiels de cette démonstration, avant d’en discuter les aspects qui me semblent le plus importants et qui sont souvent les plus critiquables aussi. Il y a en effet de multiples raisons de refuser les hypothèses de Kaczynski, mais il faut reconnaître que son livre permet de poser les questions les plus fondamentales. Voici donc le plan de cet article :
1) La démonstration de Kaczynski
1.1 Panorama général : la misère de la société industrielle réclame une révolution.
1.2 Le « progressisme » ou le « gauchisme » sont des signes de cette misère.
1.3 Le processus de pouvoir, besoin humain fondamental, est décrit.
1.7 Les buts et les moyens de la révolution sont détaillés.
2) Analyse critique des aspects les plus fondamentaux de la démonstration de Kaczynski
2.1 Le processus de pouvoir, le bonheur et la liberté
2.2 La caractérisation de la société industrielle et technologique
2.3 La critique du gauchisme et des mouvements progressistes en général
3) Prolongement du débat, réceptions et influences
1.1 Panorama général : la misère de la société industrielle réclame une révolution.
Dès le premier paragraphe, Kaczynski rentre dans le vif du sujet :
Kaczynski ne nuancera pas ces propos. Après avoir avancé que le système industriel-technologique ne peut survivre qu’ « au prix d'une réduction définitive des hommes, et de beaucoup d'autres organismes vivants, à l'état de produits manufacturés, simples rouages de la machine sociale. » et que son effondrement sera dans tous les cas douloureux, mais d’autant plus douloureux qu’il interviendra plus tardivement, Kaczynski en tire la conclusion qui s’impose : « Nous préconisons donc une révolution contre le système industriel. »(paragraphe 4).
Mais cette « révolution » ne devra pas être « politique » elle devra s'attaquer, directement « aux bases économiques et technologiques de la société actuelle » et surtout elle devra s’émanciper de toute référence au « gauchisme » ou au « progressisme ».
1.2 Le « progressisme » ou le « gauchisme » sont des signes de cette misère.
Passée cette courte introduction, Kaczynski se livre en effet à une critique féroce du gauchisme, lequel repose selon lui sur la haine de soi et sur la « sur-socialisation ».
Dans une inspiration que l’on pourrait qualifier de « Nietzschéenne » Kaczynski estime que cette « haine de soi » conduit les « gauchistes » à d’identifier aux groupes qu’ils jugent inférieures (voir le paragraphe 13) et à haïr « ce qui renvoie une image de force, d'habileté et de réussite » (paragraphe 15).
Quant à la sur-socialisation, (paragraphe 24 : « Les psychologues utilisent le terme de «socialisation» pour désigner le processus d'apprentissage par lequel on fait passer les enfants, afin qu'ils pensent et qu'ils agissent comme l'exige la société. »), Kaczynski estime qu’elle conduit de nombreux individus à « …se leurrer sans cesse sur leurs propres mobiles et trouver des explications morales à des sentiments et à des actions qui, en réalité, ont une autre origine. »
De nombreux gauchistes rentrent pour lui dans cette catégorie des individus « sursocialisés », ce qui explique leur « haine de soi », et sous l’apparence d’une rébellion superficielle, révèle un profond conformiste, un attachement au fonctionnement actuelle de la société, à la morale et aux conventions dominantes.
A la première lecture, on ne saisit pas immédiatement le lien entre cette critique du « gauchisme » et le thème général du livre : les gauchistes seraient sur-socialisés et pas biens avec eux-mêmes… Et alors ? Quel rapport avec la société industrielle ?
Kaczynski explique ce « rapport » de manière plus explicite à partir du paragraphe 213. D’une part, il veut nous faire comprendre qu’il ne faut pas compter sur les gauchistes pour entreprendre une véritable révolution, car ce sont en fait des conformistes attachés au fonctionnement la société actuelle et d’autre part que les diverses luttes engagées par les progressistes détournent l’attention du principal objectif révolutionnaire qui est l’abolition du système industriel. Cet aspect ressort tout particulièrement dans sa nouvelle de 1999 « La nef des fous ».
1.3 Le processus de pouvoir, besoin humain fondamental, est décrit.
Après sa critique du gauchisme, Kaczynski en vient au cœur de son argumentation, la description de ce qu’il nomme « le processus de pouvoir » (également traduit par « processus d’auto-accomplissement »). Paragraphe 33 :
Kaczynski veut montrer que l’être humain a besoin d’accomplir certains efforts pour parvenir a ses buts. S’il ne rencontre aucune difficulté à surmonter, il sombre dans l’ennui. Évidemment s’il ne rencontre que des difficultés insurmontables, le découragement le guette ou même la mort si les objectif poursuivit son vitaux. Kaczynski en rend compte au paragraphe 37 :
...et au paragraphe 59 :
1.4 Le processus de pouvoir est bloqué dans la société industrielle, il en résulte une multitude de « problèmes sociaux ».
D’après Kaczynski dans la société industrielle, les efforts accomplit concernent le plus souvent des buts « non essentiels », c'est-à-dire (non vitaux) sans rapport avec la satisfaction des nécessités de la vie. Kaczynski les nomme les « activités de substitutions » au paragraphe 39 :
Ces activités de substitution se multiplient lorsque les efforts devant être engagés pour atteindre les buts essentiels diminuent, paragraphe 40 :
Mais les activités de substitutions sont moins satisfaisantes, paragraphe 41 :
Par ailleurs Kaczynski estime que la plupart des gens ont besoin d’un minimum d’autonomie, de commandement et de contrôle dans la réalisation de leurs objectifs, pour acquérir confiance et estime d’eux-mêmes. Cette autonomie reste compatible avec l’action de petits groupes, mais ne peut se concilier avec les commandements d’une hiérarchie ou avec l’action d’un groupe si important que le rôle des différents individus pris isolément y devient insignifiant. La société industrielle ne permettrait pas cette autonomie dans la réalisation des buts. Il en résulterait la variété des problèmes sociaux que Kaczynski décrit au paragraphe 44 :
Ces « problèmes sociaux » trouvent leur origine dans l’impossibilité de réaliser le processus du pouvoir dans les sociétés modernes1, et plus généralement, paragraphe 46 :
Comme, paragraphe 47 :
Paragraphe 48 :
Et paragraphe 49, enfin :
La surpopulation n’est pas pour Kaczynski le facteur essentiel de la « multiplication des problèmes actuels » qui tiennent davantage au fait que ces changements technologiques sont « imposés » à l’homme moderne. Kaczynski cite en contre-exemple les pionniers américains qui avaient selon lui le sentiment de transformer eux-mêmes leur environnement et donc accomplissaient par là même le « processus de pouvoir ».
Au contraire, la société moderne ne permet pas l’accomplissement du « processus de pouvoir ». Elle tente vainement d’y parvenir en créant des besoins artificiels, qui inciteront les individus à faire davantage d’efforts, à travailler davantage pour les satisfaire, paragraphe 63 :
Mais, paragraphe 64 :
Kaczynski remarque que, outre le manque général d’autonomie qu’elle implique, la société moderne ne permet pas aux efforts individuels de satisfaire un besoin aussi essentiel que le besoin de sécurité, paragraphe 67 :
Kaczynski reconnaît qu’objectivement, l’homme primitif était matériellement moins en sécurité, mais, comme cette sécurité dépendait de ses efforts (et de celle du groupe restreint dans lequel il était inséré), il pouvait parvenir à un plus grand sentiment de sécurité.
Kaczynski remarque encore que par les règlements qui lui sont nécessaires, (non violence, conformisme etc…) la société moderne contraint fortement les individus, même si elle parait à certains égards permissive. Ces contraintes ajoutées au non accomplissement du processus de pouvoir entraînent insatisfactions et regrets qui s’accumulent aux différents âges de la vie (paragraphes 71 à 75).
Kaczynski admet que la société permet à certains individus de s’adapter au moins partiellement, parce que leur besoin d’accomplissement est très faible ou, parce que tout en étant très fort, il trouve sa satisfaction dans la conquête du prestige social. L’adaptation est également possible parce que certains se satisfont des faux besoins et des acquisitions matérielles, ou du processus de pouvoir vécu « par procuration », à travers les victoires d’un pays, d’une organisation ou d’un groupe (paragraphe 83). Mais, selon Kaczynski, cette adaptation est dans tous les cas incomplète et elle ne permet pas de justifier la société industrielle, car (paragraphe 86) :
Pour Kaczynski, la science est également une activité de substitution, lié au besoin de réalisation personnelle des scientifiques et n’a souvent pas de lien avec la curiosité ou avec le bien de l’humanité. Ainsi donc, paragraphe 92 :
Kaczynski, définit ensuite ce qu’il considère être « l’essence de la liberté » (paragraphe 94) :
Et de ce point de vue, la liberté véritable, du moins tel que l’entend Kaczynski n’a que peu de rapport avec les droits garantis dans les régimes « démocratiques ».
1.5 Toute tentative de réforme de la société industrielle est vouée à l’échec, une révolution est nécessaire, elle doit intervenir avant qu’un contrôle total des comportements ne soit mis en place.
Kaczynski discerne dans l’histoire des changements réguliers, constitutifs de tendances à long terme et des changements plus irréguliers, plus erratiques et conjoncturels. Selon lui, les seconds ne peuvent pas véritablement influencer les premiers. Un changement qui ne concerne qu’un aspect de la société, une réforme politique par exemple, est toujours impuissant à infléchir ses véritables tendances. Une société ne peut évoluer que si toutes ses composantes sont affectées par un changement important, mais dans ce cas, il est impossible de prévoir les conséquences de cette évolution.
Les réformes sociales ne feraient donc que retarder ou accélérer des changements inévitables. Pour modifier le cours de la vie sociale, seule une révolution est envisageable, mais ses conséquences sont imprévisibles.
Ainsi, pour Kaczynski, la société industrielle et technologique ne peut être réformée, paragraphe 111 :
Paragraphe 114 :
Et 115 :
La relocalisation des activités dans des groupes plus « restreints », que l’on pourrait considérer comme une solution, est pour Kaczynski incompatible avec le maintien de la technologie actuelle, paragraphe 117 :
Et pour Kaczynski, les bons côtés de la technologie ne peuvent être séparés des mauvais, paragraphe 121 :
Il cite le cas du progrès médical, qui débouchera nécessairement selon lui sur les programmes eugéniques et sur la manipulation génétique des êtres humains (paragraphe 122 à 124).
Plus généralement, la technologie lui semble être une force sociale plus puissante que l’aspiration à la liberté. Il cite l’exemple de l’automobile, paragraphe 127 :
Le seul espoir, pour Kaczynski est que les tensions induites par le système conduisent les gens à se révolter, paragraphe 134 :
La révolution semble en effet plus aisée que la réforme à Kaczynski qui remarque que des problèmes relativement simples, comme l’écologie (voir l’intéressant paragraphe 137) demeurent irrésolus – les dernières gesticulations de Copenhague lui donnent raison – ce qui laisse prévoir que la conciliation bien plus difficile à obtenir, selon lui, entre technologie et liberté ne pourra être atteinte.
Mais cette révolution peut ne jamais advenir, car le système technologique acquiert des moyens de plus en plus important de contrôler les comportements humains. Il peut donc se maintenir, à la différence des anciennes sociétés qui s’effondraient lorsque leur tyrannie devenait insupportable. Paragraphe 145 :
Comme moyens de contrôle de la société moderne, Kaczynski cite les médicaments, les diverses techniques de surveillance et de marketing, l’organisation des loisirs et des divertissements de masse, l’éducation et la génétique… Paragraphe 160 :
Et paragraphe 162 :
L’espèce humaine est donc, selon Kaczynski, à « la croisée des chemins ». Les nouvelles techniques de contrôle du comportement ne sont pas si simples à mettre en œuvre et les individus se révoltent de multiples façons, paragraphe 165 :
1.6 Les conséquences de cette révolution sont analysées, de même que les conséquence de son échec qui conduirait soit à l’extinction de l’humanité soit à son asservissement total.
Il faut donc s’atteler à deux tâches principales, paragraphe 166 :
Cette révolution, engendrera nécessairement de nombreuses souffrances, que Kaczynski ne cherche pas à dissimuler, page 167 :
Car par ailleurs, si la société technologique se maintient, les souffrances seront également très importante, paragraphe 169 :
On peut même envisager que la société technologique conduise à l’extinction de l’humanité, (car des machines intelligentes seront bientôt plus efficaces que les êtres humains. Soit elles s’empareront du contrôle et prendront toutes les décisions sans supervision humaine. Soit ces machines seront aux mains d’une petite élite, qui disposera de la vie de la population humaine, et pourra choisir de la décimer ou de la réduire à l’état « d’animaux domestiques » (paragraphes 171 à 174).
La menace d'une transformation complète de l'homme et de son environnement est en tout cas évoquée au paragraphe 177 :
1.7 Les buts et les moyens de la révolution sont détaillés.
Kaczynski en vient donc à la stratégie permettant de se débarrasser de ce « système pourri ». Il faut selon lui « promouvoir l'agitation sociale et aggraver l'instabilité de la société industrielle, développer et propager une idéologie anti-technologique et anti-industrielle. », tout en développant une « idéologie positive », qui sera celle de la nature, « contre-idéal parfait à la technologie » (paragraphes 183 et 184). Dans la note du paragraphe 184, Kaczynski va même jusqu’à avancer qu’introduire un élément religieux dans la lutte contre la technologie peut s’avérer utile et que la nature idéalisée peut inspirer ce type de vénération religieuse.
Sur le plan pratique, il donne des exemples de tactiques plus ou moins bien adaptées aux buts révolutionnaires, paragraphe 190 :
Paragraphe 191 :
Paragraphe 192 :
Paragraphe 194 :
Et paragraphe 195 :
Paragraphe 200 :
Kaczynski admet cependant au paragraphe 202 :
Une fois détruit, le système technologique ne pourra pas se reconstituer, car à la différence des époques passées, la technologie aujourd’hui employée « implique l'existence de structures sociales organisées sur une grande échelle » et ne pourra donc pas être mise en œuvre dans de petites communautés.
Enfin, Kaczynski revient encore à partir du paragraphe 213 et jusqu’à la fin de son manifeste sur les dangers du progressisme ou du gauchisme qui peuvent détourner la révolution de ses buts véritables et qui surtout sont finalement incompatibles avec la révolution anti-industrielle.
2.1 Le processus de pouvoir, le bonheur et la liberté :
La description du « processus de pouvoir » ou du processus « d’auto-accomplissement » est, comme on l’a vu, au cœur de la démonstration de Kaczynski. Cette tentative d’isoler un facteur fondamental qui rendrait compte de la variété des comportements humains m’a fait songer à la hiérarchie des besoins établie par le psychologue américain Abraham Maslow, plus connue sous le nom de « pyramide de Maslow » et qui constitue l’un des ingrédients habituellement servis lors des « formations managériales ».
Selon cette fameuse pyramide, l’être humain chercherait à satisfaire, dans l’ordre, ses besoins physiologiques, puis ses besoins de sécurité, puis ses besoins sociaux, puis ses besoins d’estime de soi, puis ses besoins « d’auto-accomplissement ».
Kaczynski a-t-il été influencé par cette théorie comportementale ? Je n’ai pas trouvé d’indication précise à ce sujet. On sait cependant qu’il a participé au cours de l’année 1959 en tant qu’étudiant, à une série d’expériences sur la personnalité humaine, sous la direction du psychologue américain Henry A. Murray (1893-1988). Les travaux de Murray portaient sur la description des besoins humains, dans la lignée des travaux de Maslow, mais aussi et surtout sur les moyens de contrôle de la personnalité. Certains prétendent (le philosophe américain Alston Chase a écrit un livre sur le sujet) que les tests pratiqués sous la responsabilité de Murray auraient traumatisé Kaczynski et déterminé sa vocation terroriste (voir aussi à ce sujet le documentaire de 2003 Das Netz - Voyage en cybernétique sous-titré Unabomber, le LSD et l'Internet de Lutz Dammbeck).
Quoi qu’il en soit, à la suite de ces expériences, Kaczynski s’est sans doute familiarisé avec différents aspects de la psychologie américaine (et certainement pas les plus reluisants !) et peut-être avec la fameuse « pyramide » de Maslow théorisée à partir des années 40.
On remarquera cependant que Kaczynski, en considérant le besoin « d’auto-accomplissement » comme fondamental, renverse en quelque sorte la pyramide de Maslow. Surtout, il ne considère plus les besoins en eux-mêmes, mais plutôt le processus qui conduit à leur satisfaction.
A noter que la « théorie » de Kaczynski, libellée en terme de processus, pourrait à nouveau être traduite en terme de « besoins » (certes cette « retraduction », sans la trahir tout à fait, lui ôterait sa saveur spécifique, qui consiste à placer la liberté devant le bonheur, comme j’essayerai bientôt de le montrer). Car les efforts fournis pour atteindre des buts « essentiels », ou redéployés dans des « activités de substitutions » pourraient être eux-mêmes considérés comme des « besoins » et hiérarchisés dans une nouvelle « pyramide ».
Kaczynski construit en somme sa propre hiérarchie des besoins, qui fournit une justification, non plus à l’idéologie managériale (ou à « l’hypothèse cybernétique »), mais à une théorie révolutionnaire.
Mais comme la pyramide de Maslow, la description du « processus de pouvoir » me paraît très réductrice et très simplificatrice.
Sans doute la forme de son manifeste ne permet-elle pas à Kaczynski de fournir de longs développements et de longues justifications à ce sujet. Mais en livrant en quelques lignes un modèle qu’il veut universel et définitif des aspirations humaines, Kaczynski peine à convaincre et surtout il effraie. Sa théorie aplatit la nature humaine, tout autant que la société industrielle qu’elle a pour objectif de disqualifier !
Kaczynski présente peu d’exemples pour corroborer sa thèse. Sa définition des activités de substitution, paragraphe 39 :
n’est pas véritablement praticable, car elle ne permet pas de cerner un type précis d’activité, mais semble devoir être déclinée pour chaque individu4.
Les formulations de Kaczynski demeurent imprécises ou hésitantes (paragraphe 41 : « Pour beaucoup, si ce n'est pour la majorité, les activités de substitution sont en réalité moins satisfaisantes que ne le serait la poursuite de buts authentiques ») confirmant que la théorie qu’elles dessinent pourrait être contredite dans le détail… Voire même dans sa globalité, car certaines philosophies ou spiritualités comme le bouddhisme, considèreraient que ce « processus de pouvoir » constitue justement la cause du malheur des êtres humains et représente ce dont il faut ce détacher.
Ces faiblesses et ces imprécisions sont d’autant moins pardonnables qu’elles doivent être rapportées à l’ampleur des préconisations que Kaczynski entend tirer de sa théorie. Car c’est bien sur le blocage du processus de pouvoir qu’il fait principalement reposer sa condamnation de la société industrielle et, de là, qu’il en appelle à la révolution.
Du reste, même si l’on acceptait la parfaite adéquation du processus décrit par Kaczynski avec la réalité des aspirations humaines, il pourrait conduire à condamner des formes ou des aspects non industriels de la société.
Parce que certaines normes sociales contraignantes dictées par la tradition ou la religion dans les sociétés traditionnelles, s’opposent à la réalisation du processus de pouvoir dans des domaines aussi essentiel que la sexualité (que l’on songe par exemple aux mariages arrangés).
Et parce que dans de nombreux cas, ce n’est pas le caractère « industriel » de la société qui s’oppose à la réalisation du processus de pouvoir, mais son caractère inégalitaire et violent, qui par ses famines et par ses guerres, interdit la satisfaction autonome des besoins élémentaires. Les paysans pauvres, avant d’êtres victimes de la technologie, sont chassés de leur terre par les détenteurs du capital, qui achètent les polices, les milices, et les épandages d’herbicides. Dans notre prétendue civilisation d’abondance, si un individu sur six ne mange pas à sa faim, c’est d’abord parce que les moyens de l’autonomie ont été supprimés, non pas principalement par la technologie (même si elle y contribue avec sa chimie et ses OGM) mais par le pouvoir de l’argent et les capacités illimitées d’appropriation privative qu’il autorise.
Le processus de pouvoir est peut-être bloqué pour le représentant de la classe moyenne ou supérieure de l’état d’Israël qui peut bénéficier des principales avancées technologiques… Mais plus encore pour l’habitant de la Bande de Gaza ! Cette dépendance à l’égard des besoins les plus fondamentaux qui ne seront même pas convenablement satisfaits (se loger, se nourrir, être en sécurité etc...), organisée par l’inégale répartition des richesses et des pouvoirs, fait paraître les « problèmes sociaux » décrits par Kaczynski – les dépressions, le mal être, le sentiment de vacuité des « riches » – assez dérisoires. « Moi aussi je voudrais pouvoir être névrosé comme vous, en sécurité et avec le ventre plein ! » Pourraient ainsi s’exclamer une bonne partie de la population mondiale.
Ces critiques ne doivent pas conduire à affirmer que tout est faux dans l’argumentation de Kaczynski. Le besoin qu’il identifie de rester maître des aspects fondamentaux de sa vie (l’élément « d’autonomie ») est réel et important. Et finalement, ce n’est pas lorsqu’il décrit son « processus de pouvoir » que Kaczynski se montre le plus convaincant à cet égard, mais plutôt lorsqu’il dénonce – un peu dans le style d’Ivan Illich – la fausse autonomie conférée par la technologie, qui se mue finalement en une contrainte nouvelle (A partir du paragraphe 127 notamment).
Ces arguments m’ont d’ailleurs fait prendre conscience de l’insuffisance de la distinction que j’avais moi-même proposé entre « pouvoir sur les choses » et « pouvoir sur autrui ». Le soi-disant « pouvoir sur les choses » ne peut être envisagé abstraitement, en dehors de ses conditions sociales de mise en œuvre. Le « pouvoir de déplacement » conféré par la possession d’une automobile, ne se conçoit pas en dehors des routes et des stations services, mises à disposition par un certain type de société. En outre, il ne peut être envisagé en dehors de l’effort social, des compromis, de l’abandon d’un certain type de liberté, qui permettent l’acquisition d’une automobile (soumission au salariat par exemple).
Il est cependant difficile d’accepter la définition de la liberté proposée par Kaczynski, qui réside simplement, comme on l’a vue plus haut, dans l’accomplissement du processus de pouvoir. Car toutes les critiques que l’on peut adresser à l’encontre de ce fameux processus, rejaillissent évidemment sur une conception de la liberté qui s’y repose.
Ma propre conception de la liberté demeure très classique. Elle se concilie assez bien avec ce qu’en dit le philosophe anglais John Locke (1632-1704) dans son Essai sur l’entendement humain, livre 2, Chapitre 21 : « Le pouvoir », paragraphe 8 :
L’être humain est libre lorsqu’il dispose d’un certain pouvoir de penser ou d’agir. Il n’est plus libre lorsqu’il est contraint, par une cause quelconque, à penser et à agir d’une certaine manière (ou à ne pas agir si on l’a enfermé, ou à ne pas penser si on l’a lobotomisé).
Accroître la liberté revient donc à étendre le domaine de notre pouvoir, c’est-à-dire le domaine d’exercice de nos actions et de nos pensées et à diminuer les occasions où nous sommes contraints (par la nature ou par d’autres volontés).
Le milieu naturel contraint l’être humain puisqu’il limite son pouvoir de mouvement et qu’il lui impose certaines actions indispensables à sa survie. La technologie élargit d’une certaine manière sa capacité à agir, donc sa liberté, mais, dans le même temps, elle limite cette dernière par les nouvelles contraintes, par les nouvelles normes sociales qui accompagnent sa mise en œuvre.
Dans une société « primitive » le domaine de la liberté humaine est d’abord contraint par la nature, par l’environnement, et ensuite par les rapports sociaux au sein du clan ou de la tribu, qui imposent divers tabous et prohibitions et divers modèles de pensées (mythes, croyances…).
Dans la société technologique et industrielle, la liberté humaine est davantage limitée par les rapports sociaux, par les contraintes et l’organisation du travail qu’ils imposent, par les modèles de pensées qu’ils véhiculent (non plus « mythiques » comme dans la société primitive, mais consuméristes, et à des degrés divers, nationalistes, religieux, scientistes etc…). La liberté y semble moins restreinte par le milieu naturel, même si la société industrielle se heurte évidemment à la raréfaction des ressources et à la dégradation de l’environnement5.
La société technologique et industrielle contraint socialement les êtres humains en les rassemblant dans un environnement émancipé d’une partie des contraintes qu’il imposait auparavant. Elle tend donc à transformer la contrainte environnementale en une contrainte sociale.
Étendue à l’ensemble de la planète, elle comporte également un autre aspect « liberticide » en ce qu’elle réduit le domaine des possibles, donc le domaine d’exercice de la liberté, par son intolérance envers les autres formes d’organisations sociales qui ne reposeraient pas sur la technologie (cette intolérance est-elle une fatalité ? J’y reviendrais un peu plus tard).
Contrainte sociale ou contrainte environnementale, laquelle est la meilleure (ou la moins mauvaise) ? Cette question revient à se demander laquelle est la mieux supportée par les individus, laquelle est la plus compatible avec leur bien-être, avec leur « bonheur ».
Le manifeste de Kaczynski pose précisément le problème des rapports entre la liberté et le bonheur.
La liberté, comme on l’a vu, est un pouvoir et le « processus de pouvoir » de Kaczynski est une manière – sans doute critiquable – de décrire la manière dont ce pouvoir est mis en œuvre et dont il peut conduire au bonheur ou au contraire le contredire.
En évoquant le nécessaire accomplissement du « processus de pouvoir », Kaczynski indique que l’être humain a besoin d’être libre pour être heureux et que cette liberté doit notamment s’exercer à l’égard des aspects les plus fondamentaux de sa vie. A l’inverse, le non accomplissement du processus du pouvoir contredit le bonheur. La liberté est donc une condition nécessaire du bonheur (au moins pour des êtres humains « non modifiés » !), mais ne constitue pas obligatoirement sa garantie.
La question implicitement posée par « L’avenir de la société industrielle » me semble donc être : que doit-on prioritairement rechercher, le bonheur ou la liberté ? D’après Kaczynski, l’un ne va pas sans l’autre et la société industrielle, en tendant à sacrifier la liberté au bonheur, anéantit les deux.
Car le bonheur imposé détruit la liberté, donc il se contredit lui-même, sauf si l’on transforme l’être humain qui éprouve ce bonheur, en un être qui n’a plus besoin de liberté. Tel est, à mon sens, le fond de l’argumentation de Kaczynski, qui en vient donc naturellement à agiter la menace d’une fin de l’humanité (sous-entendu de l’humanité telle que nous la connaissons, pour laquelle la liberté est importante) si le projet de la société technologique est mené à son terme.
Ce thème de la tension entre liberté et bonheur a notamment été abordé par les deux romans à la fois très différents et très semblables que sont « 1984 » de George Orwell, et « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley.
« 1984 » évoque une société de contrainte qui supprime la liberté mais ne vise même pas à assurer le bonheur de ses membres. La société de « Big Brother » me semble reposer sur un aspect du psychisme humain dont le processus de pouvoir de Kaczynski ne rend pas explicitement compte et qui est la volonté de domination, c’est à dire le désir, non pas d’échapper à la contrainte, mais de contraindre autrui. Ce désir bien réel, est le désir de toutes les « personnalités autoritaires », l’aspiration profonde de tous les « fascismes ». Il pourrait s’interpréter comme une compensation : L’individu veut contraindre, pour oublier qu’il est lui même contraint.
« Le meilleur des mondes », peut s’analyser comme une conjuration de cette tendance qui conduit à un extrême tout aussi abominable (voir les développements intéressants du film de Lutz Dammbeck à ce sujet). Le bonheur y est assuré et l’aspiration autoritaire y est détruite au prix de l’anéantissement du besoin de liberté.
Kaczynski a-t-il été influencé par « Le meilleur des mondes » ? Certains extraits de la préface que donne Aldous Huxley à son livre en 1946, pourraient en tout cas être placés en exergue du manifeste de Kaczynski :
Et encore :
Le « Meilleur des mondes » semble illustrer le projet de la société technologique décrit par Kaczynski et mené à son terme. Je dois cependant avouer que j'ai longtemps trouvé ce livre insatisfaisant, car je considérais qu’Aldous Huxley n’avait pas osé affronter les ultimes conséquences du problème philosophique qu’il avait soulevé. En effet, je me posais la question de savoir pourquoi le « Meilleur des Mondes » nous paraissait si horrible. Ses habitants n’étaient-il pas incontestablement heureux ? Dans le livre, les « inconvénients » de cette société ne se révélaient presque exclusivement qu’au travers des personnages qui justement contredisaient ses principes : Bernard Marx, l’ « Alpha » déficient et le « Sauvage » (je laisse volontairement de côté le cas de l’ « Alpha » Helmoltz Watson, voir la note 6). Mais un « Meilleur des monde » encore « amélioré », qui ne fabriquerait plus d’alpha déficients comme Bernard Marx (ou trop intelligent comme Helmoltz) et qui n’entretiendrait plus de réserves de « sauvages », pourrait-il toujours être qualifié d’horrible, puisque tous ses habitants seraient parfaitement heureux6 ?
En réalité cette horreur est en grande partie relative7 (voir cependant la note 5 qui nuance cette affirmation), et Aldous Huxley ne pouvait effectivement la désigner qu’en introduisant dans son roman un point de vue extérieur, qui représente le point de vue de ses lecteurs.
Le Meilleur de mondes est horrible pour nous, humains non encore (totalement) modifiés du 21ième siècle, lorsque nous nous y projetons en pensée et lorsque nous considérons la liberté que nous devrions abandonner pour nous y adapter. Il est horrible parce qu’il nie ce que nous sommes actuellement et la part de nous même que nous voudrions transmettre à nos descendants.
Il est donc normal de nous y opposer, comme il est normal de rejeter l’horreur plus directement appréhendable, décrite dans « 1984 ».
L’asservissement au bonheur parait d’autant plus inacceptable que nous ne pouvons pas en donner une définition satisfaisante. Le bonheur est un état subtil, dont les déterminants sont difficiles à isoler pour un seul être humain (un être humain non modifié s’entend !) et donc encore plus compliqués à définir pour l’ensemble des membres d’une société8.
Dès lors, un bonheur imposé est nécessairement une construction réductrice qui émane arbitrairement d’un centre de pouvoir et qui rompt les conditions de validité du contrat éthique (au sens où j’ai voulu le définir ici).
Collectivement, les individus peuvent évidemment se grouper parce qu’ils partagent une certaine conception du bonheur, qu’ils devraient laisser libre à leur enfant d’accepter ou non, et qui ne devrait pas s’étendre à tous les aspects de la vie, sous peine d’annihiler les identités individuelles (à moins, ainsi que je le remarque dans la note 8, qu’elle ne soit revendiquée par une communauté de clones !). Cette conception collective du bonheur ne devrait pas non plus s’imposer de manière impérialiste aux autres communautés9.
Au niveau de la collectivité humaine, qui rassemble les diverses communautés d’humains susceptibles d’adopter différentes conceptions de l’éthique et du bonheur, il convient donc de ménager plusieurs voies d’accès – collectives et individuelles – au bonheur. Nul bonheur arbitrairement défini ne devrait donc être imposé, mais il faudrait plutôt garantir les conditions de recherche et d’obtentions de possibles bonheurs, ces conditions reposant principalement sur une distribution équitable des ressources et des moyens et sur une limitation des contraintes.
De ce point de vu, on peut déplorer avec Kaczynski, le fait que la société moderne restreint aussi bien les voies d’accès collectives au bonheur que les voies d’accès individuelles.
Les voies d’accès collectives au bonheur sont limitées parce qu’une même société consumériste et urbaine tant à s’imposer sur l’ensemble de la planète et parce que les espaces et les moyens réservés aux collectivités qui souhaiteraient bâtir d’autres types de sociétés sont toujours plus réduits.
Les voies d’accès individuelles au bonheur sont limitées parce qu’elles nécessitent principalement l’acquisition de l’argent et donc la soumission au travail salarié pour la très grande majorité de la population mondiale.
On remarquera cependant que ces limitations tiennent davantage au caractère marchand de la société moderne (et à l’aspect « spectaculaire » qui lui fournit ses justifications) qu’à son caractère industriel ou technologique. Peut-être ses caractères sont-ils indissociables. Mais pour le déterminer, il faudrait d’abord s’entendre sur ce que signifie le caractère industriel ou technologique d’une société.
C’est ce que je vais à présent étudier.
2.2 La caractérisation de la société industrielle et technologique
Ainsi donc, Kaczynski en appelle à une révolution qui renversera la société industrielle et technologique.
Mais qu’entend-il exactement par « industrielle et technologique » ? Toutes les industries et toutes les technologies doivent-elles « disparaître », pour empêcher l’asservissement total de l’humanité ?
Et quant est-il de la science ? Kaczynski ne dirige pas directement ses attaques contre elle, ainsi, au paragraphe 166,
il ne préconise pas explicitement de brûler les encyclopédies et d’« oublier » les connaissances scientifiques. On peut en effet soutenir que la science produit objectivement des effets « libérateurs », au sens où elle libère la pensée des fausses croyances et des dogmes infondés, augmentant ainsi le « pouvoir » de l’esprit humain. La connaissance scientifique ne concerne en tout cas pas le même domaine de la liberté que la technique. Elle n’influe pas directement sur la liberté d’agir mais plutôt sur la liberté de penser, sachant que, comme on l’a vu plus haut, la liberté d’agir, comme la liberté de pensée peuvent être considérés comme des « pouvoirs », comme des « capacités ». La science ne recèle donc pas les mêmes inconvénients que la technique, laquelle augmente globalement la capacité d’action de la collectivité, tout en diminuant par la contrainte sociale qu’elle impose, les capacités d’actions individuelles de ceux qui y sont toujours plus anonymement immergés.
Pourtant, le discours scientifique n’est pas toujours « libérateur ».
D’une part, parce qu’au fur et à mesure de son perfectionnement, il est de moins en moins accessible et qu’il tend à être confisqué par des « experts », lesquels se séparent en diverses chapelles souvent constituées en références à des intérêts divergents. Les querelles autour de l’influence exacte de l’activité humaine sur le climat l’illustrent assez bien. Parmi tous les discours qui lui sont quotidiennement servis, l’individu « citoyen », « électeur » ou « consommateur » n’a pas les moyens de reconnaître celui qui correspond à la réalité (si toutefois il existe) afin de régler ses actions en conséquences.
D’autre part, la connaissance scientifique devient elle-même un sous produit de la technique. L’expression « techno-sciences » rend compte de cette évolution. Certes, il y a plus d’un siècle, le discours scientifique sur les micro-organismes par exemple, résultait lui aussi de la mise en œuvre d’une technique, en l’occurrence celle du microscope optique. Mais aujourd’hui, le discours scientifique est encore davantage obscurci par le caractère toujours plus impénétrable des techniques qui le produisent.
La connaissance scientifique contribue donc de moins en moins à la liberté de pensée, parce qu’elle est de moins en moins vérifiable et de moins en moins appropriable individuellement.
On remarquera cependant qu’une bonne partie des soupçons qui pèsent sur elle seraient levés si ceux qui la manient n’étaient pas si facilement impliqués dans des conflits d’intérêt, c’est-à-dire si les possibilités de captation de richesses ou de pouvoir étaient globalement limitées au sein de la société humaine. Comme je l’indiquais dans mon dossier sur l’éthique :
Mais puisque le partage équitable des pouvoirs et des biens est contredit dans la société réelle, par les capacités illimitées d'appropriation offertes par le capitalisme marchand d'une part, et par la captation du pouvoir au niveau des appareils d'état d'autre part, la critique adressée explicitement à la technique pourrait facilement être étendue à la connaissance scientifique. On comprend d’autant mieux que Kaczynski rejette l’idée d’un sauvetage partiel de la techno-science industrielle.
Mais qu’est-ce que la technique ? La taille d’un silex n’est-elle pas elle-aussi une technique ? Et qu’est-ce que la connaissance scientifique ? Le recensement des propriétés médicinales de tel ou tel végétal renvoie à un discours qui peut être qualifié de « scientifique », dès lors qu’il est rationnellement organisé et instruit par l’expérience. Je ne pense pourtant pas que Kaczynski voudrait proscrire la taille des silex ou la médecine par les plantes fraîchement cueillies. Où donc s’arrêter dans la dénonciation de la science et de la technique ?
Il faut bien admettre que les quelques considérations précédemment avancées sur l’élargissement ou la restriction des domaines de la liberté par la science et la technique, ne nous ont pas permis de caractériser plus précisément ce que l’on devait entendre par la science, par la technique et par la société industrielle.
Mais sans qu’il soit nécessaire de fournir des définitions plus précises, c’est la conjonction de ces trois éléments qui, selon moi, rend intelligible la critique de Kaczynski. Car ce que Kaczynski dénonce, c’est la techno-science en tant qu’elle est une industrie impliquant la division du travail et la production de masse.
C’est cette industrie techno-scientifique qui entrave la réalisation du « processus de pouvoir »,
parce qu’elle interdit l’appropriation individuelle de la technique et de la connaissance,
parce qu’elle impose une uniformisation des modes de vie,
parce qu’enfin, devenant son propre objet, elle cesse de répondre à des besoins individuellement ou collectivement définis et ne fait qu'entretenir et fortifier sa position dominante au sein d’une économie de marché ou des instances de décisions des états-nations, soumis peut-être bientôt, au contrôle d'un état mondial.
On remarquera cependant qu’une telle industrie techno-scientifique a pu se constituer,
parce que le développement du capitaliste marchand a autorisé des processus d’appropriations privatives illimitées et par ce que les fruits de l’exploitation séculaire des êtres humains et de la nature ont été confisqués par de grands possédants ou par des gouvernants,
parce que toute tentative d’appropriation individuelle ou communautaire de la technologie, toute tentative de contrôle démocratique et direct de sa production s’est heurtée, soit à la mainmise des états, soit à la dictature des marchés, contrôlés aujourd’hui par quelques firmes multinationales.
Si la techno-science tend à détruire la liberté humaine en imposant un seul modèle et un seul mode de vie, c’est que sa mise en œuvre « industrielle » résulte d’une concentration illégitime de moyens et de pouvoir, illégitime au sens où elle apparait contraire aux conditions de validité du contrat éthique qui devrait lier les parties directement ou indirectement impliquées dans cette mise en œuvre.
Cette confiscation des moyens et des produits de la techno-science est-elle inéluctable ?
Dans une société marchande structurée en états-nations, sans doute. Mais d’autres développements techno-scientifique sont peut-être envisageables au sein de sociétés non marchandes et non étatiques, qui ne seraient pas obligatoirement « industrielles » ou qui, si elles demeurent pour partie industrielles, permettraient une appropriation et un contrôle de la technique par les individus ou par des groupes restreints d’individus.
Kaczynski ne cherche pas à déterminer quelles structures sociales feraient de la technique un simple moyen, non contaminant et non uniformisant, d’accroître le « pouvoir d’agir » et donc la liberté. Or, on peut considérer que tel est précisément l’objet d’une réflexion et d’une action révolutionnaire « constructives ».
Lorsque Kaczynski indique au paragraphe 118 :
Il s’interdit de définir quels types d’activités technologiques pourraient être utilisées en dehors des « grands systèmes », et à quelles conditions, pour ne pas être contaminantes et pour garantir l’autonomie des individus, des communautés et des groupements de communautés qui souhaiteraient les employer. Certes, dans son chapitre consacré « Aux deux technologies », il distingue au paragraphe 208 :
Mais il reste très vague à ce sujet et ne veut pas même envisager comment « les structures sociales organisées sur une grande échelle » pourraient concilier la liberté humaine avec l’emploi d’une certaine forme de technologie.
C’est précisément ce travail d’imagination et de construction révolutionnaire qui est accomplit dans un livre comme Bolo’Bolo. C’est la raison pour laquelle Bolo’Bolo, tout en condamnant globalement la société actuelle, dont les buts principaux sont marchands, industriels et technologiques, n’interdit pas toute utilisation de la technologie ou de l’industrie (Bolo’Bolo tolère même certains aspects « marchands » dans sa société libertaire idéale – voir les chapitres FEDO et SADI notamment), par exemple dans sa description des attributions du FUDO ou « comté », Bolo’Bolo précise :
Ou encore dans la nouvelle préface « La mort lente de l’économie » donnée à Bolo’Bolo en 1998, lorsque sont évoqués les rôles des « régions » (SUMIs) :
De même, au chapitre TEGA (arrondissement) :
Il n’est sans doute pas facile de maintenir dans tous les cas l’industrie et la technologie dans un cadre éthique satisfaisant et de se préserver de tous leurs périls en les soumettant à un contrôle démocratique et direct.
Kaczynski lui-même passe un peu vite sur les nuisances et les risques de la techno-science industrielle. Peut-être faut-il effectivement se passer dans tous les cas d’une technologie exceptionnellement polluante et/ou exceptionnellement dangereuse comme le nucléaire. Mais là encore, ces nuisances et ces dangers résultent généralement d’une concentration illégitime de pouvoirs et de moyens. Ce sont les rapports sociaux impliquant le pillage des ressources de continents étrangers et une très grande concentration de moyens matériels et humains, qui permettent le fonctionnement des centrales nucléaires. C’est aussi la concentration des moyens médiatiques qui permet de faire accepter leur prolifération à la plus grande partie de la population malgré les risques encourus. C’est enfin un certain développement du capitalisme marchand qui rend nécessaire la forme actuelle de consommation électrique des particuliers et des entreprises.
La science, la technologie, l’industrie, le marché même, ne sont pas mauvais « en soi ». Ils ne sont nocifs qu’en tant qu’ils anéantissent la liberté et le bonheur des êtres conscients. C’est donc bien cette liberté et les possibilités de ce bonheur qu’il faut sauvegarder ou même accroître. Et la science, la technologie, l’industrie et l’échange peuvent y contribuer à leur façon, dès lors qu’ils ne deviennent pas leur propre but et dés lors qu’ils ne sont pas confisqués par des centres de pouvoirs.
2.3 La critique du gauchisme et des mouvements progressistes en général
Venons en à présent à la critique du gauchisme qui selon Kaczynski, est entretenu par deux éléments fondamentaux, le sentiment d’infériorité et la sur-socialisation.
Le second élément me semble beaucoup plus pertinent que le premier pour expliquer les traits les plus fondamentaux du progressisme ou du gauchisme. Car ce n’est pas obligatoirement le sentiment d’infériorité, la haine de soi ou les tendances masochistes qui poussent le « gauchiste » à prendre fait et cause pour les opprimés ou pour « les groupes qui paraissent faibles ». Ce peut-être au contraire une haute estime de soi et une confiance intacte dans sa propre force qui l’incite à défier ou à mépriser le pouvoir et à ne jamais « se placer du coté du manche ». Ce peut-être encore une irrésistible volonté d’affirmation de soi qui le conduit à rejeter tous les conformismes.
A l’inverse, ou pourrait prétendre que le sentiment d’infériorité est plutôt à la base du conservatisme, qui réclame toujours plus de sécurité et de contraintes, qui manifeste sa peur de l’étranger, du marginal, de tout ce qu’il ne se sent pas capable d’affronter ni même de côtoyer.
Mais tout dépend sans doute de l’image que l’on se fait du gauchiste (ou du conservateur) emblématique, Malcom X ou Harlem Désir, Ernesto Guevara ou Daniel Cohn-Bendit , Louise Michel ou Corinne Lepage…
Le phénomène de sur-socialisation en revanche, rend compte d’une tendance très fréquemment observable qui conduit maints représentants sociaux ou politiques – que l’on voudra ou non rattacher au « gauchisme » – à se donner abusivement bonne conscience et à se leurrer sur les motifs véritables de leurs actions. Comme l’indique Kaczynski au paragraphe 25 :
Un exemple typique de l’aveuglement suscité par l’intériorisation de règles morales, me semble fourni par les prises de position de la députée européenne Corinne Lepage (que j'hésiterais d’ailleurs à qualifier de « gauchiste »). Dans une interview donnée à l’occasion de la conférence sur le climat de Copenhague, tout en regrettant amèrement l’échec des négociations et en lançant de vibrants appels à la sauvegarde de l’avenir de nos enfants, Corinne Lepage ne doute pas un instant d’être dans le bon camp :
Les « mauvais » sont pour elle obligatoirement les autres :
Bien sûr Corinne, mais les européens produisent encore deux fois plus de CO2 par habitant que les chinois et 7 fois plus que les indiens, tout en bénéficiant des biens produits en Chine et en Inde. Alors qui suicide qui à ton avis ?
Comme le rappelle Hugo Chavez dans son discours de Copenhague, les 7% de la population mondiale les plus fortunés – dont fait partie Corinne Lepage – sont responsables de 50 % des émissions polluantes, et comme le président vénézuelien le fait encore remarquer, il est étrange d’appeler la chine qui compte plus d’1,3 milliards habitants à atteindre le même niveau d’émission que les États-unis qui en comptent seulement 300 millions.
Corinne Lepage doit certainement connaître tous ces chiffres mais sa sur-socialisation semble l’empêcher d’en tenir compte pour remettre en cause son propre statut social.
Ce type si fréquent d’aveuglement volontaire, permet encore que les divers mouvements revendicatifs utilisent leur cause, s’en rendent « propriétaires », pour justifier leur existence et se renforcer eux-mêmes. Kaczynski le remarque dans son chapitre consacré au sentiment d’infériorité, au paragraphe 22 par exemple :
Mais cette tendance me semble révéler non pas un « sentiment d’infériorité, mais plutôt un désir d’accroître sa propre puissance par la captation, non pas de richesses matérielles mais d’idéaux, que l’on répugnera dès lors à partager. Kaczynski en rend d’ailleurs compte au paragraphe 21 :
Cette tendance n’est pas propre au « gauchisme » et détermine le plus souvent à notre insu bon nombre de nos réactions. Nous sommes ainsi fréquemment irrités lorsqu’un adversaire ou un concurrent politique se rapproche, en actes ou en paroles, de la position que nous avions nous même adoptée. Nous en venons alors à dénoncer cette « manœuvre » et à la contrecarrer, alors qu’elle sert objectivement nos idéaux. Ainsi, lorsque passé les premiers mois de la crise financière, le président de la république française disait vouloir « moraliser » le capitalisme en encadrant la rémunération des « traders » ou des « parachutes dorés », n’avons-nous pas craint qu’une partie de ces mesures ne coupe l’herbe sous les pieds de notre contestation ? Une part de nous-mêmes n’a-t-elle pas été soulagée de constater qu’il ne s’agissait que de mensonges ?
Les réactions très négatives de certains écologistes radicaux en réponse à la proposition d’une « grève de la viande », portée entre autre par Fabrice Nicolino à l’occasion de la conférence sur le climat de Copenhague, s’expliquent de la même façon. Ces écologistes accusent leurs désormais « adversaires » ou « concurrents » de ne pas se préoccuper véritablement du « bien-être animal », même si leurs propositions serviraient objectivement cette cause.
Certes, ce type de réactions peut-être suscité par la crainte de la récupération ou de l’instrumentalisation. Ainsi il me semble toujours opportun de dénoncer les « éco-tartuffes » comme Nicolas Hulot ou Yann Arthus-Bertrand, car leur promotion d’un « capitalisme vert » qui s’accommode du dogme de la croissance et du productivisme industriel est véritablement « anti-écologiste ». Du reste, les bons conseils que nous donne Arthus-Bertrand dans son film, après nous avoir asséner la tapageuse publicité des firmes multinationales qui pillent la planète, pourraient être assimilés aux recommandations accordées par des assassins à la veuve et aux orphelins de leur victime.
Pour autant, les craintes légitimes de récupérations ou d’instrumentalisations n’expliquent pas tout et le besoin « affectif » d’appropriation des causes rend le plus souvent compte de cet intérêt si faible pour les effets véritables des actions engagées.
Mais finalement, cette tendance, pour déplorable qu’elle soit, qu’on la considère ou non comme l’une des tares habituelles du gauchisme, devrait simplement augurer de sa faible efficacité pratique, de sa difficulté à atteindre se buts, mais non pas nécessairement de sa nocivité.
Si Kaczynski considère le gauchisme comme véritablement nocif, c’est qu’il détourne selon lui la révolution de ses buts véritables. C’est du moins le point de vue qui est vigoureusement défendu dans son texte allégorique, La nef des fous. Cette fable évoque un navire dont le capitaine et les seconds s’obstinent, par vanité, à orienter la route vers le nord, au milieu des icebergs, afin de prouver leur « habilité à la manœuvre ». Les passagers subissent les inconvénients de cette dangereuse obstination, mais leurs revendications sont si diverses qu’elles font oublier la seule requête réellement importante – portée par le mousse – qui consisterait à changer le cap pris par le navire.
Il est facile d’identifier les passagers revendicatifs aux « gauchistes », le capitaine et ses seconds aux grands dirigeants, aux grands possédants, brefs à tous ceux qui disposent du pouvoir politique, économique ou médiatique et influent réellement sur la destiné de l’humanité. Quant au cap suivi par le navire, on peut identifier son sinistre terme, soit à l’anéantissement de l’espèce humaine dans une catastrophe écologique ou une apocalypse nucléaire, soit à son complet asservissement, sa compète soumission aux machines ou peut-être sa transformation en une nouvelle humanité indifférente au besoin de liberté, bref à tous les horribles futurs que Kaczynski décrit dans son manifeste.
On remarquera cependant que la fable nous présente les revendications des passagers comme sans rapport avec le cap pris par le navire. Seule la « féministe », qui réclame autant de couvertures que les hommes, est incommodée par le froid qui en résulte.
Pourtant, dans la société réelle, les principales misères, les principaux sujets de revendications, lorsqu’ils ne sont pas travestis par les agents du pouvoir, me semblent remettre en cause « la direction même du navire ». Ainsi l’exigence d’une meilleure répartition des richesses et d’un accès aux biens et aux services essentiels pour la plus grande partie de la population mondiale, ainsi l’octroi par habitant d’une empreinte écologique compatible avec la sauvegarde des ressources et de l’environnement, ainsi encore, le refus de se soumettre aux nouvelles normes de l’esclavage salarié ou aux nouvelles procédures de contrôle. Ces revendications, prises au sérieux, imposent au minimum de dépasser le capitalisme et la religion de la croissance. Elles ne remettent pas obligatoirement en cause toute forme d’industrialisation, mais conduisent à refuser le productivisme.
Certes, dans les pays riches, un bon nombre de revendications ressemblent à celles des passagers de la nef des fous, par exemple l’exigence d’un « pouvoir d’achat » plus important. Peut-on pour autant considérer que ce type de revendications est porté par les « gauchistes » ? En France, il s’agit davantage d’une revendication formulée par le parti des affaires, c’est à dire principalement par l’UMP et le PS, avec l’assentiment des financiers et des marchands et imposée par leurs médias à la masse des électeurs/consommateurs. Sur la nef des fous, la situation est de ce point de vue comparable, puisque ce sont les officiers de commandements eux-mêmes, qui incitent les passagers à n’exposer que les motifs de mécontentement ne remettant pas en cause la route prise par le navire.
Les « gauchistes » de Kaczynski pourraient donc être considérés soit comme les agents du pouvoir, soit comme les agents abusés par le pouvoir qui reprennent à leur compte les revendications que le pouvoir a construit pour eux.
Encore une fois, l’adhésion à cette définition du gauchisme n’est pas obligatoire, car on pourrait prétendre que les véritables gauchistes sont ceux qui portent des revendications authentiques, non suggérées par le pouvoir et qui remettent en cause la marche même du navire, c’est à dire de la société. Le véritable gauchiste de la fable serait alors le mousse.
Ne s’agit-il donc que d’une querelle de mots ? Pas tout à fait. Car le reproche que Kaczynski formule au paragraphe 214 de son manifeste me semble pouvoir concerner le gauchiste ou le « progressiste » de quelque manière qu’on l’envisage :
Il s’agit bien de la tendance « collectiviste », de la volonté de faire « du monde entier — aussi bien de la nature que de l'espèce humaine — un tout unifié », tendance qui me semble effectivement toucher toutes les formes de « gauchismes » ou de « progressismes » envisageable.
Cette tendance entre-t-elle obligatoirement en contradiction avec la liberté humaine10 ? La réponse à cette question dépend de l’étendue de « l’administration de la nature et de la vie humaine ». Le sentiment d’appartenance à une humanité unifiée n’est certainement pas mauvais en soi. Il ne devient attentatoire à la liberté que s’il se double d’une volonté de planifier chaque aspect de l’existence, en référence à un modèle idéal, imposé par la science ou bien par la religion ou les diverses utopies politiques.
Kaczynski devrait d’ailleurs reconnaître que la révolution qu’il appelle de ses vœux, impose elle-même une vision unifiée de la nature et de la vie humaine, et une action hautement collective. Serait-il un gauchiste refoulé ?
Peu importe… Dans ces écrits au moins, Kaczynski ne fait pas confiance aux « gauchistes » pour opérer le changement de cap du navire… Il nous reste donc à examiner les solutions qu’il propose pour y parvenir.
2.4 Les moyens de la révolution et la théorie critique des conditions économiques et sociales actuelles
Comme on l’a vu plus haut, Kaczynski à partir du paragraphe 180, préconise deux types d’actions :
des actions visant à accroître l’instabilité du système industriel en encourageant notamment certains types de conflits sociaux,
des actions permettant le développement d’une nouvelle idéologie révolutionnaire et contre-technologique.
Kaczynski détaille assez peu les actions pratiques conduisant à détraquer le système industriel. Pour lui, seuls doivent être soutenus les conflits opposant les « élites » contrôlant la technologie, à la population sur laquelle s’exerce le pouvoir technologique, à l’exclusion de tout autre cause qui détournerait la révolution de ces buts véritables ou aurait des incidences directement ou indirectement contre-révolutionnaires.
Kaczynski détaille en revanche davantage l’exaltation de la nature qu’il compte opposer au scientisme. Pour lui cette nouvelle idéologie anti-technologique doit être élaborée sur deux plans, paragraphe 187 :
Et paragraphe 188 :
Kaczynski place donc sa confiance dans une « élite » éclairée, susceptible de guider et d’instruire la masse, « la majorité réfractaire à la réflexion », à propos de laquelle il ne se fait aucune illusion, comme le confirme le paragraphe 189 :
Cette conviction est d’ailleurs cohérente avec la volonté de Kaczynski d’instrumentaliser le sentiment religieux, affichée, par exemple, dans la note 30 du paragraphe 184 :
Ainsi donc, Kaczynski pourrait apparaître comme une sorte de « léniniste » primitiviste, confiant l’action révolutionnaire à une « élite » éclairée, qui guiderait le peuple vers l’avenir post-technologique, vers le nouvel éden de dame nature. Lui-même voudrait imposer sa conception du bonheur et de la liberté à la masse, à l’humanité, sans qu’elle y ait consciemment consentit. Dès lors, en quoi ses propres injonctions devraient-elles être jugées meilleures que les cadres du bonheur imposés par la techno-science industrielle ?
Kaczynski, qui se révèle finalement autoritaire, anti-démocratique, trompeur dans son recours à l’idéologie, n’est pas pour autant toujours réaliste. Ainsi, dans ses exemples de tactiques révolutionnaires, il considère bizarrement que « Les révolutionnaires pourraient envisager de soutenir les mesures qui tendent à unifier l'économie mondiale », paragraphe 196 :
Kaczynski semble oublier que ce type d’accord est également un moyen pour le système d’accroître son emprise et d’imposer partout sur la planète ses solutions « technologiques », comme les OGM, qui par leur pouvoir contaminant empêcheront tout retour en arrière.
Mais ce contresens, pourrait bien révéler l’insuffisance de la critique de Kaczynski qui ne vise que l’aspect technologique de la société et non pas son caractère marchand. C’est pourtant ce caractère marchand qui va provoquer les concentrations de richesses et de pouvoir et donc ôter au plus grand nombre les moyens de l’autonomie.
Finalement, le principal point faible de toute l’argumentation de Kaczynski apparaît ici clairement. Il consiste en une mauvaise caractérisation de la société à laquelle il entend s’opposer. Cette société est bien industrielle et technologique, mais elle avant tout marchande et elle est encore spectaculaire et autoritaire.
Comme on l’a vu plus haut Kaczynski méconnaît complètement l’aspect capitaliste de la société industrielle qui, en autorisant des concentrations illimitées de richesses et donc de pouvoirs, fournit à la technique et à l’industrie les moyens de leur tyrannie.
Il est un peu moins ignorant de son aspect « spectaculaire », ainsi au paragraphe 96 :
Mais il s’illusionne sans doute sur les moyens de combattre le « spectacle ». Ces propres actions « terroristes » ont eu à cet égard des effets ambigus, Kaczynski ayant principalement obtenu sa « célébrité » – qui est d’ailleurs toute relative – en tant qu’ « unabomber », c’est à dire en tant que « fou criminel », « terroriste », « psychopathe » et poseur de bombe et non pas en tant que théoricien révolutionnaire11. Par ailleurs, en envisageant de propager une contre-idéologie « naturelle » qui, à bien des égards, est aussi mensongère que l’idéologie techno-industrielle à laquelle elle s’oppose, Kaczynski sacrifie lui aussi au dieu spectaculaire, à la représentation mensongère et à l’endoctrinement.
Si la société actuelle doit être considérée comme mauvaise, c’est bien à mon avis parce qu’elle est à la fois marchande, spectaculaire et techno-industrielle.
Mais ces trois caractéristiques résultent en définitive de l’inégale répartition des richesses, des pouvoirs et des connaissances. C’est à cette inégalité qu’il faut s’attaquer en refondant le contrat éthique, c’est à dire le cadre général de la cohabitation entre les individus, entre les individus et les groupes humains, entre les groupes humains enfin.
Pour conclure, je dirais que la critique de Kaczynski m’apparaît comme à la fois exagérée et partielle. Malheureusement c’est sans doute l’une des plus convaincante et des plus importante de notre époque.
Cette troisième partie ne vise pas à livrer une analyse détaillée de la réception et de l'influence des thèses de Kaczynski. Cette entreprise mériterait une étude sérieuse et approfondie et pourrait fournir la matière de plusieurs ouvrages.
J’indiquerai simplement quelques échos de l’œuvre de Kaczynski que j’ai trouvé ici ou là et qui m’ont paru représentatifs des débats actuels les plus importants sur l’avenir de la société industrielle.
Je commencerai par évoquer de manière très rapide les liens de la critique de Kaczynski avec l’anracho-primitivisme. A vrai dire, je n’ai pas eu directement accès à la publication de la correspondance établie entre Kaczynski et John Zerzan. De ce que j’ai pu malgré tout en connaître (par exemple par le biais du chapitre intitulé « Son rapport avec les anarcho-primitivistes et John Zerzan » dans l’article de Wikipédia consacré à Kaczynski), la position anti-industrielle et anti-technologique de Kaczynski ne doit pas être confondue avec la position anti-civilisationnelle de Zerzan. Par ailleurs, Zerzan, bâtît sa théorie en référence au passé, à un hypothétique âge d’or, au cours duquel l’humanité aurait connu le véritable bonheur et la véritable liberté. Kaczynski n’affirme rien de tel. Il ne prétend pas que les êtres humains étaient parfaitement libres et heureux « avant », mais affirme simplement que toute possibilité de liberté et de bonheur sera anéanti si la société suit la voie actuelle. A cet égard, Kaczynski me paraît plus réaliste ou tout simplement plus honnête que Zerzan.
En France, Kaczynski a sans doute inspiré de nombreux auteurs, même si tous n’admettent pas leur dette à son égard.
René Riesel, ancien « enragé » de mai 68, activiste anti-OGM – qui à la différence de José Bové n’a sollicité aucune grâce présidentielle – contributeur à l’Encyclopédie des nuisances, est l’un de ceux qui font explicitement référence à Théodore Kaczynski. Par exemple, dans ce texte qu’il a lu en février 2001, à l’occasion de sa comparution devant le tribunal correctionnel de Montpellier à la suite d’une des premières destructions d’OGM en France, et qui débute ainsi :
En 2008, René Riesel, en compagnie de Jaime Semprun ont fait paraître aux éditions de l’Encyclopédie des nuisances Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable. Cet intéressant ouvrage, superbement écrit, emprunte souvent à la phraséologie de Kaczynski. Ainsi, page 11 :
On pourra facilement reconnaître l’influence de Kaczynski dans l’emploi des termes « collectivisme » ou « sursocialisation ».
Il me semble pourtant que ce type de vocabulaire, pour un lecteur non averti des engagements passés des deux auteurs, peut induire quelques confusions. La dénonciation du « collectivisme croissant de la société de masse » ne doit par exemple pas être confondue avec une dénonciation du « communisme ». René Riesel qui est finalement assez proche des thèses de Tiqqun ou du « Comité invisible » (voir plus bas), pourrait bien crier avec eux « Tout à failli, vive le communisme !», tout en dénonçant ce « collectivisme croissant ». Par ailleurs, je considère – mais c’est un jugement très personnel – que ce dernier livre de Riesel et Semprun est presque trop « littéraire » trop « bien écrit » et qu’il perd de ce fait en efficacité, en force, en impact. Il se situe en tout cas très loin de la brutalité – et même oserais-je dire, de la vulgarité – des textes de Kaczynski, beaucoup plus directs, beaucoup plus percutants.
Quoiqu’il en soit, la violente critique du gauchisme que nous avons analysée plus haut, a sans doute également inspiré le groupe anarchiste Non Fides, et ses appels à « détruire la gauche » que vous pouvez lire ici.
L’ombre de Kaczynski me semble également planer sur certains textes de Tiqqun et notamment sur « L’hypothèse cybernétique ». Comme le documentaire de Lutz Dammbeck Das Netz – Voyage en cybernétique que j’ai évoqué plus haut et mis en ligne sur la page des vidéos recommandées, cet essai traite des soubassements idéologiques du courant « cybernétique ».
J’hésite à en parler ici car je vais encore être tenté de dire du mal de Tiqqun. Je commencerai donc pas avouer que, malgré tous les reproches que je peux leur adresser, les textes de Tiqqun me paraissent importants. Leur véritable intérêt me semble résider dans les réactions qu’ils suscitent, dans les questionnements qu’ils imposent au lecteur. De ce point de vue, Tiqqun, sans susciter mon adhésion à ses thèses, m’a le plus souvent amené à des révisions parfois douloureuses de bon nombre de mes opinions.
L’hypothèse cybernétique n’est pas son meilleur texte. Il y a quelques années, je m’étais intéressé aux thèmes qu’il aborde et je pense pouvoir affirmer qu’il recèle beaucoup d’erreurs, d’omissions, d’interprétations abusives et d’approximations sur la révolution informatique, sur les neurosciences, sur le fameux « théorème de Gödel » etc. Pour autant, la volonté paranoïaque de contrôle qu’il décèle dans cette nouvelle sorte de scientisme qu’est le mouvement cybernétique au sens large, me paraît bien réelle.
Au-delà de Tiqqun, le Manifeste de Kaczynski pourrait bien avoir influencé la rédaction de nombreux passages de L’insurrection qui vient. Jean Marie Apostolidès en fait la remarque dans la préface qu’il donne à ses traductions de Kaczynski :
Jean Marie Apostolidès, donne par ailleurs sa propre explication de l’influence de Kaczynski, laquelle renvoie à la plupart des thèmes que nous venons d’aborder :
En effet, à notre époque, les écrits, aussi intéressants soient-ils, perdent de leur force et de leur intérêt. Ils rejoignent la masse monstrueuse et indistincte des documents et des témoignages divers, dont seul le spectacle médiatique s’arroge le droit d’extraire les plus inoffensives productions ou les copies travesties des œuvres véritables.
Les écrits doivent dorénavant être liés aux actes, aux pratiques véritables. Mais attention, pas à n’importe quels actes ou n’importe quelles pratiques. Contrairement à ce que semble suggèrer Jean Marie Apostolidès, je ne pense pas que les actes criminels commis par Kaczynski aient véritablement servi sa cause. Plutôt que des actes violents, l’époque requiert à la fois des actes de résistance et des actes « positifs » qui fournissent des alternatives à la misère actuelle. Mais il est vrai que dans tous les cas, le travail théorique doit déboucher sur une pratique. De ce point de vue, les disciples les plus crédibles de Kaczynski ne me semblent pas être ceux qui réécrivent son manifeste, mais plutôt ceux qui agissent, parfois au sein même de la recherche institutionnalisée – comme par exemple le groupe Oblomoff – pour dénoncer les dangers de la technocratie et du scientisme, ou comme les animateurs de Pièces et Main d’œuvre qui informent, critiquent et exigent que le pouvoir techno-scientifique rende des comptes à la société.
Mais au-delà de ces actions critiques ou revendicatives, les nouveaux écrits révolutionnaires doivent susciter des expérimentations diverses, permettant d’organiser la vie en dehors de la société marchande, industrielle et spectaculaire. Ces expérimentations doivent ensuite servir à transformer l’analyse critique et à déterminer ce qui fonctionne véritablement.
Pour prolonger la parole révolutionnaire, il nous faut donc des actes, qui non seulement doivent conduire à miner les fondements du vieux monde mais encore et surtout à construire le nouveau !
Cliquer ici pour réagir à cet article.
J’ai voulu cette semaine évoquer les écrits politiques du linguiste et « intellectuel engagé » américain Noam Chomsky. Pourquoi ce choix et pourquoi maintenant ? Parce que cela me permet d’une part, de poursuivre la démarche de retour critique sur les premiers articles d’Esprit68 (dont certains pourraient paraître inspirés par la rhétorique « chomskyenne ») et d’autre part, de poser un peu brutalement la question « à quoi peut servir un intellectuel comme Chomsky ? », ou plus positivement « quel usage peut-on en faire » ?
Depuis les années 2000, les livres politiques de Chomsky, ses articles et ses entretiens ont été abondamment traduits en français. Des films lui ont également été consacrés, par exemple Manufacturing consent (qui lui date de 1992) et Chomsky et Cie (auquel une suite a été donnée en 2009 : Chomsky et le pouvoir).
Cet abondant fond documentaire se caractérise par une grande unité, et souvent même par des redites. On retrouve ainsi des formulations pratiquement identiques dans les divers entretiens écrits accordés à Jean Bricmont et dans les réponses apportées à Olivier Azam et Daniel Mermet pour le film Chomsky et Cie. Cette évidente volonté de maîtrise, concoure à la cohérence et à la clarté du discours mais s’accompagne parfois d’une certaine rigidité ou d’une faible aptitude à l’autocritique (j’y reviendrai à la fin de cet article).
Pour les lecteurs qui ne seraient pas du tout familiarisés avec Noam Chosky, je vais citer pêle-mêle et de manière sûrement très incomplète quelques-uns de ces thèmes de prédilection :
- Critique des média. Dénonciation de leur soumission au pouvoir étatique et économique, de leur traitement partiel ou mensonger de l’information qui aboutit à une « fabrique de l’opinion publique » conforme aux souhaits des puissants.
- Critique de la politique étrangère des USA et de la doctrine du droit d’ingérence qui n’est revendiquée que lorsqu’elle est à l’avantage des puissants.
- Critique du libéralisme économique, réclamé par les détenteurs du capital pour les autres, mais non pour eux-mêmes, puisque les firmes les plus importantes ont abondamment recours au protectionnisme.
- Réflexion sur la nature de l’anarchie et du socialisme. Opposition affichée au socialisme d’État : Chomsky, bien avant la chute du mur de Berlin, explique que les pays du bloc soviétique ont trahi les idéaux socialistes. Plus récemment il va même jusqu’à désigner Lénine et Trotski comme les pires ennemis du socialisme au 20ième siècle.
- Réfutation qu’une quelconque conception de la nature humaine puisse justifier l’ordre actuel. Eloge du militantisme et de l’activisme. Confiance exprimée dans les capacités de la population à s’organiser et à lutter, à dépasser les mensonges des média, à comprendre où se situent ses intérêts. Parallèlement, critique des intellectuels dont les discours mensongers font le jeu des pouvoirs ou qui tentent de s’approprier et de détourner à leur profit l’expression des aspirations populaires.
Dans cet article, je m’intéresserais de façon toute subjective et partielle à quelques-uns de ces thèmes, en rapport avec les problématiques déjà évoqués sur ce site, non pour « résumer » mes lectures de Chomsky (je vous invite plutôt à le lire), mais pour vous présenter l’impression qu’elles m’ont laissées et les réflexions qu’elle m’ont inspirées.
Je m’appuierai plus particulièrement :
- sur deux séries d’entretiens réalisés avec le physicien et essayiste belge Jean Bricmont en 2001 et en 2009 et regroupés dans un ouvrage paru aux éditions de L’Herne sous le titre « Raison contre pouvoir, le pari de Pascal »,
- sur des entretiens plus anciens (années 70, 80 et 90) relatifs à l’anarchie et au socialisme et regroupés sous le titre « De l’espoir en l’avenir »(collectif EDAM, coédition Agone),
- sur d’autres extraits de livres et d’entretiens (De la propagande, Comprendre le pouvoir, divers entretiens accordés au Monde Diplomatique etc…).
En règle général, ces textes m’ont séduit par leur clarté et leur pragmatisme. Chomsky se met à la portée du lecteur, il emploie des termes simples, précisément définis et, lorsqu’une question lui paraît ambiguë, avoue franchement qu’il ne peut pas répondre. Chomsky va généralement droit au but en refusant toute polémique abstraite et inutile (bien qu'il cède parfois à la tentation, comme nous le verrons).
Cette simplicité ne l’empêche pas d’être un grand pourfendeur d’idées reçues et de remettre en cause des propositions paraissant évidentes, mais dissimulant des fondements erronés.
Toutes ces qualités m’ont rendu sa lecture agréable, et pourtant, peu à peu, j’ai été gêné par une attitude parfois intransigeante, qui m’a semblé révélatrice d’une volonté d’avoir raison dans toutes les circonstances où il acceptait de débattre.
J’ai divisé mon article en 5 thèmes :
1) Chomsky pourfendeur d’idées reçues
2) Chomsky dénonçant le caractère trompeur et improductif des oppositions idéologiques
4) Chomsky et le contre-pouvoir militant
6) Quel usage faire de Noam Chomsky ou « le moins pire des intellectuels »
Pour Chomsky, l’opposition entre les partisans de l’innée, censés se situer à droite de l’échiquier politique et être les gardiens de l’ordre établi, et les partisans de l’acquis, censés être de gauche, et partisans du changement social, est une fausse évidence.
Chomsky lui-même est « innéiste », puisqu’il considère que l’esprit humain est en grande partie structuré de façon innée. Cette caractéristique rend d’ailleurs possible l’emploi d’un langage symbolique et permet de définir une « nature humaine » :
« De l’anarchisme, du marxisme & de l’espoir en l’avenir », 1995 :
C’est d’ailleurs à partir de ce constat que je tentais de définir à quoi pouvait bien renvoyer la « communauté humaine » dans mes dossiers sur l’éthique ou la propriété : Cette communauté me semble en effet être la communauté des êtres qui peuvent employer un langage commun, qui peuvent se comprendre.
Mais Chomsky affirme très clairement que la pétition en faveur de l’innée ne permet de tirer aucune conclusion sur la possibilité de changements politiques, entretien avec Jean Bricmont , « Sur la nature humaine, le changement et la science », 2001 :
On reconnaîtra ici une charge contre les néo-conservateurs qui voudraient justifier les inégalités économiques par un « darwinisme social » :
Répondant à l’affirmation selon laquelle les positions « innéistes » sont plus conservatrices, Chomsky affirme :
Dans cet entretien, Chomsky poursuit en montrant que l’on ne peut tirer aucune conclusion sur la propension de l’être humain à accepter ou refuser les explications rationnelles, à accepter ou refuser l’autorité, à être ou non égoïstes. Sa position me paraît plutôt sympathique, de la part d’un scientifique, puisqu’elle vise à relativiser tout ce que l’on peut dire a priori sur la nature humaine et l’organisation sociale.
Au-delà de cette remise en cause des idées reçues, Chomsky dénonce finalement tous les discours idéologiques qui conduisent à coller des étiquettes sur les actions avant même de s’interroger sur leurs incidences concrètes, qui rendent « compliqué » ce qui est simple et qui conduisent à forger de fausses interprétations, dont les média s’emparent tout naturellement.
Par exemple, entretien avec Jean Bricmont , « Sur la nature humaine, le changement et la science », 2001 :
Entretien avec Jean Bricmont , « Sur la nature humaine, le changement et la science », 2001 :
Et, répondant à la question de Jean Brichmont qui demandait si les médias n’ignoreraient pas tout simplement les manifestations alter mondialistes sans les actions du « Black bloc » :
Au-delà des récupérations, des fausses interprétations, des surinterprétations, qu’il dénonce, Chomsky me semble adopter un discours d’une modestie plutôt sympathique conduisant à relativiser toute théorie qui voudrait donner un sens univoque aux actions humaines, par exemple, dans l’entretien avec Jean Bricmont « Raison contre pourvoir, le pari de Pascal », 2009 :
Ou encore, dans « Les victoires de l’activisme », 1998, en réponse à une question sur la théorie de Marx :
Cette position très prudente sur la valeur des théories, lui permet de critiquer d’autant plus facilement l’idéologie économique en revenant encore et toujours au concret, par exemple dans « De l’anarchisme, du marxisme & de l’espoir en l’avenir », 1995 :
Ou dans l’entretien de 2001, « Sur la nature humaine, le changement et la science » :
Ou encore dans l’entretien avec Jean Bricmont « Raison contre pourvoir, le pari de Pascal » en 2009 :
Chomsky montre ainsi que les puissants jugent toujours les problèmes du monde à leur aune et agissent en conséquence. Entretien avec Jean Bricmont « Raison contre pourvoir, le pari de Pascal », 2009 :
Ce constat d’une définition des priorités et d’une construction des jugements en fonction du point de vue occidental dominant (pour faire simple) permet à Chomsky de dénoncer les diverses falsifications du principe d’ingérence humanitaire ou, comme il l’appelle, de la « responsabilité à protéger ». Entretien avec Jean Bricmont, « Raison contre pourvoir, le pari de Pascal », 2009 :
Et ici encore, dans un registre plus cinglant :
Le discours tout aussi mensonger sur la réalité du socialisme en union soviétique, et satisfaisant en réalité les deux blocs ennemis, était pareillement dénoncé par Chomsky dès les années 80. Par exemple dans « Union soviétique & socialisme » en 1981 :
Entretien « Sur la nature humaine, le changement et la science », 2001 :
Chomsky en profite pour fustiger à cet égard l’attitude des intellectuels occidentaux :
Chomsky explique en tout cas en quoi, selon lui, le léninisme se distingue de sa conception du socialisme, le socialisme auquel il fait allusion étant un socialisme libertaire :
Enfin, sur les conclusions à tirer de l’effondrement du bloc soviétique, Chomsky note dans « De l’anarchisme, du marxisme & de l’espoir en l’avenir » en 1995
Sur les possibilités de changements sociaux, Chomsky indique dans son entretien avec Jean Bricmont, « Raison contre pourvoir, le pari de Pascal », 2009 :
A la question : « …existe-t-il une base sociale qui supporterait de telles transformations ? Qui sont les acteurs majeurs du changement social actuel ? », il répond :
Mais Chomsky fait reposer ces actions sur une « prise de conscience », longuement préparée. Il évoque à ce propos l’exemple espagnol dans « Réflexions sur l’anarchisme » en 1970 :
Et dans « Comprendre le pouvoir », en 2005/2006 :
L’adhésion revendiquée de Chomsky à l’anarchisme peut paraître étonnante, surtout lorsque l’on a en tête sa critique des mots « mots polysyllabiques » et des étiquettes idéologiques. En fait, au-delà de l’ « étiquette », Chomsky semble vouloir se rattacher à une certaine tradition de militants et de « théoriciens » (il faut bien les nommer ainsi, malgré tout le mal que Chomsky dit des théories) anarchistes.
Le problème est que Chomsky donne un contenu assez précis à son « anarchisme » et que celui-ci parait souvent en contradiction avec les idées que l’on considère généralement comme relevant de la tradition anarchiste.
Mais au-delà même du caractère peu orthodoxe de son « anarchisme », sa conception de la société libertaire « idéale » me parait plutôt critiquable et ce, quelque soit l’étiquette idéologique que l’on voudra lui coller.
Il me semble en tout cas que Chomsky définit l’anarchisme de deux manières : d’une façon abstraite tout d’abord, afin d’en préciser les buts généraux, et d’une façon concrète ensuite, pour indiquer la manière donc il doit être pratiqué.
Sur sa définition « abstraite », on lit par exemple dans « De l’anarchisme, du marxisme & de l’espoir en l’avenir » en 1995 :
Voilà qui me semble assez compatible avec l’idée que je me fais moi-même de l’anarchie. Mais on remarquera qu’un peu plus tard, en 2001, Chomsky livre une autre conception, similaire mais affaiblie. Ainsi dans son entretien « Sur la nature humaine, le changement et la science » :
On remarquera qu’il ne s’agit plus de démanteler les structures d’autorité, mais de les surmonter ou peut-être tout simplement de « les appeler à se justifier », sans forcément les remettre en cause.
Bien, mais quelque soit la conception que l’on se fait de cette contestation abstraite de l’autorité, comment la met-on en œuvre concrètement ? Chomsky tente d’y répondre. Nous avons vu plus haut qu’il s’opposait au Léninisme au nom du socialisme libertaire dont les objectifs « ne se limitent pas au contrôle démocratique de la production par les producteurs, mais comprennent aussi l’abolition de toute forme de domination et de hiérarchie dans tous les aspects de la vie sociale et personnelle. »
Chomsky va donc caractériser plus précisément ce socialisme libertaire, en précisant son principe général : entretien « Sur la nature humaine, le changement et la science », 2001 :
en se référant à l’exemple du Kibboutz, Théorie & pratique de l’anarcho-Syndicalisme, 1976 :
, et en expliquant sur quelles bases il pourrait être généralisé. Pour ce faire il fait appel à des auteurs anarchistes, comme Abad de Santillan ou Rudolf Rocker, mais aussi, et un peu paradoxalement, à des « marxistes de gauche ».
Ainsi, Citant l’historien anarchiste allemand Rudolf Rocker (1873-1958) dans Réflexions sur l’anarchisme, 1970 :
(c’est moi qui souligne)
Chomsky poursuit en évoquant le marxiste hollandais Anton Pannekoek :
Et en citant le marxiste britannique William Paul (1884-1958) :
(c’est moi qui souligne)
Certes, Chomsky ne veut pas d’un « socialiste d’État », mais à travers les citations qu’il nous propose, il ne semble pas vouloir remettre en cause son caractère « industriel » ni même son organisation en branche (voir la citation de Rocker).
Bizarrement Chomsky n’envisage pas que « le contrôle démocratique de la production » puisse aboutir à remettre en cause l’organisation en branches industrielles héritée du vieux monde.
Et lorsqu’il affirme, toujours dans ces Réflexions sur l’anarchisme,
on pourrait ironiquement feindre de croire que Chomsky veut confier « Tout le pouvoir au conseil économique et social ! ».
Ce « comité administratif industriel du socialisme », ce « gouvernement de l’industrie » parait bien peu conforme à l’idéal libertaire. Ne s’agit-il pas d’une « administration », d’un « centre de pouvoir » au main d’une « bureaucratie » ? Chomsky pense peut-être échapper à ce travers par l’implication directe des travailleurs, « Théorie & pratique de l’anarcho-Syndicalisme », 1976 :
Mais n’avons-nous pas là une forme raffinée de corporatisme ? Chomsky ne veut pas en tout cas renoncer au caractère « industriel » de son socialisme, ainsi dans Théorie & pratique de l’anarcho-Syndicalisme, 1976
On croit deviner ses raisons : la technologie « libère » l’homme de travaux pénibles et envahissants et lui donne « des possibilités d’autogestion à grande échelle, qui étaient encore totalement inexistantes à l’époque précédente ». Mais Chomsky n’évoque pas les contraintes qu’elle impose en retour : une plus grande division du travail et donc une diminution de son intérêt, le pouvoir d’une caste d’experts qu’elle peut contribuer à ériger etc....
Mais même si l’on écarte le caractère plus ou moins industriel ou technologique de son socialisme, Chomsky ne songe pas à des communautés ou des territoires développant une large autonomie (ou bien il ne semble l'envisager qu'à un niveau « national »). Il n’envisage pas de « communes autonomes », il ignore les « bolos », mais se réfère à une structure centralisée fédérant des activités productives bien séparées.
Chomsky ne remet pas même en cause les communautés nationales, puisqu’il semble considérer la nation comme un niveau pertinent de prise de décision, Théorie & pratique de l’anarcho-Syndicalisme, 1976 :
Plus inquiétant encore, ce rôle de planification qu’il voudrait voir confier à des agents spécialisés chargés d’informer les conseils ouvriers :
On reproche parfois à Chomsky d’être un anarchiste d’état… Il semble être plus précisément un anarchiste de « branche industrielle », un « anarcho-corporatiste » adepte de la planification centralisée !
Enfin, sur les moyens d’atteindre le socialisme libertaire, il faut revenir sur le « réformisme » de Chomsky. Cet aspect a notamment été critiqué par Claude Guillon, l’un de ceux qui reprochent à Chomsky d’être « anarchiste d’État ».
Citant un extrait du texte « Responsabilité des intellectuels » de 1998 :
Claude Guillon montre que Chomsky présente comme un objectif, ce qui ne devrait être que la conséquence passagère de la lutte contre la privatisation croissante des « services », créant ainsi un faux conflit et une inutile hiérarchisation entre des idéaux présentés comme opposés.
Il est vrai que la position de Chomsky sur le réformisme est plutôt ambiguë. Ainsi dans l’entretien « Sur la nature humaine, le changement et la science » de 2001 :
Je passerais sur la très critiquable manœuvre rhétorique consistant à donner une définition qui oblige à adhérer au réformisme, si du moins on veut se ranger du côté des personnes « avec qui il vaut la peine de parler ». Claude Guillon dénonce d'ailleurs ce genre de procédé dans son article.
On pourrait nuancer en remarquant que Chomsky répond – peut-être de manière agacée – à la question « Vous êtes parfois accusé par d’autres anarchistes d’être réformiste. Quelle est votre réponse ? ». Mais il semble bien poser une pétition de principe lorsqu’il affirme : « …les réformistes… militent pour des mesures… » (C’est moi qui souligne).
Cela semble signifier qu’il y a une instance (l’état ?) qui doit appliquer des « mesures » préalablement revendiquées. Et effectivement, telle est bien l’attitude réformiste, mais elle n’est pas la seule attitude possible, si l’on se soucie « des conditions de vie des gens qui souffrent ». Car on peut améliorer ces conditions sans « réclamer des mesures », mais par des actions concrètes, par des productions autonomes, par un refus des circuits marchands. Il est vrai que ces actions ne peuvent aboutir ou avoir un effet véritable, que si l’on dispose des conditions matérielles d’émancipation. Mais là encore, ces n’est pas nécessairement par des « mesures » que l’on peut y parvenir, ainsi que Chomsky semble lui-même le reconnaître comme nous l’avons vu dans l’extrait de « Comprendre le pouvoir » : « Vous ne pouvez pas vous attendre à ce qu’une institution vous dise : “ Aidez-moi à m’autodétruire ”. Ce n’est pas comme cela que les institutions fonctionnent. »
Lorsque Chomsky affirme :
il nuance son propos, puisqu’il admet au moins que la révolution est un moyen, à n’employer – peut-être – qu’en cas d’échec du réformisme. Chomsky semble prétendre qu’on ne peut pas savoir quand la révolution se justifie. Il demeure cependant plutôt ambigu en la circonstance, notamment parce que, contrairement à son habitude, il n’a pas défini sérieusement ce qu’il entendant par « réformisme » et par « révolution ».
Lorsqu’il répond à la question de Jean Bricmont « Par contre, le réformisme n’est-il pas toujours récupéré par le système ? » :
il dévoile sa conception du « progrès humain » qui n’est pas sans rappeler l’idéal scientiste. Enfin, lorsqu’il avance :
on pourrait se demander à quels types de « preuve » il fait allusion lui qui avait admis que lorsqu’on abordait de « l’humain », il n’existait pas de véritables théories. Certes, il n’est pas utile « d’agiter des drapeaux et de crier des slogans » pour le plaisir de se dire « anarchiste », mais c’est bien lui qui a revendiqué cette étiquette et agité ce tissu noir.
Ainsi donc, notre bon monsieur Chomsky est loin d’être infaillible (mais qui l’est ?) et semble même ignorer complètement certaines problématiques. Il est par exemple peu bavard sur les OGM qu’il ne veut considérer que sous l’aspect de leur risque « sanitaire » et non pas sous l’aspect du risque environnemental et social induit par leur pouvoir contaminant, « Sur la nature humaine, le changement et la science », 2001 :
Peut-être a-t-il changé d’avis depuis 2001. Sinon, on pourrait y voir les effets d’un « scientisme latent », de même que l’on pourrait regretter son silence (à ma connaissance) à propos de la problématique de la décroissance (mais on l'a vu, Chomsky est très imprégné de cette vision « industrielle » et « technologique » du socialisme qui souvent se concilie avec l’adhésion inconditionnée au productivisme).
Chomsky a également été beaucoup critiqué à propos de « l’affaire Faurisson ». On sait qu’il a signé une pétition appelant à défendre la liberté d’expression du négationniste français et rédigé un texte expliquant sa décision.
Cette prise de position était tout à fait compréhensible, Chomsky étant un défenseur farouche de la plus complète liberté d’expression, défense d’autant plus crédible qu’elle se rapporte à des opinions contraire à celles que l’on soutient habituellement (Chomsky fait remarquer à cet égard que même Hitler et Staline défendaient la « liberté d’expression »… de ceux qui propageaient leurs idées !). Le problème est que son texte, confié à une tierce personne, s’est retrouvé en préface d’un ouvrage de Robert Faurisson paru en 1980, lui apportant une bien inopportune caution.
Évidemment, nombre d’intellectuels et d’éditorialistes français – dont l’ignoble Philippe Val – n’ont cessé depuis, d’évoquer cette l’affaire pour discréditer Noam Chomsky en l’accusant d’être lui-même un négationniste.
Cette manœuvre révèle d’abord la mauvaise foi et le recours systématique au mensonge de l’intelligentsia française. Mais elle pourrait également dévoiler une certaine rigidité de Chomsky, qui aurait peut-être du admettre un peu plus clairement qu’il avait été trompé et que l’insertion de son texte – quelque soit même son contenu – en préface d’un des ouvrage de Faurisson pouvait avoir de très regrettables effets.
Car Chomsky sait bien qu’il est considéré, autant par ses détracteurs que par ses admirateurs, comme « le plus grand intellectuel vivant ». Même si lui-même s’en amuse, il doit en supporter la responsabilité. Surtout, il devrait plus facilement admettre ses erreurs3, pour à dissiper cette aura d’infaillibilité qui l’entoure parfois et pour empêcher qu’un quelconque culte de la personnalité ne s’érige autour de lui (à cet égard, le début de Manufacturing consent me semble entretenir ce travers).
Mais c’est sans doute son statut même d’intellectuel que Chomsky devrait plus ou moins questionner.
Car qu’est-ce qu’un intellectuel ? Au nom de qui et au nom de quoi parle-t-il ?
Chomsky nous explique patiemment que les intellectuels contribuent à la « fabrique de l’opinion publique », qu’ils déforment la vérité pour plaire au pouvoir ou bien qu’ils confisquent les idéaux d’émancipation pour imposer les règles de la « bureaucratie rouge ».
Mais lui-même, qui est-il alors ? Un traître à cette caste ? Un agent infiltré dans le camp des exploiteurs ?
Chomsky pourrait répondre qu’il est avant tout un être humain qui essaye de dépasser ses propres déterminants de classe pour défendre une conception générale de l’émancipation et qu’à cet égard, il serait stupide de ne pas profiter des avantages que lui offre son statut pour diffuser son propre discours et contredire le discours dominant imposé par les pouvoirs économique et politique.
Cette position est très certainement soutenable. Peut-être serait-elle encore mieux perçue si l’attitude de Chomsky était moins dogmatique et plus systématiquement modeste.
En définitive, à quoi peut donc bien servir Noam Chomsky ?
Je pense qu’il est beaucoup plus efficace et crédible dans son rôle de dénonciateur, lorsqu’il s’agit de dévoiler les horreurs de l’ordre existant, ses mensonges et ses falsifications. La rigueur et l’abondance de ses arguments y concourent, mais aussi précisément son « statut » de professeur reconnu, qui permet à un certain public – qui n’est pas disposé à se pencher sur les sources d’information trop radicales ou tout simplement indépendantes – de s’intéresser à son discours.
Ce public, c’est celui de la classe moyenne ou moyenne-supérieure, dont Chomsky explique qu’il est précisément le premier à se laisser prendre aux mensonges des médias.
Pour ce public, Chomsky peut en effet constituer une sorte d’antidote au mensonge médiatique et une étape en vue d’une prise de conscience plus complète. C’est d’ailleurs sans doute précisément pour cela que les intellectuels vendus au pouvoir l’attaquent avec tant de hargne.
Mais passé cette étape, Chomsky doit être mis de côté, car sa contribution positive, sa conception de la société « idéale » paraît bien contestable. Tout au plus permet-elle d’engager un débat.
Ainsi donc, je suis tenté de considérer le « renégat » Chomsky comme entrant dans la catégorie des « moins pires intellectuels ».
Lucrèce, janvier 2010
Dans la veine des précédents débats, je voudrais réagir à un texte récemment découvert sur le site de Claude Guillon, mais qui avait été précédemment publié sur divers sites et blogs et notamment sur le site de l’En Dehors.
Ce texte intitulé « L'insurrection qui vient, construction identitaire et alternative existentielle » et signé « Alain C. » traite donc du livre du Comité Invisible. Mais il n’envisage pas d’en faire la critique ou le « démontage théorique », car comme il l’affirme :
Alain C. pense qu’au-delà des idées qu’expose le texte, ce qu’il met en jeu est d’abord et avant tout l’affirmation d’une identité :
L’auteur analyse donc « L’identité et ses propriétés » et évoque « le problème du moi », en référence à l’Insurrection qui vient. Puis il en tire certaines conclusions à propos de qui est en jeu dans les groupements constitués en vue de luttes diverses (le cas de la lutte contre le CPE en 2006 est notamment évoqué).
Ce texte est riche et je vous invite d'abord à le lire pour que vous puissiez vous faire votre propre opinion. Il me semble livrer une analyse intéressante de l’Insurrection qui vient, qui met notamment en garde contre le mauvais usage qui peut en être fait, à savoir sa réduction à une « mode », par « l’essaimage de ses mots dans de nombreuses bouches ».
Si je l’évoque sur cette page, ce n’est pas pour en livrer une analyse exhaustive, mais plutôt pour en critiquer un aspect précis qui est celui de la conception de l’identité. Les lecteurs d’Esprit68 savent qu’il s’agit en quelque sorte ma plus perverse marotte.
Mais, si j’y reviens aujourd’hui encore, c’est pour déplorer la faiblesse théorique qui entoure ce thème, dans un texte par ailleurs intéressant.
Comme beaucoup d’autres écrits semblables, le texte d’Alain C. livre en effet une conception très restrictive de l’identité, conforme cependant à celle présentée dans l’Insurrection qui Vient.
- En effet, il ne considère principalement que l’identité objectivement déterminée. Et, au sein même de cette identité objective, il fait surtout référence aux caractéristiques permettant de constituer une appartenance communautaire :
De ce fait, il entretient la malheureuse et fréquente confusion entre l’identité et l’appartenance.
- Il n’évoque pas les caractéristiques objectives en tant qu’elles peuvent être individuellement revendiquées ou, au contraire, individuellement contestées – que l’on songe par exemple à la transsexualité : un individu semble objectivement « identifié » comme masculin ou féminin, mais lui veut reconnaître son identité dans le sexe opposé.
- Enfin et surtout, il n’évoque pas explicitement l’identité subjectivement éprouvée qui s’appuie sur une mémoire individuelle. Sauf pour en dire peu de chose :
Comme dans les textes de Tiqqun ou du Comité Invisible, les individus auxquels Alain C. fait référence, semblent n’avoir jamais rien vécu personnellement (Et si Tiqqun évoquait de tels individus « sans mémoire » c’était surtout pour les dénoncer en tant que « bloom » ou que « jeune fille »). Mais un individu c’est d’abord une histoire personnelle, une enfance particulière, des histoires d’amour – qui toutes n’ont pas débouché sur des « communautés amoureuses » – des joies et des peines intimes, des rencontres « extraordinaires », avec des êtres ou des œuvres, des pratiques, des passions, des amitiés dont on ne trouvera nulle part ailleurs la copie.
Après avoir livré cette conception restrictive de « ce qu’il entend par l’identité », Alain C. en vient à la question du « Moi », dans une perspective fidèle à l’Insurrection qui vient, laquelle ne me semble pas véritablement toucher au problème de l’indenté individuelle, mais, plus modestement, au problème du narcissisme contemporain.
Je pense que c’est en partant de cette conception tronquée de l’identité – qui, encore une fois, est celle de Tiqqun et du Comité invisible – qu’Alain C. aboutit à la fausse problématique qui se révèle dans son titre : « construction identitaire et alternative existentielle ».
Car la véritable question qui apparaît ici ne concerne pas véritablement la « construction identitaire » et encore moins une quelconque « alternative existentielle ». Il s’agit tout simplement d’un questionnement relatif à l’appartenance aux groupes engagés dans les luttes en cours : qu’est-ce qui peut les souder (ou les opposer), qu’est-ce qui peut conduire des individus à se grouper, qu’est ce qui peut faire converger les luttes, qu’est ce qui peut pousser les gens à se rapprocher, qu’est-ce qui peut leur donner le sentiment d’avoir un destin commun.
Et d’ailleurs, même s’il s’appuie sur les bases biaisées de l’Insurrection qui vient, le texte d’Alain C. apporte des éléments intéressants à ce propos, notamment à partir de « La joie d’éprouver une puissance commune ».
Mais, parce qu’il n’a pas été clairement nommé et isolé, le thème de l’identité subjectivement éprouvée, ressurgit – aussi invisible que le comité du même nom – pour embrouiller le débat, et menace, comme dans les écrits de Tiqqun et dans ceux du Comité invisible, de le faire dériver vers de vagues considérations existentielles.
En définitive, ma crainte est que l’exigence de justice et de liberté ne se transforme dans de tels textes, en une vague quête existentielle ou – comme c’est le cas avec Tiqqun – dans un mysticisme de la présence. C’est cette tendance que je voulais dénoncer dans le précédent débat lorsque je notais :
« Je pense quant à moi que nous ne devons pas entreprendre la révolution pour rechercher une nouvelle « extase existentielle ». Il n’y a pas à faire la révolution ou à commettre tel ou tel acte d’insubordination, le vol ou un autre, « pour se sentir vivre ». Il faut plutôt envisager la révolution pour améliorer globalement les conditions d’existence. Ensuite, se sera à chacun, individuellement, de vivre, d’expérimenter ces nouvelles conditions. »
D’où mes craintes, lorsque l’on commence à parler de communisme « existentiel » ou « identitaire », comme dans Tiqqun :
ou même dans le texte d’Alain C. :
Je n’ai pas le monopole de la signification des mots, mais pour moi, le « programme communisme » doit concerner la juste répartition des biens, et pas celle des identités ou des existences, ou du moins, pas directement.
Car ce qui est important, ce sont encore et toujours les conditions concrètes d’existences, c'est-à-dire, les conditions matérielles de notre émancipation. Ce n’est que lorsque nous ne serons plus contraints de nous vendre pour subsister, lorsque nous aurons reconquis les moyens et le savoirs nous permettant de produire les biens véritablement utiles et désirés, que nous pourrons choisir avec qui nous voulons nous lier, avec qui nous voulons vivre ou travailler.
Le véritable problème n’est donc pas de se mettre d’accord sur ce que nous voulons être, mais sur ce que nous voulons faire et sur les moyens que nous y consacrons.
C’est d’ailleurs de ce point de vue que les écrits de Tiqqun ou du Comité invisible sont le plus critiquables, parce qu’ils affirment leur propre identité en rejetant celles des autres et en les ridiculisant : les traîtres négristes, les décevants trotskistes, le folklore situationniste, les imbéciles alter-mondialistes, les idiots décroissants, le « singe lettré » anarcho-primitiviste etc… au lieu d’évoquer les actions concrètes indépendamment des étiquettes identitaires qu’on peut leur coller…
Cette tendance à la surinterprétation délirante, s’intéresse finalement davantage au cadre conceptuel dans lequel on pourra faire rentrer une action qu’à l’action elle-même et aux bénéfices que l’on peut en tirer.
Mais n’est-ce pas le propre de ce que certains appellent « l’idéologie » et que je qualifie quant à moi de « maladie philosophique » ?
Il me semble qu’on la combat efficacement en clarifiant les termes, en recourant au langage le plus simple et en revenant encore et toujours au concret.
Cliquer ici pour réagir à cet article ou aux débats précédents.
Au risque de lasser peut-être, je vais revenir sur un thème proche de celui abordé dans les deux précédents débats. Je m’en excuserais presque, mais il s’agit pour moi de répondre à certaines incompréhensions suscitées par le précédent billet intitulé « Les masques, l’anonymat, la foule et la plume » et publié sur cette page.
Voici ce qu’en résumé on peut me reprocher :
« Mais tu n’as rien compris avec cette histoire de présence. C’est toi qui vois des problèmes métaphysiques ou philosophiques partout. Nous, on veut simplement être présents dans les luttes pour nous opposer au pouvoir, pour ne pas laisser le gouvernement faire ses sales coups en douce. »
Je dois reconnaître que tous ceux qui envisagent ainsi la présence ont mille fois raison. Mais tout le monde ne pense pas comme eux, et je maintiens que dans Tiqqun, le terme « présence » prends une valeur métaphysique que je n’approuve pas et qui en outre me semble superflue dans un vocabulaire dédié à la lutte. Si moi-même j’ai proposé une « théorie de la présence » que d’aucuns jugeront absurde ou incompréhensible, c’était justement pour indiquer que son indétermination fondamentale interdisait de l’utiliser pour constituer une éthique et pour en déduire une pratique concrète.
Utilisez donc le terme « présence » tant que vous voulez, mais ne tombez pas dans un « mysticisme de la présence » qui ne me semble rien receler de bon. Pour éviter cette dérive je dois même avouer que je préfère le terme « concerné » ou « impliqué » au terme « présent ». C’est l’occasion pour moi de vous proposer à nouveau ce montage vidéo que j’avais réalisé à partir des dessins de Tardi pour illustrer la belle chanson de Dominique Grange, Chacun de vous est concerné :
Chacun de vous est concerné
Vous avez remarqué, les dessins mettent en scène non pas un « bloom », mais plutôt un beauf bien franchouillard, qui ne veut pas voir ce qui se passe autour de lui. On ne peut pas vraiment dire qu’il n’est pas « présent ». Il est bien là avec sa baguette, à côté des flics et des manifestants. On ne sait même pas ce qu’il pense ou ce qu’il ressent, s’il a une expérience intérieure très riche ou si c’est le calme plat sous son crâne, puisqu’on ne voit pas « la bulle » qui pourrait s’échapper de sa tête. Tout ce qu’on sait c’est qu’il ne veut pas être « concerné ». Il veut poser sa crotte dans l’urne une fois tous les 5 ans et puis basta ! Ce que la chanson lui dit à lui, mais aussi à nous, c’est qu’il a tort, parce que la révolution concerne tout le monde.
Le « beauf » ou le « bloom » devant leur télé sont-il plus ou moins « présents » que moi ? Je n’en sais rien, je n’ai pas accès à leur « contenu phénoménal » qui d’ailleurs ne regarde qu’eux.
Ce que je sais, c’est qu’ils ne veulent pas être concernés. Ils ne veulent pas savoir ce qui se trame dans leur quartier, au-delà de la porte de leur appartement, la misère qui s’y trouve, les immigrés qu’on expulse peut-être sous leur nez. Ils ne veulent rien connaître des actions solidaires, des protestations, des manifestations qui s’organisent à coté de chez eux.
Ils ne veulent pas non plus être concernés par les conséquences de leurs actes. Par les incidences de leurs allers et venues régulières au supermarché, par la pollution qu’ils génèrent, par l’inutilité du travail qu’ils accomplissent ou les nuisances éventuelles qu’il induit. Ils ne veulent pas non plus être concernés par les informations dont on les abreuve, par ces gens qui à l’autre bout du monde ont 100 fois moins qu’eux, ni pas ces autres qui ont 1000 fois plus.
Et pourtant ils ont tort, car cette existence ne pourra vraisemblablement pas continuer ainsi. Ou alors il faudra ériger toujours plus de murs et de contraintes et se maintenir dans un espace toujours plus exiguë, pour se préserver des conséquences de l’injustice qui s’étend partout dans le monde.
Ils ont tort parce qu’on vit dans une société qui ne marche pas comme elle devrait marcher et que tous nous en souffrons. Le problème de cette société c’est d’abord l’inégale répartition des biens et des pouvoirs et la compétition destructrice qu’elle génère. Ce sont aussi tous ces mensonges idéologiques, nationalistes et religieux pour les plus nocifs d’entre eux, qui s’institutionnalisent en états et en églises pour devenir d’immenses machines à fabriquer de la contrainte.
En ce qui me concerne, c’est uniquement pour aboutir à une société plus juste et moins contraignante et pour écarter les dangers – pollutions, destructions, guerres – générés par cette injustice et cette contrainte, que je souhaite la révolution. Cette révolution aura évidemment un grand impact sur nos existences, mais le gain « existentiel » qu’il sera possible d’en tirer ne pourra être évalué qu’individuellement. Dès lors, être « concerné » constitue un moyen de se rattacher à une communauté – révolutionnaire ou autre –, de participer à ses actions, de s’engager dans une éthique, sans abdiquer son individualité et sa liberté de pensée.
Tiqqun défend à cet égard un tout autre point de vue. Ainsi dans Une métaphysique critique pourrait naître comme science des dispositifs :
Je pense quant à moi que nous ne devons pas entreprendre la révolution pour rechercher une nouvelle « extase existentielle ». Il n’y a pas à faire la révolution ou à commettre tel ou tel acte d’insubordination, le vol ou un autre, « pour se sentir vivre ». Il faut plutôt envisager la révolution pour améliorer globalement les conditions d’existence. Ensuite, se sera à chacun, individuellement, de vivre, d’expérimenter ces nouvelles conditions.
Car on pourrait prétendre que les flics eux aussi, probablement, « se sentent vivre », quand ils coursent les manifestants. Eux aussi ils exercent « une opération sur la présence, une réappropriation, une reconquête individuelle de celle-ci, une reconquête de soi comme corps dans l’espace » lorsqu’ils canardent les gens au flashball.
Mais moi je n’ai pas envie que les flics soient plus « présents », par contre s’ils étaient plus « concernés », par la peine et la douleur qu’ils infligent, par les conséquences des ordres absurdes qu’on leur donne, par le sens de leur mission, par l’idée même de la justice que leurs actions contribuent à nier, et bien ce serait un progrès.
La ligue pangermaniste (Alldeutscher Verband), organisation pré nazie fondée en 1891 parlait elle aussi de « présence ». L’une de ses devises était « Kampf ums Dasein », se battre pour être présent (Ha, ce « dasein », cet « être-là » si cher à Heidegger…). Je ne veux pas sous-entendre par là que ceux qui utilisent le terme « présence » sont des fascistes ou des nazis, je veux simplement souligner que cette référence à la présence n’est pas un gage d’anti-fascisme.
On lit encore dans Tiqqun, toujours dans Une métaphysique critique pourrait naître comme science des dispositifs :
J’ai vraiment trouvé ce passage aussi triste qu’effrayant. Triste, car il me semble mêler les poncifs de la pensée heideggérienne dans un absurde gloubi-boulga métaphysique. Effrayant parce que la signification ténue qui en émerge me parait conduire à une nouvelle forme de totalitarisme existentiel. Personnellement je n’ai pas envie que le « magicien » du parti imaginaire « se rende présent en moi » pour « déchiffrer mon drame existentiel et en influencer le cours ».
Le communisme que j’envisage quant à moi, n’est pas un communisme existentiel. C’est un communisme éthique et rationnel. Il ne concerne évidemment que les biens et leur équitable répartition. Il ne concerne pas les individus et leur conscience qui étant pour moi inappropriables, ne peuvent faire l’objet d’une « mise en commun ».
De même, comme je tente de le montrer dans mon nouveau dossier, l’éthique n’a pas besoin de se préoccuper des questions « existentielles », mais plutôt, encore et toujours, de la juste répartition des biens, des moyens et des pouvoirs, entre les membres de sa communauté.
Alors entendons-nous bien, j’ai bien conscience que cette bataille sur les mots est un peu vaine, que c’est peut-être un alibi que je me donne pour retarder l’examen de problèmes plus difficiles ou la mise en œuvre d’actions plus concrètes…
Mais c’est précisément parce que je considère qu’il est dangereux de donner un sens exagéré aux mots, de leur conférer un attrait mystique ou religieux et de confondre leurs différents contextes de signification que je me suis permis cette petite réponse et cette petite mise au point.
Si vous souhaitez avoir un autre avis sur Tiqqun et sur L’insurrection qui vient, je vous recommande cet article, qui analyse très bien leurs influences théoriques, bien mieux en tout cas que ce que j’ai pu faire sur ce site.
Cliquer ici pour réagir à cet article ou aux deux précédents.

Dans cet article qui peut être considéré comme la suite du précédent débat, je voudrais évoquer le thème de l’anonymat, son sens, son intérêt, ses limites et ses dangers dans les luttes en cours. Au-delà, je voudrais débattre de la notion d’individualité, et des malentendus auxquels sa critique, par ailleurs légitime, risque selon moi d’aboutir.
Comme l'article est un peu long, je vous en propose ici le plan, avec les liens vers les parties correspondantes :
1) Les cagoules, le décret, le commandant Marcos, Tiqqun, l’Insurrection, Foucault et Agamben.
3) Quelques toiles pour y voir plus clair.
4) L'appropriation individuelle de l'identité contre l'ordre marchand et autoritaire.
5) Intérets et limites de l'anonymat.
6) L'auteur et la maternité d'une œuvre.
On constate à notre époque dans les actions revendicatrices, dans les prises de paroles révolutionnaires ou insurrectionnelles, dans les différentes formes d’engagements et d’actions, une aspiration grandissante à l’anonymat, un désir de se rendre invisible, de se fondre dans la masse. Cette aspiration s’accompagne corrélativement d’une volonté de ne pas apparaître en tant qu’individu, en tant que personne, mais en tant que représentant anonyme de la multitude, en lutte contre tout ce qui entrave la vie.
En France, le pouvoir lui-même réagit à cette tendance et finalement l’institutionnalise tout en la sanctionnant. Le décret du 19 juin 2009, punit en effet d’une amende pouvant s’élever jusqu’à 1500 euros «le fait pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d’une manifestation sur la voie publique, de dissimuler volontairement son visage afin de ne pas être identifiée dans des circonstances faisant craindre des atteintes à l’ordre public» et prévoit de porter cette amende à 3000 euros en cas de récidive.
Ce décret, bien caractéristique de la déplorable évolution sécuritaire et répressive de la société française, semble cependant réagir à une évolution réelle des comportements.
La cagoule et le masque font peur, parce qu’ils sont plus présents, parce qu’ils se multiplient dans la foule, parce qu’ils s’imposent naturellement à l’esprit. Comme si chaque visage cherchait son masque, pour échapper au regard omniprésent d’une société du contrôle, qui voudrait soumettre chaque portion de l’espace à ses caméras de vidéosurveillance. Comme si encore, chaque individu cherchait dans le masque une force, une inspiration nouvelle et rejetait ou plutôt recouvrait par là même d’autres masques, des identités imposées par les catégories du pouvoir policier et par les modèles consuméristes.
Cette tendance est profonde, et déjà ancienne. Peut-être faut-il en voir les premières manifestations dans les interventions cagoulées du sous-commandant Marcos. Des significations différentes, peuvent lui être données.
- D’une part, comme je viens de l’évoquer, elle semble manifester une volonté de se « dérober » au regard du pouvoir ou de l’« ennemi », afin ne pas s’exposer à la répression ou à la récupération.
- D’autre part, elle dénote certainement un rejet des formes traditionnelles de luttes, mettant en avant des leaders, des chefs bien identifiés, toujours susceptibles de confisquer la parole ou de détourner à leurs profits les buts du mouvement.
- Enfin, on peut la considérer comme une remise en cause plus générale de la notion de sujet, d’identité, de personne, comme une volonté de se déprendre de sa personnalité, de ses intérêts immédiatement individuels, pour aboutir à une forme plus authentiquement collective de lutte.
Selon cette troisième interprétation, la multiplication des masques et des cagoules pourrait donc être le signe, ou la conséquence, d’une défiance plus générale et plus « philosophique » à l’égard des notions de sujet, d’individu, de personne. Elle inaugurerait une nouvelle ère du soupçon vis-à-vis du « moi » et de tous ses prolongements dont se sont emparés la philosophie du droit, l’économie, la sociologie et la science politique pour construire les notions de « sujet de droit », de « personnalité juridique », d’« électeur », d« auteur », de « citoyen ».
Les écrits du Tiqqun, sont particulièrement représentatifs de ce troisième et dernier aspect de la tendance. Ils s’inscrivent à cet égard dans une tradition philosophique de critique du sujet, dont on trouve notamment la trace dans les écrits de Michel Foucault et de Gilles Deleuze (A ce propos, le sous-commandant Marcos, aurait, entre autres sources d’inspiration, été influencé par l’œuvre de Michel Foucault).
Mais, si Foucault et Deleuze remettaient en cause les notions de sujet et d’auteur1, s’ils évoquaient les multiplicités à l’œuvre dans l’écriture de leurs livres, ils ne refusaient pas de les signer et d’en percevoir les droits !
De ce point de vue, Tiqqun semble au moins plus conséquent ou plus honnête, puisque ses textes, tout comme le texte de l’Insurrection qui vient, ne sont pas revendiqués par un auteur, mais attribué à un mystérieux « Comité invisible » (bon certes, ces livres s’achètent aussi aux éditions La fabrique, qui doivent bien reverser des droits d’auteur, mais nous ne chicanerons pas là-dessus, d’autant que les textes du Tiqqun sont librement disponibles sur Internet, de même que l’Insurrection qui vient).
La critique du sujet par Tiqqun peut même être considérée comme plus radicale que celle de Deleuze ou de Foucault. Du moins, elle se présente d’emblée sous une forme politique. Le philosophe italien Giorgio Agamben (1942- ) l’explique dans cette interview. Selon lui, Tiqqun (dont il est l’un des probables inspirateurs) montre que le processus de subjectivation est en réalité une technique de gouvernement. Plus précisément, Tiqqun lie sa théorie du sujet à sa théorie des dispositifs et présente la constitution du sujet comme le résultat du fonctionnement d’un dispositif à vocation principalement policière.
Julien Coupat, dans une interview donné au journal Le monde (à lire sur Le Jura Libertaire) confirme cette interprétation : « Malheureusement, je ne suis pas l’auteur de L’insurrection qui vient — et toute cette affaire devrait plutôt achever de nous convaincre du caractère essentiellement policier de la fonction auteur. »
La notion d’auteur aurait donc une « fonction policière », parce qu’elle permet d’attribuer une œuvre à un « individu » et éventuellement de le punir par ce biais. Au-delà, la notion de sujet, qui donne son sens à la notion d’auteur, aurait le même rôle policier puisqu’elle serait la principale condition d’insertion dans les dispositifs du pouvoir.
Je voudrais quant à moi prendre le contre-pied de cette thèse et affirmer au contraire que le pouvoir, ou s’il faut s’exprimer comme Foucault ou Agamben, les processus et les techniques de gouvernement, sont les ennemis de l’individualisation et de la subjectivité. Il en va de même des modes capitalistes de production et d’échange. Les « dispositifs » gouvernementaux ou marchands ne font selon moi que promouvoir de fausses identités qui sont en réalité des appartenances. C’est en réhabilitant la subjectivité et l’individualité véritable que l’on peut le plus sûrement les combattre. C’est au contraire en renonçant à l’identité individuelle que l’on s’y soumet.
Cette opinion ne vise pas à critiquer la pratique de l’anonymat dans les luttes, qui peut avoir de multiples avantages tactiques. Elle voudrait plutôt dénoncer les dangers d’ériger cette pratique en un principe abstrait, en un dépassement illusoire de l’individu, dépassement qui reviendrait à changer un moyen – se dérober aux yeux du pouvoir – en une fin absurde – se dérober à soi-même. Car l’individu doit rester selon moi la référence ultime de toute éthique. Et de même, autant j’entends combattre le principe des droits d’auteur, comme moyen indu d’appropriation, autant il me semble nécessaire de conserver la notion de paternité ou plutôt de « maternité » d’une œuvre.
Mais avant d’en arriver là, je vais tenter d’ausculter d’avantage cette « critique du sujet ».
Cette analyse n’est pas évidente à mener si l’on part du Tiqqun, car une de ses plus horripilantes manies est de ne pas définir précisément ce dont il parle. Il y a dans Tiqqun une remise en cause du sujet, des « processus de subjectivation », de l’ « individu humain » et l’annonce d’une « crise de la présence ». Mais Tiqqun ne précise pas vraiment ce qu’il entend par « sujet », par « subjectivation », par « individu » par « présence » et entretient ainsi la confusion sur les questions qui y sont liées.
C’est tout à fait regrettable car tous ces termes recouvrent une multitude de sens.
Ils ont surtout la particularité se supporter des approches objectives et subjectives, c'est-à-dire qu’ils peuvent être évoqués « à la première » ou à « la troisième personne ».
Ha mais, dira-t-on, voilà qui commence mal ! Je parle déjà d’approches objective et subjective, c'est-à-dire que je semble poser une pétition de principe en faveur du sujet ! Et bien oui… Je ne peux pas vraiment m’en expliquer dans le cadre de cet article, mais en matière de théorie de la connaissance, je défends une forme de réalisme non éliminativiste (notamment influencé par le réalisme structural du mathématicien français Henri Poincaré (1854-1912) et par l’épistémologie de Gaston Bachelard) qui repose effectivement sur la possibilité de construction d’un accord inter-subjectif (voir à ce sujet mes réflexions sur le réalisme comme contrepouvoir ici et là).
Selon moi la réalité ne prend son sens qu’à travers l’instrument qui la saisit, et donc à travers les caractéristiques de ceux qui l’explorent et qu’il faut considérer comme des « sujets » « impliqués dans la connaissance ». La réalité conserve cependant un fond commun à propos duquel les différents sujets peuvent s’accorder. Cet accord est d’autant plus facile à trouver entre des sujets humains qui partagent de mêmes cadres de pensée2.
Les « sujets » auxquels je fais allusion ne doivent pas être considérés comme des monstres métaphysiques ou comme de faux concepts. Etymologiquement, le sujet est ce qui est subordonné, ce qui est soumis à … Ce qui justifie l’expression « sujet d’un souverain » et explique le sens de l’adjectif « assujetti ». Par un étrange retournement (qui n’est pas unique, si l’on songe au passage du « phénomène » physique, extérieur, à la « phénoménalité » interne, intime) le sujet philosophique est devenu ce qui détermine la connaissance et ce qui commande les actions de la volonté.
Pour concilier ces deux sens apparemment contraires et rendre compte de la plupart des acceptions du terme, on peut considérer le « sujet » comme ce à quoi il faut rapporter quelque chose. Le sujet sera donc ce à quoi on rapporte le pouvoir (le sujet d’un roi), ce à quoi on rapporte une action (sujet grammatical ou sujet juridique), ce à quoi on rapporte une réflexion ou une conversation (sujet de conversation), ce à quoi on rapporte une connaissance (sujet connaissant, susceptible de participer à l’accord intersubjectif), ce à quoi on rapporte des pensée ou des souvenirs (sujet autobiographique, « moi »).
Ainsi donc, pour revenir aux différentes approches que j’évoquais, toutes les connaissances sont, en un sens, « subjectives » et donc relatives, puisque toutes sont « pour un sujet ». Mais elles deviennent « objectives » lorsqu’elles sont validées ou validables par plusieurs « sujets », lorsque les éléments de réalité sur lesquelles elles portent, ont permis la constitution de ce fameux « accord intersubjectif ». On continuera à les qualifier de « subjectives » lorsque, par nature ou non, elles se rapportent à un seul sujet. Les connaissances qui concernent l’expérience intime sont en effet « par nature » condamnées à demeurer « subjectives », même s’il est possible, dans certaines limites, de communiquer à leur propos.
Dans une ancienne note, j’avais indiqué la nécessité de cumuler les deux approches – objectives et subjectives – pour rendre compte de la notion d’identité :
… (dans la dernière phrase j’emploie le verbe « choisir », mais il ne s’agit évidemment pas toujours d’un véritable choix. Peut être vaudrait-il mieux employer le verbe « sélectionner ». On remarquera également que l’approche « subjective » que j’évoque est elle-même « objectivée » dans le cadre de mon exposé.)
La même démarche vaut pour la notion d’individu qui peut être considéré de l’extérieur ou de l’intérieur.
De l’extérieur, l’individu est un corps, qui possède une identité « objectivement déterminée » à nulle autre pareille, c'est-à-dire qui possède telles et telles caractéristiques « objectivement observables ».
De l’intérieur, dans le cas d’un individu humain, c’est un être conscient qui éprouve des sensations, des douleurs, des plaisirs, des sentiments, qui peut convoquer le souvenir de sensations et de sentiments passés, bref, qui éprouve toute une expérience qualifiée de « phénoménale », au sein de laquelle se détache habituellement un sentiment de soi.
L’individu peut dès lors être considéré comme un sujet, parce qu’il rapporte ses perceptions, ses actions, ses souvenirs, à ce qu’il considère être lui, à cette identité « subjectivement appropriée » (c'est-à-dire construite en fonction de ses caractéristiques psychologiques propres et de son histoire personnelle) qu’il éprouve phénoménalement dans un sentiment de soi3. Ce sujet est également appelé le « moi » ou l’« ego ». Il apparaît avec ce que les certains neurologues appellent la « conscience étendue » ou la « conscience d’ordre supérieure » (voir le dossier sur l’éthique à ce propos). Évidemment cela ne veut pas dire que ce « sujet » soit infaillible ou qu’il ait une pleine connaissance de lui-même, sous entendu de tout ce qui le constitue en tant qu’individu (par exemple je n’ai pas une connaissance de toutes les caractéristiques de mon corps, du long poil qui s’étire dans mon dos, de l’absorption du calcium par mes os, du calcul complexe sans doute effectué par mon système cognitif pour saisir au vol la pomme que me lance mon amie, de telle ou telle perception « subliminale » tel ou tel souvenir, telle ou telle inclinaison, non immédiatement présents à ma conscience, mais qui peut-être influencent mon comportement).
Quant est-il à présent du processus de subjectivation ? Et bien c’est ce le processus qui conduit à la constitution de ce « sujet », de ce « moi » que je viens d’évoquer, par lequel un individu s’attribue des sensations, des sentiments, des actions. Je ne suis pas un spécialiste de la psychologie infantile, mais je sais que c’est un processus qui débute dès les premières années de la vie et se poursuit à travers différentes étapes : par exemple le stade au cours duquel l’enfant se reconnaît dans un miroir, le stade où il parvient à attribuer aux autres enfants des croyances et des sentiments etc… Car le fait de se reconnaître soi-même comme un « sujet », comme un « moi » qui éprouve des sentiments, permet également de reconnaître les autres individus comme des êtres capables de souffrir, d’aimer, de former des opinions, des croyances, qu’ils exposent ou dissimulent comme je peux moi-même mentir sur ce que je ressens ou ce que je crois connaître (cette capacité à comprendre et à prévoir les comportements d’autrui en inférant des états mentaux est appelée « théorie de l’esprit » par les primatologues. Elle ne serait pas une spécificité humaine puisque certains singes la mettent également en œuvre). A noter encore que ce processus de subjectivation s’il conduit bien à une appropriation individuelle de l’identité se construit et s’enrichit dans les interactions sociales. C’est bien en côtoyant les autres que je deviens moi-même.
Est-ce qu’un tel processus peut relever d’un dispositif policier ? Mazette ! Il me semble plutôt correspondre à un processus normal de maturation du psychisme humain.
On dira que ce processus ne suit pas un cours universel, qu’il existe des sociétés ou cette appropriation subjective de l’identité individuelle est moins essentielle. Certainement. Mais pas au point qu’un individu ne parvienne pas à se distinguer lui-même de son environnement ou des autres individus, pas au point qu’il ne s’attribue pas certaines sensations, certains souvenirs, certaines opinions.
Je pense d’ailleurs que la société est moins « policière » lorsque l’appropriation subjective de l’identité individuelle est plus importante, c'est-à-dire lorsque chaque individu se réapproprie lui-même son histoire, ses désirs, ses croyances, bref tout ce qui peut le définir, en dehors de cadres qui lui seraient imposés de l’extérieur… Mais je reviendrai là-dessus.
Alors qu’est ce que Tiqqun reproche au sujet et à la subjectivation ? Et bien je suppose que Tiqqun vise le « sujet classique » le « sujet cartésien », sa prétendue infaillibilité, son oubli de ses ressorts inconscients, de ses déterminations sociales, ce sujet « absolutiste », « dictatorial » qui se prétendait « maître et possesseur de la nature ».
En cela, Tiqqun ne fait que suivre la voie inaugurée par les « philosophes du soupçon » Marx, Nietzsche et Freud, qui ont dévoilé les déterminants, cachés « inconscients » des actions et des opinions individuelles, voie ensuite parcourue par Foucault, par Deleuze et par tant d’autres…
Mais réduire la problématique du sujet au sujet cartésien, c’est paradoxalement rendre un hommage un peu trop appuyé à monsieur Descartes. Cela permet également de construire à peu de frais un épouvantail philosophique, un diable de papier, que l’on pourra détruire sans trop d’effort.
Car ce qu’oublient de préciser ces courageux pourfendeurs des ombres qu’ils entretiennent eux-mêmes par leurs feux spectaculaires, c’est que le sujet est précisément ce qui permet de relativiser la connaissance en la rapportant à ce qui la constitue. Si l’on nie le sujet alors oui, la connaissance devient totalitaire, il n’y a plus besoin d’accord intersubjectif, il n’y a plus que des vérités absolues, des révélations que nul ne conteste.
Parlons à présent de la « présence » qui me semble être une notion plus difficile (voir, dans mon dossier sur l’éthique, La théorie de la présence). Pour moi, il s’agit de ce à quoi on doit rapporter l’expérience phénoménale. Autrefois, à la place du terme présence, j’employais l’expression peut-être moins évocatrice, de « sujet de phénoménalité ». Elle correspondait toutefois à la définition que j’ai donné du sujet « ce à quoi on doit rapporter quelque chose », en l’occurrence, la phénoménalité. Evidemment, ce sujet de phénoménalité ne doit pas être confondu avec le sujet autobiographique, le moi ou l’ego. Car « ce à quoi on doit rapporter la phénoménalité » n’est pas « ce à quoi on doit rapporter l’identité ».
A noter que la notion de présence suscite des interrogations métaphysiques (est-elle ou non unique, qu’est-ce qui est susceptible de la susciter etc…) qui peuvent la rendre suspecte. Par prudence, certains préfèrent s’en tenir au seul contenu phénoménal sans même évoquer son hypothétique substrat, sans donc évoquer quoique ce soit auquel on pourrait la rapporter, et dont la réalité pourrait se trouver contestée, comme on a finalement contesté la réalité de l’ « éther » qui, jusqu’à l’énoncé de la théorie de la relativité restreinte, était censé supporter la propagation des ondes lumineuses. Le bouddhisme témoigne le plus souvent de cette « prudence » critique à l’égard de l’hypothétique sujet de l’expérience phénoménale.
Tiqqun parle également de « présence », mais il est difficile de déterminer à quoi il fait référence. Par exemple dans Une métaphysique pourrait naître comme science des dispositifs, on peut lire :
Est-ce que Tiqqun veut désigner par « présence » le contenu phénoménal ? Mais dans ce cas, il ne peut y avoir de « crise de la présence ». Les êtres conscients, les chiens, les chats, les humains, continuent quoiqu’il arrive d’éprouver une expérience phénoménale. S’agirait-il du substrat de ce contenu, qu’il ne saurait pas davantage être question de « crise » (à moins que Brahmâ n’ait subitement pratiqué la grève de l’atman). Peut-être Tiqqun veut-il évoquer une crise des représentations de la présence ? Mais comme on ne sait toujours pas ce que veut représenter Tiqqun par le terme « présence », il est difficile de se prononcer sur cette hypothétique crise de la représentation. De même, avancer que la présence n’est pas un attribut humain parait difficilement soutenable. Car je suis un humain, et je pense être présent au monde. Et il en va certainement de même pour les autres êtres humains qui ne sont pas plongés dans le coma ou dans un sommeil profond. Il faudrait plutôt relever que la présence n’est sans doute pas spécifiquement humaine, car certains animaux sont, selon tout vraisemblance, « présents au monde », c'est-à-dire qu’ils éprouvent une expérience phénoménale. La présence est bien « inhumaine », mais elle demeure un attribut du sujet humain (comme la taille, le poids, les capacités cognitives qui elles aussi sont « inhumaines », c'est-à-dire non spécifiquement humaine).
En fait on peut soupçonner Tiqqun de désigner par « crise de la présence » à la fois une crise de l’identité subjectivement éprouvée et un affadissement du contenu phénoménal. Tiqqun confondrait ainsi le sujet de l’identité et le sujet de la phénoménalité que j’ai voulu quant à moi distinguer. C’est ce qui expliquerait que, selon l’expression du Tiqqun, le Bloom est « pauvre au monde ». En d’autres termes, il ne ressentirait pas les choses fortement. Cette débilité de la sensation toucherait également le sentiment de soi qui est lui-même phénoménalement éprouvé, d’où une crise de l’identité individuelle.
Bon, pourquoi pas… D’autant qu’il me semble bien exister une crise contemporaine de l’identité. De ce point de vue, Tiqqun ne constitue pas seulement un « coup philosophique » destiné à séduire, par une démarche plus spectaculaire que rigoureuse, les adeptes de la critique radicale. Il coïncide selon moi avec une interrogation, ou plutôt avec une inquiétude très actuelle, motivée par une remise en cause troublante de nos cadres de pensée. Mais selon moi, les symptômes de cette crise apparaissent plus sûrement dans les productions « mineures » de la culture dite « populaire » que dans les écrits à vocation « philosophique » ou « métaphysique ».
J’en verrai notamment l’indice dans les productions cinématographiques à compter de la fin des années 90. Certes, parmi les films que je vais citer, nombreuses sont les superproductions sans grande originalité qui ne font qu’exploiter l’anticipation sociale du romancier américain Chuck Palahniuk, la veine cyber-punk des années 80, ou la paranoïa des romans de l’auteur américain de science fiction Philip K. Dick (1928-1982). Mais c’est précisément à l’orée du 21ième siècle que les questions soulevées par ces œuvres plus anciennes, sont livrées, via le cinéma, à la consommation de masse et qu’elles deviennent subitement « grand public ».
Voici quelques-unes de ces questions, qui toutes ont un lien avec la « crise » du sujet de l’identité (et peut être avec l’inquiétude, moins bien comprise, touchant au sujet de phénoménalité) et les films qui y correspondent :
« Suis-je vivant ou mort ? » : Ouvre les yeux (1998) d’Alejandro Amenabar et son remake Vanilla Sky (2002) de Cameron Crowe, Sixième sens (2000) de Night Shyamalan…
« Suis-je celui-là ou un autre ? » : Lost Highway (1997) et Mulholland Drive (2001) de David Lynch, Fight Club (1999) de David Fincher, Deux soeurs (2004) de Kim Jee-Woon…
« Sont-ce vraiment mes souvenirs ? » : Total Recall (1990) de Paul Verhoeven, Cure (1999) de Kiyoshi Kurosawa, à nouveau Fight club (1999), Mémento (2000) de Christopher Nolan, Paycheck (2004) de John Woo, Eternal Sunshine of the spotless mind (2004) de Michel Gondry…
« Est-ce bien la réalité qui m’est révélée ? » : A nouveau Ouvre les yeux, The Truman Show (1998) de Peter Weir, Matrix (1999 et 2003) des frères Wachowski…
On remarquera que les interrogations portées par tous ces films sont plus existentielles que politiques. Elles semblent suscitées, au moins pour partie, par l’évolution des sciences et des techniques : les progrès de l’informatique, les découvertes des neurosciences, l’émergence de la « réalité virtuelle »…
L’idée que la conscience émerge de la matière du cerveau est de plus en plus intériorisée (même si elle continue d’heurter les dogmes religieux) et l’analogie entre l’activité cérébrale et le fonctionnement de l’ordinateur de plus en plus fréquemment évoquée. Dès lors, l’identité individuelle paraît aussi fragile que les composants électroniques assemblés dans les usines, sur lesquels les données seront stockées, effacées, transformées. Comme ces données, notre mémoire intime, qui fonde notre identité, parait susceptible d’être effacée, falsifiée ou dérobée. A la réalité dévoilée dans l’expérience sensible, qui émerge du fonctionnement de notre cerveau, il paraît possible de substituer une « réalité virtuelle » entretenue par un logiciel complexe (ou par la toute-puissante « télé réalité » comme dans The Truman Show).
Le doute est donc porté à la fois sur notre identité et à la fois sur notre environnement. Sa dimension politique et sociale n’est toutefois pas complètement absente, par exemple dans Fight club ou dans The Truman show.
Non seulement notre identité est fragile, puisqu’elle ne tient qu’à la régularité des impulsions électriques de notre système nerveux, mais en outre, notre environnement, à compter même qu’il soit vrai, est si complexe, si confus, qu’il devient impossible de s’y orienter et d’agir sur lui.
Tentante mise en abyme du cinéma, cet environnement apparaît d’abord comme une profusion d’écrans et d’images. Lesquelles sont vraies, lesquelles sont fausses, comment les interpréter ? La société est la véritable matrice. Même si elle est réelle, elle est tout aussi trompeuse que les programmes de la cité des machines et l’on en est tout autant prisonnier.
La faiblesse et l’impuissance de l’individu humain se révèle dans un triple constat :
Je ne suis pas sûr de mon identité.
Je ne suis pas sûr de mes perceptions.
Je ne sais pas comment agir.
Le pouvoir échappe donc à l’individu et son impuissance à changer le monde confirme la place dérisoire qu’il y occupe. Le pouvoir est ailleurs, au centre de la matrice, entre les mains de ceux qui programment les images et dirigent les caméras, peut-être sous le scalpel des chirurgiens qui sont en train de remodeler son cerveau.
Dès lors la tentation apparaît de reconquérir le pouvoir tout en prenant acte de la perte d’identité et de l’impuissance individuelle. C’est typiquement le cas dans Fight club. Les partisans de Tyler Durden ou plutôt du « narrateur », sont des esclaves totalement soumis à leur maître, lequel ne sait pas qu’il s’est construit une double identité (le narrateur, avant sa « rencontre » avec Tyler Durden fournit d’ailleurs une assez bonne illustration du bloom). La révolte ou l’« insurrection » conduite par Tyler Durden se déroule donc dans la plus parfaite inconscience de son chef et dans l’acceptation aveugle de ses partisans.
On retrouve ce glissement de thématique, ce passage de la crise « existentielle » à la crise « politique » dans un film plus récent, V pour Vendetta de James McTeigue adapté du comic du même nom, d'Alan Moore et David Lloyd par les frères Wachowski (ceux là mêmes qui ont réalisé Matrix).
Le film est inquiétant, ambiguë, à l’image de la bande dessinée4 qui l’a inspiré quoique moins subtil. Comme dans Fight Club, on y fait coïncider l’aspiration à l’anarchie avec les résurgences autoritaires les plus dures5.
A la fin du film, les habitants de Londres qui ont tous revêtus pour l’occasion le masque de Guy Fawkes (ce conspirateur catholique qui, en 1605, voulut assassiner le roi Jacques 1er d’Angleterre en faisant exploser le bâtiment de la Chambre des Lords) se regroupent pour renverser le gouvernement fasciste.
Voilà qui pose de troublantes questions… Faut-il vraiment se départir de son identité pour faire la révolution ou pour mener l’insurrection ? Faut-il se fondre dans la masse, retrouver sa force dans foule, en s’abandonnant à cette inquiétante uniformisation, présentée comme salutaire dans le cas de V pour Vendetta, mais qui s’avère catastrophique dans le cas de La Vague (voir la note 5).
Ces quelques films que je viens d’évoquer ne « prouvent » rien. Mais ils dénotent un climat nouveau, une tendance inquiétante qui mêle à l’observation fascinée de l’identité dissoute, l’obsession pour le masque et pour la foule.
Ils nous conduisent surtout au cœur de la problématique des masques. Qu’est ce qu’un masque ? Est-ce un écran que je pose sur ma véritable identité, sur ma « personnalité », pour la protéger, pour la dissimuler aux yeux de mes ennemis, ou est-ce un nouveau visage qui s’y substitue7, qui l’écrase, qui l’a fait disparaître ?
On a rapproché les mots « personne » et « personnalité » du latin « persona » masque de théâtre. Et certes, si notre identité individuelle elle-même n’est qu’un masque, alors pourquoi en faire un si grand cas et pourquoi ne pas jouer la comédie jusqu’au bout avec d’autres masques ? En fait, « persona » serait lui-même issu de per-sonare « qui raisonne à travers », manière plus subtile d’évoquer la « voix intérieure » qui passe à travers le masque.
Certes, la « personnalité » est une construction contingente qui résulte principalement des rapports que nous entretenons, tout au long de notre vie, avec nos semblables. Elle est fragile, dérisoire, elle ne vaut pas mieux qu’un masque de papier que l’on peut déchirer ou arracher… Mais en chaque individu, elle est à nulle autre pareil. Et surtout ce « masque », s’il l’on veut l’appeler ainsi, est bien la façade derrière laquelle se trouve une « présence », c'est-à-dire un être qui souffre qui désire, qui aime. L’uniformisation anéantit l’irréductible singularité de l’appropriation individuelle de l’identité et nie cette présence qui conduit chaque individu à créer son propre monde.
L’anonymat ne doit pas devenir synonyme de dissolution de l’identité individuelle et d’uniformisation.
On pourra prétendre que l’uniformisation facilite l’agrégation dans la foule et, par là même, l’action collective. Mais il faut se méfier des foules. Il est utile à cet égard d’évoquer l’ouvrage de l’essayiste français Gustave Le Bon (1841-1931) Psychologie des foules. On prétend qu’il influença Sigmund Freud… mais aussi Adolf Hitler ! Gustave Le Bon n’était pas précisément un révolutionnaire, ni même un démocrate. Il a montré comment les individus abandonnent leur intelligence dans la foule qui les agrège et comment ils se laissent tromper par les plus grossiers mensonges et répondent aux plus violentes sollicitations. De fait, l’œuvre de Le Bon a intéressé tous les apprentis dictateurs, qui n’ont eu de cesse, pour accéder au pouvoir et s’y maintenir de constituer des foules. Les foules sont plus malléables que les individus. Elles recherchent spontanément le chef qui les mène et qui parle pour elles.
Mais ne nous y trompons pas… Tout groupe d’individus ne fait pas une foule. Toute action collective n’est pas vouée à la violence et à la bêtise du troupeau. Mais c’est certainement le danger qui la guette si au sein du groupe, ses membres abdiquent leur individualité et endossent le même uniforme.
A cet égard, je préfère ce « bal masqué » bigarré à la multiplication des masques de Guy Fawkes dans le film V pour Vendetta.
Mais plus encore, contrairement à ce que certains pensent pouvoir déduire des écrits de Michel Foucault, l’individualisation est l’ennemi des dispositifs marchands et policiers. La construction subjective, individuelle de l’identité est ce que ces dispositifs combattent avec la plus grande ferveur.
Comment se manifeste l’ordre capitaliste mondial ?
- Par la réduction des individus à des consommateurs et, au-delà, à des modèles de consommation.
- Par une standardisation de l’offre disséminant sur toute la planète les mêmes « enseignes » de restaurants, de supermarchés, de biens « culturels », de fringues qui remplissent nos estomacs et nos cerveaux de la même merde et qui nous vendent les mêmes uniformes.
- Par une uniformisation du goût (revoir à ce sujet le beau documentaire de Jonathan Nossiter Mondovino).
- Par l’attention portée, dans la société du spectacle sur les « vedettes », les « people » qui ne sont que des masques, des modèles imposés, des personnages de théâtre engagés dans une dramaturgie qui dissuade les individus de vivre pleinement et à leur façon, leur propre existence.
Oui, Michael Jackson était avant tout un masque, un facteur d’uniformisation, non seulement une aubaine pour la consommation de masse, mais encore un générateur de sosies, de clones, reproduisant partout les mêmes attitudes, les mêmes mimiques, le même « personnage » préfabriqué, pour le coup véritablement « théâtral ».
Voilà pour l’ordre marchand. Mais il en va de même de tous les pouvoirs autoritaires et plus particulièrement des pouvoirs nationalistes et religieux qui imposent leurs identités préfabriquées par autant de commandements à être :
Tu es français, tu es russe, tu es serbe, tu es juif, tu es musulman, tu es chrétien, tu es noir, tu es blanc…
Ces prétendues identités sont avant tout les instruments de domination des états et des églises sur les appartenances qu’ils ont eux-mêmes construites. Ce sont de nouveaux masques imposés aux individus7.
Lorsque le pouvoir autoritaire rencontre une identité qui contredit ses cadres pré-établis, que fait-il ? Il la brise par la torture, par l’humiliation, dans ses prisons, dans ses camps de Guantanamo ou d’ailleurs, dans ces couvents ou ses hôpitaux psychiatriques.
Faut-il également prétendre que la proposition « tu es un homme » crée un nouveau masque tout aussi illusoire ? Ce n’est pas mon avis. Car il y a tellement de façon de vivre à l’intérieur de l’identité humaine. Tu es un homme me semble plutôt justement signifier « tu peux te forger toi-même tous tes masques » et surtout tu peux faire accepter cette fascinante indétermination aux autres hommes, parce que, derrière la pluralité de leurs langues, qui contribue à leurs si diverses identités, il existe une grammaire commune et une même faculté de comprendre.
Au-delà de tous les masques, de toutes les identités, « tu es un homme », tu es un individu humain dont, contrairement à ce que déclare Tiqqun, la présence est un attribut, me permet également de te reconnaître comme un être qui, autant que moi, souffre aime, désire… Et c’est bien cela le plus important !
Évidemment, il ne faut pas confondre individualisation et individualisme. Car l’individu isolé de la société occidentale, le « bloom » moqué par Tiqqun, est l’individu le plus soumis aux rapports marchands et étatiques. Et de fait, il est peu capable de construire subjectivement son identité. Encore une fois, c’est principalement dans les rapports sociaux que se construit l’individualité. Si ceux-ci sont déficients, ils sont remplacés par la propagande d’état ou par la propagande marchande, qui impose ses modèles et ses identités préfabriqués par les journaux télévisés et la publicité.
Voilà donc les arguments qui me conduisent à prétendre que l’anonymat dans les luttes ne doit pas conduire à la dissolution des identités individuelles.
Mais, comme je l’ai déjà indiqué je dois admettre que d’un point de vue pratique, cet anonymat diminue les risques de répression et de récupération.
D’un point de vue éthique il permet également :
- D’une part et paradoxalement de sauvegarder l’identité individuelle en la soustrayant à ce qui pourrait la détruire, c'est-à-dire à l’exposition médiatique, au « vedettariat » révolutionnaire, qui peut transformer le militant sincère en caricature de lui-même et en nouveau facteur de « clones révolutionnaires ». Oui il faut être soi-même, mais d’abord avec ses amis, avec ses camarades proches. Car on ne peut se donner à des milliers de personnes, sans ce construire un masque illusoire.
- D’autre part de limiter l’importance des leaders, des chefs charismatiques qui confisquent la parole du mouvement.
La pratique bien comprise de l’anonymat, c'est-à-dire qui ne cherche pas à effacer l’identité de ceux qui y ont recours, comporte cependant des risques et des limites qu’il faut également mentionner.
Les masques protègent… Mais il faut prendre garde à ceux que l’on exhibe. Le risque existe toujours d’être possédé par le masque dont on s’affuble ou dont on croit s’affubler, alors qu’il est peut-être tendu par nos ennemis. Ainsi, j’entends aujourd’hui des appels comme « malfaiteurs » ou « criminels » de tous les pays, unissez-vous ! J’ai envie de répondre : Par pitié, laissez tomber ces masques de criminel ! Vous n’êtes pas des criminels ; ça c’est l’identité que veut vous imposer le pouvoir. Et vous tombez dans le panneau en plus ? Vous êtres des révolutionnaires, des insurgés, des anarchistes et c’est vous les bons. Le crime est du coté du pouvoir nationaliste autoritaire, de la captation des richesses capitalistes, de l’intolérance et du mensonge religieux. Non, vous n’êtres pas des criminels, vous œuvrez pour la justice, pour l’éthique véritable, pour le bien commun…
La protection du masque ne doit pas contrarier la clarté du discours, sa cohérence, et surtout sa diffusion et sa compréhension.
En toutes circonstances, le discours qui s’échappe du masque doit pouvoir être assumé. La révolution n’a rien à cacher. Les idées révolutionnaires ne sont pas des maladies honteuses. Elles ne doivent pas être exhibée, de manière plus spectaculaire que rigoureuse, mais elles doivent pouvoir être revendiquées et, s’il le faut, individuellement, car elles sont fondamentalement justes. Si le masque tombe, tant pis. Car rien de ce qui a été dit ne doit être regretté.
Le masque n’est pas une finalité. Il reste un instrument de la lutte. Parfois on peut douter de l’efficacité de son rôle. Ainsi, sous son passe-montagne, le sous commandant Marcos, quoiqu’il veuille prétendre, reste un leader. Pour éviter le vedettariat révolutionnaire que je dénonçais plus haut, il ne suffit pas de mettre un masque ou une cagoule. Il faut plutôt éviter de devenir un personnage médiatique, c'est-à-dire éviter de se laisser prendre dans une certaine dramaturgie. A cet égard, le sous-commandant Marcos, avec ou sans masque, échoue, car il est tout autant une vedette que Che Guevara (Bon, de manière plus cynique et plus réaliste, on peut admettre qu’un peu de vedettariat aide à la diffusion du discours révolutionnaire sans obligatoirement le trahir. Moi-même j’ai fais une chanson sur Nestor Makhno… Mais il est mort alors il ne peut plus rien trahir…).
Venons en à présent au cas de l’auteur. Julien Coupat, on l’a vu plus haut, est convaincu « du caractère essentiellement policier de la fonction auteur. »
Et bien pas moi ! Tout d’abord, la police n’a pas besoin de la notion d’auteur pour faire son sale boulot. Au contraire, elle se débrouille mieux avec des notions plus vagues, plus anonymes, comme la notion de « terroriste ».
Ensuite, comme pour l’individualité, il me semble que les dispositifs autoritaires et marchands sont les plus grands ennemis de la notion d’auteur, même s’ils voudraient maladroitement faire croire le contraire
Ainsi, en Corée du Nord, le « cher dirigeant » Kim Jong-Il est censé avoir composé 6 opéras et publié plus d’un millier d’ouvrages. Bon, en fait ce n’est pas vraiment lui hein, mais dans ce cas on ignore délibérément les « véritables auteurs ».
De même, le plus souvent, l’ordre marchand fait remonter à une seule entité fictive – une marque, un logo, un brevet, une vedette – l’origine des œuvres, des inventions et des biens dont il dissimule ainsi les véritables créateurs. Le cortège de vedettes qui revendiquent leurs « droits d’auteur » masque cette tendance lourde, qui conduit justement à ne pas reconnaître les véritables auteurs, par exemple à oublier les danseurs, musiciens et techniciens anonymes, qui contribuent à ce que le masque Michael Jackson fonctionne.
Mais ce n’est pas une nouveauté, car on sait que le capitalisme consiste justement à empêcher les travailleurs de revendiquer le produit de leur travail, donc à méconnaître les véritables auteurs de la production.
Reconnaître l’auteur ou les auteurs d’une œuvre ou d’un travail quelconque interdit justement que cet œuvre ou ce travail soit accaparé par un groupe abstrait, par une firme, par une nation, par une vedette ou par « un cher dirigeant ».
Alors certes, dans le domaine artistique, il y a bien le problème des droits d’auteur, ce truc qui permet à Johnny Hallyday d’amasser encore plus de fric. Selon moi ils constituent tout simplement une capacité indue d’appropriation (voir mes réflexions sur le droit de propriété et mes propositions pour un code de la propriété humaine à ce sujet).
Conformément à cette opinion, j’ai implicitement accepté que tout soit récupérable sur ce site. Vous pouvez reprendre les articles les montages vidéo ou photo, les chansons… Je ne demande pas de droits d’auteur, je n’exige rien du tout. Mais si vous vous servez, je préférerais que vous citiez vos sources. En gros je serais heureux que vous me reconnaissiez la paternité de mon travail quand je signe un article ou que vous reconnaissiez la paternité des autres intervenants ou de l’équipe d’Esprit68. « Paternité », voilà un bien vilain terme qui ressemble à une stigmate de la domination patriarcale. Il faudrait plutôt évoquer la « maternité d’une œuvre » (ce qui permettrait de filer la métaphore sur son accouchement plus ou moins douloureux). Donc gardez votre fric mais reconnaissez-nous la maternité de nos trucs, nous en serions très heureux.
Mais quoi, vous prétendez à nouveau avec Deleuze, Foucault et Tiqqun, qu’il n’y a pas d’auteur, que ce sont des multiplicités qui sont à l’œuvre dans les œuvres et blablabla… On voit que ce n’est pas vous qui transpirez sur cet article, parce que c’est plutôt moi qui en bave, pas les multiplicités ! Évidemment, un individu « n’invente rien », il subit de multiples influences, mais ces influences s’agencent en lui sous une forme à nulle autre pareille. En lui se cristallise cette œuvre originale dont il est légitime de reconnaître le caractère individuel, comme il est légitime de donner un nom à une nouvelle variété de fleur (bon la fleur n’est pas toujours très jolie mais on fait ce qu’on peut).
Et puis il faut conserver un minimum d’honnêteté, même si je nie la notion d’auteur, même si je prétends que ce sont les voix qui parlent dans ma tête qui m’ont inspirées, à partir du moment où je décide d’écouter ces voix (ou seulement certaines d’entre-elles), de les retranscrire et de publier ce qu’il en résulte, je deviens bien l’auteur de cette publication. J’en endosse bien la responsabilité. Se reconnaître comme l’auteur d’un écrit c’est aussi un moyen d’assumer ses opinions, de revendiquer les actes qui peuvent en découler. C’est une preuve de courage. C’est aussi un moyen de crédibiliser les opinions révolutionnaires.
Évidemment, ce que j’ai avancé pour l’œuvre individuelle vaut aussi pour l’œuvre collective. Dans le groupe, comme dans l’individu se cristallise une somme d’influences, de savoir-faire, de désirs qui conduit également à la réalisation d’une œuvre originale. Et dans ce cas la « maternité » et la responsabilité de l’œuvre sont collectives.
Ainsi donc la critique du sujet par Tiqqun me paraît bien peu convaincante et surtout dangereuse. Elle confine même à l’absurde dans la première proposition de Contribution à la guerre en cours :
Je n’ai pas bien compris ce qu’était que cette « forme-de-vie ». C’est un concept qui est employé par le philosophe Giorgio Agamben, par exemple dans cet article, sur le site Multitudes. Voici ce qu’il en dit :
Bah… Je ne comprends toujours pas ! Ou du moins ça n’a pas d’intérêt pour moi. Je suspecte dans cette expression diverses influences vitalistes qui ne sont pas explicitement détaillées ni expliquées. Cette expression me semble surtout constituer une nouvelle abstraction aussi pédante qu’ambiguë
Le terme « vie » est dangereux. Dans mes réflexions sur l’éthique, je veille à le distinguer du terme « conscience ». Toute vie n’est pas consciente et inversement, on pourrait envisager un individu conscient qui ne soit pourtant pas vivant au sens biologique du terme.
Mais peu importe ! Quoiqu’elle recouvre la « forme-de-vie » n’éprouve rien, ne sent rien. Elle n’en a rien à foutre de la guerre civile en cours. La désigner comme unité humaine élémentaire ? Mais pourquoi faire ? Pour justifier quel discours ? Pour envisager quelle action ?
Il n’y a que les individus conscients qui ressentent quelque chose, et ce n’est qu’en référence aux individus qu’il y a un sens à constituer une éthique, et au-delà, à mener une action quelle qu’elle soit.
Je m’excuse de revenir encore une fois à Bolo’Bolo, mais tout y est tellement plus clair :
Et oui, il n’y a de réalité qu’individuelle. C’est évident, mais il semble qu’il faille tout de même le rappeler pour répondre aux absurdités du Tiqqun.
Vive donc ce qui individualise et combat l’uniformité. Vive donc ce qui fait de nous des sujets capables de revendiquer nos actes contre tous les dictats du pouvoir. Et merde à ceux qui par bêtise, snobisme ou malveillance voudraient nous enlever cela !
Aussi, mes bons amis, je vous le dis en vérité : Laissez tombez les formes-de-vie et autres fariboles. Il n’y a que des individus ! Soyez de bons Ibus, n’emmerdez pas les autres ; ne jouez pas au flic mais ne jouez pas non plus au criminel. Fuyez les troupeaux humains, vous y deviendrez bêtes. Groupez vous seulement pour reprendre ce qui vous appartient ou pour réaliser ce qui vous fait vraiment plaisir. Restez vous-même, gardez votre conscience aussi aiguisée que possible au cœur même de la foule et de l’action révolutionnaire.
Rappelez-vous enfin les paroles de l’immortel Brassens :

Lucrèce, juillet 2009
La présente humeur, qui voudrait également alimenter un débat, a été motivée par la lecture conjointe de plusieurs articles récemment publiés dans l’excellent Jura Libertaire, à propos du livre « L’insurrection qui vient » et de plusieurs numéros de la revue « Tiqqun ».
Tiqqun c’est le nom d’une revue créée en 1999 et dissoute en 2001, à laquelle aurait participé Julien Coupat et dont plusieurs articles ont été repris aux éditions La Frabrique (l’éditeur de L’Insurrection) et VLCP. Citons entre autres Théorie du Bloom, Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille, ou encore Contributions à la guerre en cours qui vient d’être réédité à La Fabrique. Ces textes, vous pouvez les télécharger ici.
Personnellement, j’ai lu les livres du Tiqqun après l’Insurrection qui vient. S’il en avait été autrement, j’aurais sans doute jugé l’Insurrection avec moins d’enthousiasme.
Les textes du Tiqqun préfigurent en effet pour beaucoup le contenu de l’Insurrection. Ce sont des livres brillants sans doute, fascinants sûrement, mais ils m’ont profondément attristé. L’élitisme des références m’a ennuyé, d’autant que certaines ne me plaisent pas du tout (ainsi les références à la philosophie d’Heidegger qui est pour moi un escroc de la pensée non moins néfaste que Hégel).
Tiqqun est tout de même très philosophique voir « pataphysique ». Je veux bien admettre que je n’y ait pas compris grand-chose. Mais le peu que j’ai compris, m’a paru contradictoire, ou du moins malhonnête et peu rigoureux. Ainsi, la dénonciation dans « Contributions à la guerre en cours » de l’usage abusif du verbe « être » qui serait l’une des tares de la philosophie occidentale (chez Heidegger sûrement, il est dommage que Tiqqun ne le relève pas)… Bon, ce constat je le comprends et je ne suis pas loin d’y adhérer, sauf que je remarque que la « Théorie du Bloom » ou la « théorie de la Jeune Fille », son très exactement bâties sur cet abus. C'est-à-dire que Tiqqun nous construit une « essence » du Bloom ou une « essence » de la Jeune Fille.
Mais qu’est ce que c’est que ces Blooms et ces Jeunes filles vous direz-vous peut-être ? Le Bloom est un personnage tiré de l’Ulysse du romancier Irlandais James Joyce (1882-1941). Disons qu’il représente l’individu isolé des sociétés occidentales qui se sent un peu étranger à toutes les situations1. Quant à la Jeune Fille, elle représente l’individu qui se voue toute entier à la marchandisation capitaliste et dont la vie ne repose que sur des futilités (mais lisez ces textes, car je dois au moins avouer que le Tiqqun parle bien mieux que moi !).
Tout cela est très intéressant et très bien fait, mais quand je lis dans Tiqqun, que dorénavant la population devrait se soulever au seul mot d’ordre de « mort au bloom », je trouve ça un peu ballot, d’autant que ça n’a pas l’air d’avoir été écrit pour rire ! Le plus gênant d’ailleurs, c’est bien l’insupportable prétention de Tiqqun qui ne « rigole pas » même quand il se présente comme une pensée « abruptement majeure ».
Bon, mais alors pourquoi je vous en parle et pourquoi les articles du Jura Libertaire m’ont fait réagir à ce sujet ? Et bien ce qui a commencé par m’inquiéter, c’est cette vidéo dans laquelle un néo-conservateur américain fait carrément la pub de L’Insurrection qui vient à la télé. Enfin, la pub, il dit que c’est un livre très dangereux hein, mais en même temps, il dit qu’il faut l’avoir lu pour se préparer à combattre le mal qu’il représente.
Et puis il y a aussi cet article de la revue Défense nationale et sécurité collective, dans lequel il est longuement question de l’Insurrection.
Je ne veux pas paraître parano, mais je trouve inquiétant que les conservateurs de tout poils aux commandes de l’ordre médiatique marchand et que les chiens de garde du capital fassent à l’Insurrection une si large publicité. N’est-ce pas parce qu’eux-mêmes y ont vu une impasse et une aubaine justifiant la pérennisation de leur système et le renforcement de leur politique répressive et sécuritaire ?
Une impasse, parce que vraisemblablement la vrai insurrection ne viendra pas et que les diverses petites insurrections n’accoucheront de rien de concret sauf d’une plus grande présence policière.
Une aubaine, parce que
- d’une part le Tiqqun, et à un degrés moindre l’Insurrection, disqualifient tous les autres opposants au système. Ils discréditent toutes les tentatives lucides et élaborées pour sortir du capitaliste. Ah, ils en prennent pour leur grade ces idiots d’Attac, ces imposteurs trotkistes2, ces bureaucrates négristes. Mêmes ces imbéciles de décroissants ne trouvent pas grâce aux « purs » du Comité Invisible. A lire Tiqqun, on se demande si ce n’est pas d’abord à tous ces traîtres que l’on devrait cracher à la gueule, plutôt qu’aux capitalistes, aux curés, aux flics et aux militaires… Oui, parce que selon Tiqqun, la lutte des classes ça n’existe plus, donc pourquoi parler encore d’exploiteurs et d’exploités, pourquoi même exiger une meilleure répartition des richesses… pour jouer à la Jeune Fille !
- d’autre part parce que l’accent mis sur « l’Insurrection », sur « la guerre civile3 », sur la violence dans l’action, justifie toutes les politiques répressives et toutes les atteintes aux libertés.
Pour dire la vérité, Tiqqun me fait songer à Batman, et plus particulièrement au film The Dark Knight, qui m’avait inspiré la chanson « Super-pouvoirs » (et oui, mes références sont moins prestigieuses que celles du Tiqqun) ! Dans cet horrible film, on voit combien le destin de Batman et celui du Joker sont liés, comment ces deux personnages se renforcent l’un et l’autre, et comment, le sachant tous deux, ils s’épargnent mutuellement, tout en se déclarant la guerre. A un moment Batman, pour faire échec aux plans de son meilleur ennemi, demande à l’un de ses larbins de mettre sur écoute tous les habitants de la ville. Je me demande si le pouvoir capitaliste ne ferra pas bientôt de même après avoir agité la menace « insurrectionnelle ». Bon, vous me répondrez que sans l’Insurrection il aurait trouvé un autre truc pour renforcer son emprise et vous aurez raison. Mais il faut aussi admettre qu’un certain type de discours lui facilite la tâche.
Dans The Dark Knight, le Joker est encore présenté comme un « anarchiste » « anti-système » (il brûle les billets de banque, il déclare la guerre aux « dispositifs » en tout genre), et surtout comme un « criminel », comme un « propagateur du chaos », termes qui sont revendiqués par le Tiqqun comme des attributs du Parti Imaginaire qui conduira l’Insurrection.
Moi j’aime bien les anarchistes, mais contrairement au Tiqqun, je n’aime pas les criminels (sans les détester comme Batman hein ! Je pense simplement qu’une société ne peut pas reposer durablement sur le crime, voir mes réflexions sur l’impossibilité d’une éthique du mal à ce propos). Pour moi, le vrai anar, ce n’est pas le Joker, c’est Elisée Reclus, le géographe, qui lui aussi dresse les cartes d’un territoire, qui lui aussi est un scientifique (ouh, le vilain !), et qui peut-être serait traité aujourd’hui « d’enculé du CNRS » par le Tiqqun. Joker n’est qu’un chien fou aux ordres du capital et du pouvoir autoritaire ou manipulé par eux.. Elisée nous éclaire au contraire sur les moyens de renverser ces pouvoirs.
Il nous donne également des arguments pour le combattre. Car contrairement au Tiqqun qui proclame qu’il n’y a pas même à « critiquer » l’ordre capitaliste mondial, mais qu’il faut se contenter de l’anéantir, je pense qu’il faut inlassablement rappeler nos buts et les expliquer d’une manière toujours plus pédagogique. Car sinon, l’opposition au Bloom, l’opposition à la Jeune fille passent pour des choix simplement esthétiques. Et on pourrait y répliquer : « Oui, mais s’il me plait à moi d’être un Bloom ou une Jeune fille ? Pourquoi devrait-je m’en priver, si je trouve là mon bonheur ? » En fait, chacun doit pouvoir trouver son bonheur où il veut, du moment que cela n’anéantit pas le bonheur des autres. Or le Bloom et la Jeune fille, c’est à dire, si j’ai bien compris, les comportements typiques des habitants des pays riches, doivent avant tout être considérés comme mauvais, parce que leur généralisation à 6 milliards d’êtres humains est incompatible avec le maintien de conditions de vie décentes sur la planète.
Quelles sont donc les fins qu’il faut incessamment rappeler ?
1) Eviter les dangers les plus graves qui pèsent sur l’humanité : la catastrophe écologique et la menace d’anéantissement nucléaire.
2) Satisfaire les besoins les plus essentiels du plus grand nombre en matière d’alimentation, d’accès à l’eau potable, de logement, de soins.
3) Réduire les injustices et le mal-être par un partage des richesses et des pouvoirs et par un accroissement des libertés.
Quels sont les moyens à notre disposition ?
1) La rupture avec le système actuel de production de consommation et d’échange, destructeur, inefficace et injuste.
2) La lutte contre les acteurs étatiques, commerciaux, militaires et religieux qui oeuvrent pour le maintien du système actuel.
3) Le remplacement du système actuel par un autre système qui permette de satisfaire les besoins les plus essentiels pour le plus grands nombre.
On pourrait ajouter que ces trois fins et ses trois moyens passent sans doute par une réduction de la séparation entre producteurs et consommateurs, entre gouvernants et gouvernés, entre religieux et fidèles. Mais la réduction de ces séparations est comprise dans le but numéro 3).
On remarque que le moyen 2) peut impliquer une stratégie insurrectionnelle, mais à mon avis seulement si ses objectifs sont précisément définis. Le plus important demeurant le moyen numéro 3).
On pourrait encore prétendre que la révolution a besoin de deux pôles, un pôle négatif, insurrectionnel, destructeur « Shivaïste » – le pôle du Tiqqun et de l’Insurrection qui vient – et un pôle positif, créateur, que l’on pourrait vouer à « Vishnu » – le pôle de Bolo’Bolo en quelque sorte.
Et de fait aujourd’hui, plus que d’un catalogue des moyens insurrectionnels, nous avons besoin d’un catalogue des manières de construire notre vie en dehors du capital : comment jardiner, comment construire nos maisons, comment aménager les squats, comment autogérer des activités productives, comment échanger avec des communautés voisines sur une base non monétaire, mais aussi comment ruser avec les autorités pour obtenir de nouveaux terrains, comment faire subventionner tel ou tel projet autogestionnaire sous couvert d’écologie et de développement durable, comment nous réapproprier l’espace dans les villes et dans les campagnes, comment créer des solidarités et des actions transrégionales et transcontinentales qui aient un poids réels dans les luttes en cours pour la réappropriation du monde, comment enfin organiser la propagande prorévolutionnaire qui devra submerger les mensonges des médias capitalistes.
La partie sera en quelque sorte gagnée lorsque qu’il ne sera plus nécessaire d’affronter les condés, parce que l’on aura créé les nouvelles alternatives productives capables de dissuader les gens de s’engager dans la police ou d’oeuvrer pour elle…
Introduction par Lastongem et Gordebi :
Ce « débat » autour de l’œuvre de Guy Debord, ou plutôt cette reconnaissance de son importance, comble une étrange lacune sur un site qui a voulu se nommer « Esprit68 ».
La posture « anti-dialectique » de Lucrèce, l’a toujours rendu peu enclin à discuter, et même seulement à évoquer l’œuvre de Guy Debord. Pourtant, la méthode « dialectique » employée par Debord, a permis de produire la critique à notre sens la plus juste, la plus impitoyable et la plus définitive du capitalisme.
Sans le savoir, Lucrèce a abondamment utilisé les procédés de détournements préconisés par Debord, dans ses uchronies, ses slogans, ses chansons et ses "publicités". Certes, il n’est pas le seul. Très vite, la « société du spectacle » s’est elle-même emparée du détournement. Elle a ainsi voulu récupérer et désamorcer un mode d’expression qui pouvait contester ses fondements même. Un exemple récent et particulièrement révélateur, en est donné par les détournements de films comme « La Guerre des étoiles » ou « Rocky », réalisés pour assurer la promotion du camp Obama lors de la dernière campagne présidentielle américaine. Les nouveaux maîtres du spectacle ont dû, pour conserver leur pouvoir, consentir à une critique modérée du spectacle lui-même, comme le système capitalisme a dû, au cours des décennies, accorder quelques concessions au mouvement ouvrier, concessions sans cesse remises en cause par la logique « néo-libérale », comme sont sans cesse remises en cause les possibles critiques du spectacle, par les nouveaux moyens d’abrutissement de masse. Lucrèce a « senti » confusément cela, comme l’atteste par exemple sa chanson « La télé nous ment ». Mais sa critique reste celle du « sens commun », qui ne réalise pas que les catégories qu’elle emploie, sont perverties par l’objet même de sa dénonciation.
Mais la véritable difficulté de Debord, réside peut-être dans sa clarté même, dans sa terrifiante lucidité, qui tend parfois à « pétrifier » tout nouveau développement du projet révolutionnaire. A cet égard, l’ignorance de Lucrèce lui a permis de passer outre et d’esquisser, au milieu de quantité de bêtises, quelques idées nouvelles et, plus encore, d’entretenir un enthousiasme révolutionnaire sincère, quoique naïf et mal informé.
Réponse de Lucrèce :
L’introduction de Lastongem et de Gordebi m’a tout d’abord choqué par la dureté qu’elle affiche à mon égard. Je ne peux cependant pas m’en plaindre puisque j’ai moi-même encouragé cette liberté de ton.
Manifesterais-je une posture « anti-dialectique » ? Sûrement ! Serais-je mal informé sur Debord ? Peut-être… Même si je tente de combler mes lacunes.
La société du spectacle est d’abord une théorie et à ce titre, elle constitue une grille qui nous fait mieux discerner la misère du monde dans lequel nous vivons. Mais, cette misère, nous la ressentons sans même connaître la théorie de Debord, et peut-être pourrait-elle être dite autrement, peut-être pourrait-elle prendre une autre forme, constituer une autre grille qui fasse apparaître des traits différents. Au-delà même de ce que l’on peut dire de cette misère, l’essentiel est de savoir comment la détruire et comment détruire les causes qui l’entretiennent. Ces causes me semblent résider dans toutes les formes de captations indues de richesses et de pouvoirs. Debord rend d’ailleurs compte de cette captation indue, en parlant de « séparation » et de « spécialisation » du pouvoir, séparation qui implique qu’il existe des exploiteurs et des exploités, des gouvernants et des gouvernés.
Un autre reproche qui a pu m’être adressé, même s’il n’est pas mentionné dans cette introduction, serait une approche « utilitariste », notamment illustrée dans le dossier sur le droit de propriété… Je confesse cet « utilitarisme », même s’il ne fait pas de moi un « Vaneigemiste »… En fait, je suis davantage impressionné par Debord que par Raoul Vaneigem, même si je déplore chez Debord un style qui me semble révélateur d'une hautaine misanthropie…
Synthèse de l’équipe d’Esprit68 :
Tous les membres d’Esprit68 sont sensibles aux principaux thèmes de l’œuvre de Debord.
- Sa critique du « spectacle » tout d’abord, comprise comme la critique de la séparation entre producteurs et propriétaires des moyens de production, entre citoyens et gouvernants, entre êtres rêvant, imaginant, désirant, et spécialistes de la « représentation », de la « mise en spectacle » du rêve, de l’imaginaire et du désir.
- Son interprétation de l’expérience des régimes dits « communistes » ensuite, qui selon Debord reproduit précisément cette séparation, et qui doit être considéré comme un prolongement du capitalisme, entraînant nécessairement la pérennisation de la société de classe.
- En troisième lieu, sa dénonciation, lucide et prémonitoire, des pires nuisances de la société marchande, manifeste notamment dans ses textes « écologistes » (La planète malade par exemple).
- Enfin, la nécessaire union de la théorie et de la pratique révolutionnaire, qui doit abolir cette séparation.
Pour rendre compte de ces divers aspects, nous vous proposons une petite compilation arbitraire de textes de Guy Debord, morceaux choisis, potlatch subjectif et jubilatoire, pot-pourri révolutionnaire, chronologiquement ordonnée, à retrouver sur la page « Lectures » d’Esprit68, à côté du classique « La société du spectacle ».
Par ailleurs, vous pourrez également vous reporter à l’excellent et très fourni « Debordiana » sur le site du Jura Libertaire.
Pour ouvrir ce débat je commencerai par faire référence au livre de John Holloway justement intitulé « Changer le monde sans prendre le pouvoir ».
Ce livre est important et à bien des égards, nécessaire car il pose une question fondamentale. La question de la trahison et des dérives qui guettent toute tentative de changer le monde pour obtenir plus de justice et de bien-être. Car l’histoire nous a au moins appris comment les révolutions, en remplaçant l’ancien pouvoir par un nouveau pouvoir révolutionnaire, reproduisaient systématiquement, sous une forme ou une autre, l’oppression qu’elles entendaient combattre.
Mais ce livre est également frustrant, d’une part, parce qu'il n’apporte pas de véritable solution, qu'il ne dit pas comment changer le monde sans prendre le pouvoir, même s’il proclame que c’est ce qu’il faut faire ; et d’autre part, parce qu’il est encombré de tout un vocabulaire philosophique qui m’a personnellement rebuté. Que les philosophes ont fait du mal aux luttes pour l’émancipation ! Comme ils ont détourné les révolutionnaires des vraies questions qui sont en fin de compte des questions pratiques (voir plus loin et comme antithèse à ce défaut, le cas de Bolo’Bolo). C’est un peu comme si le fantôme réactionnaire d’Hegel se penchait sur eux, pour leur chuchoter ses délires pataphysiques et dialectiques à l’oreille.
Je répugne à émettre ce jugement un peu sévère sur Holloway qui demeure très intéressant, mais je ne peux me satisfaire de l’absurde théorie de la connaissance développée à la moitié de son livre qui aboutit à une critique de l’objectivité scientifique et du rationalisme tout à fait inopportune. Sur ce point je suis en totale opposition avec Holloway, car je pense au contraire que le réalisme scientifique est un contre pouvoir, comme j’ai tenté de le montrer ici et là. Quant au rationalisme ! Je ne pense pas comme ce mégalomane d’Hegel « que tout le rationnel est réel et que tout le réel est rationnel ». Évidemment que la rationalité est « humaine » et peut-être « trop humaine », mais nous ne pouvons nous en passer ne serait-ce que pour nous comprendre entre êtres humains. La rationalité est justement ce qui nous rassemble au-delà de tous nos particularismes. Le délire, la folie existent, et ils constituent peut-être l’autre face de la raison. Mais ils rendent le dialogue plutôt difficile et ne facilitent pas vraiment les actions collectives. Il me semble d’ailleurs que c’est la rationalité qui est la meilleure amie des luttes, car le capitalisme néo-libérale qui ravage la planète, et détruit les vies humaines, le pouvoir des nations et ses dérives autoritaires, ses menaces d’anéantissement nucléaire sont bien, et de loin, les plus irrationnels, les plus fous, les plus délirants et surtout les plus inconséquents. Mais j’arrêterai là cette polémique qui m’écarte finalement de mon sujet…
Je veux encore signaler qu’Holloway m’a un peu déçu sur la problématique de l’identité (je lui préfère les analyses de Michel Serres que j’ai évoquées ici et là) mais qu’il livre une très bonne analyse de la crise capitaliste, et de la marchandisation croissante de la vie, au dixième chapitre de son livre, intitulé « La réalité matériel de l’anti-pouvoir et la crise du capital ». Cette analyse a d’ailleurs inspiré un chapitre du nouveau dossier d’Esprit68 consacré au droit de propriété.
Mais je préfère finalement les textes courts d’Holloway, qui concentrent ses idées, tout en les débarrassant de leur inutile habillage philosophique. J’en donne un aperçu sur la page des lectures d’Esprit68 en proposant trois textes, qui fournissent une sorte de résumé du livre « Changer le monde sans prendre le pouvoir » (je rappelle que j’avais déjà proposé un autre texte d’Holloway intitulé « L’autre politique, celle de la digne rage » dans une précédente compilation de textes zapatistes). Que nous enseigne Holloway dans ces textes court ?
D’abord que la conquête de l’État n’est pas la solution, car l’État demeure une entité séparée de la société qui reproduit le rapport de domination entre les gouvernants et les gouvernés.
Mais l’État n’est en définitive qu’une des formes de cette séparation essentielle entre le « pouvoir-faire » et le « pouvoir-sur », entre le « pouvoir-action » et le « pouvoir-domination », entre la potentia et la potestas. Holloway rappelle que de nombreux auteurs ont pointé cette séparation, en la désignant sous différents termes :
C’est cette même séparation qui sépare le travailleur du produit de son travail et le citoyen du mandat qu’il a confié à un élu. Et de ce fait, la démocratie représentative peut-être considérée comme le reflet de la domination capitaliste.
Par cette séparation, les femmes et les hommes cessent d’êtres des acteurs. Les relations qu’ils établissent entre eux deviennent pareilles aux relations entre objets, relations qui se prêtent d’ailleurs tout naturellement à l’échange marchand.
Holloway introduit ici une distinction classique, en renouvelant, il est vrai, l’analyse de ses conséquences. A noter qu’une distinction similaire (quoique plus simple encore) avait été proposée sur Esprit68, entre « pouvoir sur les choses » « pouvoir sur les gens » (ici par exemple), ce second type de pouvoir étant comparé à une forme de pollution sociale qu’il convient de maintenir au niveau le plus bas possible.
Par cette distinction, John Holloway nous dit ce qu’il ne faut pas faire : c'est-à-dire prendre le pouvoir et s’emparer de l’État, ce qui conduirait à reproduire la séparation entre « pouvoir-faire » et « pouvoir-sur », pour recréer les horreurs dont nous voulions nous défaire. Très bien… Mais il ne nous dit pas ce qu’il faut faire pour « changer le monde » ! Ou plutôt si, il semble nous dire qu’il suffit de prendre conscience que la séparation entre « pouvoir-faire » et le « pouvoir-sur », n’est pas une fatalité et que l’on peut s’en affranchir, car les dominants dépendent des dominés comme les capitalistes des exploités…
Et ensuite… Hé bien, c’est tout ! La partie reste à jouer et la révolution demeure en quelque sorte une question ouverte !
Bon, je suis à nouveau un peu sévère… En fait, pour « changer le monde » John Holloway évoque trois pistes complémentaires : la multiplication des insubordinations, la multiplication des activités productives alternatives au capitalisme et l’organisation d’un système de démocratie directe. En somme il s’agit premièrement de refuser le capitalisme, de le saboter, d’y résister, de s’y soustraire, deuxièmement de proposer des modes de production alternatifs au capitalisme et troisièmement de faire émerger un système de démocratie directe.
Mais ces trois propositions ne sont pas très développées… Finalement on ne sait pas concrètement comment changer le monde sans prendre le pouvoir et comment nous devrions agir, chacun à notre niveau pour y parvenir.
Mais ce n’est pas grave ! Car c’est un autre livre qui nous l’apprend et ce livre c’est Bolo'Bolo...
Vais-je vraiment commenter Bolo’Bolo ? Il faut plutôt que vous le lisiez ! Après Bolo’bolo on se sent d’ailleurs un peu bête car il n’y a plus grand-chose à dire et toutes les longues tirades d’Esprit68 pourraient bien vous paraître d’inutiles et laborieuses dissertations.
Enfin… Je soulignerai tout de même que Bolo’Bolo est à la fois très drôle et très sérieux… Mais il ne faut pas tout prendre au premier degré. L’humour est présent au détour des pages. Il faut être assez intelligent pour le comprendre et il serait dangereux de l’oublier (non les enfants, il ne faut pas demander de « Nugo » à vos parents et si vous en trouvez, vous ne devez pas jouer avec) !
Est-ce que Bolo’Bolo a vieilli depuis 1983 ? Son auteur lui a au moins rajouté une préface en 1998 qui propose des solutions de transition du capitalisme vers Bolo’Bolo.
Certes, certains passages peuvent paraître datés suite à la révolution informatique de la fin du 20ième siècle. On pourrait par exemple se poser la question de savoir si Bolo’Bolo peut évoluer vers une « civilisation électronique ». En 1983, PM, le nie. Il n’envisage pas l’ordinateur individuel, mais admet la nécessité d’un réseau de communication électronique.
Ces quelques remarques mises à part, Bolo’bolo semble presque éternel (en fait il est fait pour durer environ 400 ans et devrait commencer à s’éteindre vers 2350).
Peut-être faudrait-il d’ailleurs ne discuter que les détails de Bolo’Bolo, car ce sont des questions très pratiques et, au-delà de toute philosophie, ce sont peut-être les seules questions importantes. Ainsi, comment entretenir le réseau entre les Bolos, comment s’assurer qu’ils pourront être convenablement alimentés en énergie et en eau potable sur de grands territoires pour éviter que tous les Ibus se précipitent sur les quelques Bolos immédiatement viables géographiquement ? Quelles dimensions donner au Taku, si du moins il ne s’agit pas d’une simple métaphore pour désigner la propriété privée ? Ne pourrait-on exprimer ces dimensions en énergie ou en surface (et revoilà Lucrèce et ses idées absurdes d’ÉUÉ et d’ÉSU !) ?
Mais plus encore que de les discuter, il faudrait les expérimenter et il faudrait tirer le bilan de ces expériences pour indiquer ce qui marche de ce qui ne marche pas. Pour révéler également comment se procurer les panneaux solaires et comment les utiliser sur l’usine désaffectée que l’on aura occupée. Pour diffuser l’information aux autres Bolos sur le bon engrais à utiliser dans l’école publique ou le musée réinvestis et transformés en potager.
Peut-être qu’Esprit68 examinera un jour plus précisément toutes ces questions… Mais ce n’est pas tout à fait le thème du débat d’aujourd’hui. Comment changer le monde sans prendre le pouvoir ? Tout simplement en prenant notre autonomie et en créant des Bolos ou tout ce qui peut y ressembler.
La véritable question devient alors, par quoi débuter, comment y parvenir, comment se donner les moyens de créer Bolo’Bolo ?
Peut-être en commençant par le faire connaître (c’est du moins chose faite sur Esprit68 !). Peut-être également en proposant un langage qui rende ce type d’idée communicable. Le génie de PM a justement consisté à proposer une nouvelle langue à cet effet, le fameux Asa’Pili. Mais l’Asa’Pili paraît bien sommaire, et s’il peut fonctionner (avec toutes les variantes et ajouts que l’on voudra lui apporter) une fois que Bolo’Bolo est instauré, il ne suffit sans doute pas à la mise en œuvre de quelques chose comme Bolo’Bolo. Et si la langue est trouvée pour Bolo’Bolo, quel médium la portera, qui annoncera la bonne nouvelle ?
Oui… La révolution ou l’insurrection, ou le « changement de monde » se fera sans doute aussi par cette nouvelle parole, et pas seulement par le « Non » qu’Holloway veut placer au départ de son action. Si l’on reprend les propositions d’Holloway, il faut bien un langage pour unir les diverses insubordinations, un langage pour rassembler les activités économiques alternatives (peut-être une nouvelle monnaie, encore une fois l’ÉUÉ peut jouer son rôle à cet égard), un langage qui sera enfin celui de la démocratie directe.
Car il y a une parole à porter et aussi une parole à recueillir : la vraie parole de la multitude, la parole de tous ceux qui luttent, cette parole travestie par les gouvernants et les médias.
C’est pour évoquer cette parole, pour évoquer ce langage à venir et le médium qui doit le porter qu’Esprit68 a mis en ligne cette vidéo sur l’Espéranto des luttes. Il est vrai que le texte qui l’accompagne est tiré d’Empire, le livre de Michael Hardt et d’Antonio Negri qui défend une conception paradoxalement contraire à celle d’Holloway… Car Hardt et Negri en appellent bien à la mise en place d’un nouveau pouvoir qui contrecarre celui de l’Empire... Mais doit-il véritablement s’agir d’un « pouvoir » ? Ne faut-il pas plutôt qu’émerge cette parole, cette expression démocratique de la multitude, cette expression directe de ses aspirations au niveau mondial, qui puisse contrecarrer les mensonges du G7, du G8 ou du G20 ?
Oui, il faut sans doute que se forme un nouveau mouvement internationaliste, un mouvement qui trouve ses propres médias ou qui s’empare par la force ou la ruse des médias capitalistes. Il faut qu’une parole forte et légitime se constitue, forte et légitime car elle reposera sur une masse immense, sur une somme fantastique d’appartenances diverses et qu’elle devra elle-même être l’émanation de cette multitude. Cette parole devra coordonner les luttes tout en ayant pour unique philosophie l’anti-pouvoir et pour seul objectif l’abolition de toute forme de domination.
C’est cette parole qui diffusera la connaissance, qui organisera les résistances, qui permettra enfin la nécessaire et légitime expropriation des riches et des puissants, pour qu’enfin émerge les Bolos, les Taz ou quoique ce soit d’autres que les Ubus enfin émancipés inventeront.
Si Esprit68 peut contribuer à son si faible niveau à l’instauration de cette nouvelle parole, voilà qui justifiera au moins tous ces bavardages !
Hervé Kempf (vous retrouverez son site "Reporterre" ici), journaliste et écrivain spécialiste des questions environnementales et proche (selon Wikipédia !) de la « mouvance alter mondialiste », a déjà publié des livres dont les titres renvoient directement à des thèmes abordés par Esprit68, par exemple Comment les riches détruisent la planète, publié en 2007, que l’on pourrait rapprocher de mes articles « Les riches sont dégueulasses, ils polluent » ou encore « Stigmatiser les riches » (même si à l’époque de leur rédaction, je n’avais pas lu Hervé Kempf).
Début 2009, Hervé Kempf a donc écrit un nouvel ouvrage intitulé Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, sur lequel je vais livrer quelques commentaires, qui, me semble-t-il, permettront de prolonger le précédent débat ouvert à propos de L’insurrection qui vient.
Pour sauver la planète, sortez du capitalisme propose tout d’abord un ensemble de données factuelles tout à fait pertinentes pour comprendre la profonde injustice du système actuel de production, de consommation et d’échange, sa pitoyable inefficience et enfin sa nocivité (comme pour le débat précédent, les extraits du livre apparaissent en bleu !).
Ainsi, page 24 :
On remarquera que ces données corroborent le phénomène paradoxal de déresponsabilisation, provoqué par l’accumulation privative de capital, que j’ai voulu souligner dans mes analyses sur le droit de propriété.
Page 27 encore, sur la croissance des inégalités :
Page 28 :
Page 31 :
Cet effet, encore qualifié de rivalité ostentatoire, pourrait compléter le recensement des effets négatifs, ou du moins sans rapport avec l’augmentation du bien-être, de l’accumulation de richesse, que j’ai présenté dans mes analyses sur le droit de propriété, par exemple ici.
Page 36, Hervé Kempf démasque de manière pertinente le caractère factice de la prétendue « croissance » :
Page 55, Hervé Kempf présente des analyses très proches de celles d’Esprit68 sur les conditionnements consuméristes imposés par les médias, conditionnements que j’ai moi-même voulu dénoncer en articles et en chanson… Il critique également de manière convaincante les arguments de tous ceux qui voudraient relancer la prétendue croissance par l’écologie, en défendant une « économie verte ». Son livre révèle également la faiblesse et la cynique hypocrisie des fausses solutions technologiques qui, à coup de nucléaire, de biocarburants, d’éoliennes ou de technique de capture et de stockage du carbone voudraient entretenir l’illusion qu’il est possible de continuer à surconommer. Ainsi page 82 :
Pages 86 et 87 :
Page 91 :
Page 93 :
Page 98 :
Hervé Kempf montre encore de manière très éclairante comment la cohabitation de plus de 6 milliards d’êtres humains sur terre, devra conduire à l’émergence d’un nouveau sentiment d’appartenance humaine. Ainsi page 116 :
Ailleurs dans le livre, on comprend que s’il est opposé au capitalisme, Hervé Kempf n’est paradoxalement pas opposé à l’économie de marché (ce qui rend parfois ses prises de positions ambiguës, comme je vais bientôt le montrer). Il entend alors fournir à cette occasion des définitions du capitalisme. Ainsi pages 69 et suivantes :
Je ne pense pas qu’il soit utilise d’engager une querelle stérile sur « l’essence » du capitalisme. Peut-être d’ailleurs ne devrait-on pas employer ce terme, mais parler du mode dominant et actuel de production, de consommation et d’échanges en stigmatisant clairement ce que ce mode comporte d’injuste, d’absurde, d’aliénant et de nuisible. Quoiqu’il en soit, Hervé Kempf pense que la sortie du capitalisme est possible via l’engagement dans l’économie sociale et la logique coopérative, ainsi page 120 :
Mais si Hervé Kempf comprend la nécessité d’unir ces expériences, ainsi que le montre la page 121 :
… Il passe un peu vite sur les moyens de forger cette « conscience commune », sur les modalité de cette « lutte » et sur la nature de ces « relais politiques ».
Ses réflexions pages 122 et 123 :
…peuvent être rapprochées des derniers développements de mon dossier sur le droit de propriété, lorsque je tente de comparer les différents modes d’orientation de la production – par le marché ou suite à une collecte centralisés des besoins. Comme je l’ai déjà souligné, on pourrait critiquer à cet égard la position quelque peu ambiguë d’Hervé Kempf qui ne parvient pas à trancher entre les deux… Même s’il semble provisoirement parvenir à une conclusion similaire à la mienne : les biens communs essentiels, doivent être traités « hors marché ». Ce n’est que pour les besoins moins élémentaires, moins vitaux, que l’orientation de la production par le marché serait plus efficiente… Si toutefois elle reste compatible avec les capacités énergétiques et environnementales… C’est d’ailleurs pour garantir cette compatibilité, que j’ai proposé dans plusieurs de mes articles une estimation de la valeur des biens et des services en référence à un Équivalent universel Énergie ou à un Équivalent Surface Universel1.
Mais, après avoir dénoncé le caractère factice – et implicitement reconnu comme tel ! – des indicateurs économiques, Hervé Kempf semble revenir sur qu’il a précédemment avancé à propos de la gestion des « biens communs essentiels », ainsi page 123 :
(Tiens, tiens, on retrouve le même constat de schizophrénie – ou tout simplement de cynique hypocrisie – dénoncé par le Comité invisible)
Le dernier paragraphe cité est bien ambigu… Hervé Kempf semble y avancer que finalement, les biens communs doivent tout de même intégrer le marché, mais un marché « régulé ». Mais régulé par qui, et au profit de qui ? Quelle est la « puissance publique » à laquelle Hervé Kempf fait allusion. S’agit-il d’une puissance publique nationale, européenne, mondiale ? Je crains qu’il n’entretienne à cette égard la « touchante nostalgie de l’état » que voulait dénoncer le Comité invisible dans L’insurrection qui vient.
Mon opinion à ce sujet est autre. Je ne pense pas que les « biens communs » doivent intégrer un marché, fut-il régulé, mais plutôt que leur régime de propriété doit changer dans le sens de leur humanisation, c'est-à-dire de leur appropriation en référence à la collectivité humaine. Mais je décrirai bientôt dans mon dossier sur le droit de propriété les possibles modalités de cette humanisation et les manières de la concilier avec l’existence de communautés autonomes et avec la place aussi réduite que possible laissée à une autorité mondiale, qui devrait, d’une manière ou d’une autre, être l’instance représentative des communautés.
On pourrait donc reprocher ces quelques hésitations au livre d’Hervé Kempf, hésitations qui peuvent finalement s’apparenter à un réformisme un peu timoré, à une rupture qui n’en est pas vraiment une, à un divorce non complètement assumé avec le capitalisme (ou du moins avec l’actuel système de production, de consommation et d’échange).
Ainsi, lorsque Hervé Kempf semble rejoindre l'idée que j'ai défendue, d’interdire à un individu d’accumuler plus d’une certaine somme de richesse, page 110 :
Puis page 125 :
Et page 126 :
On constate certaines hésitations presque amusantes : trente pourquoi pas, mais cent, cela est tout de même indécent, n’est-il pas ? Même si provisoirement, et c’est le sens de mon message « Stigmatiser les riches », il peut être utile d’exiger des riches qu’ils redistribuent leurs richesses et leurs pouvoirs, je considère quant à moi que c’est le système qui autorise la condition de « millionnaires » qui doit être aboli. Une telle concentration de richesse et de pouvoir dans les mains d’un seul homme ne devrait tout simplement pas être possible. Les riches n’auront pas à être taxés lorsque le capitalisme aura réellement été aboli… Car les conditions de la captation indue de pouvoir et de richesses auront tout simplement été détruites.
De même lorsque Hervé kempf avance, pages 129 et 130 :
… Je trouve ses propositions bien timides. Il ne s’agit pas seulement de « Faire reculer la spéculation foncière » ou de « redensifier les villes », il s’agit, si l’on rompt réellement avec le capitalisme, d’instaurer un nouveau rapport au travail et de favoriser l’émergence de communautés autonomes productives dont les membres n’ont pas même besoin de se déplacer pour aller louer leur force de travail à des « patrons ».
Peut-être donc, Hervé Kempf ne va-t-il pas encore assez loin… Et peut-être ses propositions peuvent-elles apparaître comme les ultimes tentatives visant à sauvegarder un système, dont il faudrait au contraire se débarrasser.
Ce système, le système capitaliste, s'il subsiste "pour partie", permettra-t-il l’installation de la nouvelle économie coopérative qu’Hervé Kempf appelle de ses vœux ? Rien n’est moins sûr.
Par ailleurs, et cette critique est également valable pour L’insurrection qui vient, je pense qu’il faut dépasser le stade de la critique du capitalisme, pour aboutir à une critique globale de toutes les formes de dominations. Car si le capitalisme est profondément injuste (et inefficace !) de part l’absurde concentration privative de richesses et de pouvoirs à laquelle il aboutit, il ne constitue pas l’unique instrument de domination et d’aliénation. Le pouvoir des églises, le pouvoir des nations, doivent être dénoncés avec la même force que le pouvoir capitalisme qu’ils lui soient ou non inféodés.
En conclusion, je voudrais situer les réflexions d’Esprit68 entre ces deux livres que sont d’un côté : Pour sauver la planète, sortez du capitalisme et de l’autre L’insurrection qui vient.
Le livre d’Hervé Kempf dresse un constat que je partage, mais il n’avance pas de solutions très convaincantes pour « sortir du capitalisme », pour renverser l’oligarchie au pouvoir, pour se réapproprier enfin les instruments de production, de savoir et de décision, qui permettrait à « l’économie coopérative » qu’il appelle de ses vœux de se développer.
Le livre du Comité invisible, propose quant à lui une approche plus volontariste, plus engagée, qui vise réellement à renverser les pouvoirs en place pour tourner la page du capitalisme, mais il oublie une part du constat : l’exigence écologiste qui rend nécessaire une nouvelle redistribution des ressources alimentaires et énergétique et donc une nouvelle collaboration intercontinentale, dont il faut commencer à poser les bases.
Les communes isolées nées de l’insurrection ne pourront rien ; la lente prise de conscience de l’absurdité du système qui nous conduit et de sa nocivité, pas davantage. Il faut conjuguer ces différents éléments : une prise de conscience permettant non seulement la constitution de groupements autonomes locaux, mais également leur union démocratique intercontinentale, base nécessaire à une politique juste et équitable d’expropriation, ou plutôt de réappropriation du bien commun et de nécessaire redistribution des richesses et ressources indûment accaparées. Ces trois éléments doivent se renforcer mutuellement : la prise de conscience doit permettre les groupements. Les groupements unifiés doivent permettre de revendiquer et de se réapproprier, si besoin par la force, les moyens de vivre en dehors du capitalisme. Les moyens supplémentaires permettront de favoriser toujours davantage la prise de conscience globale des méfaits du capitalisme et la nécessité d’en sortir.
L’insurrection qui vient, publié aux Éditions La Fabrique en 2007, par un collectif dénommé le Comité invisible, a connu un étrange engouement médiatique, depuis que l’on en attribué la paternité à Julien Coupat, d’après de biens douteuses sources policières.
Je rappelle que Julien Coupat a été mis en examen pour « direction d'une structure à vocation terroriste », « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » et « dégradations en réunion en relation avec une entreprise terroriste », dans le cadre d’une enquête sur des dégradations de lignes de TGV, constatées fin octobre et début novembre 2008 et qu’il est à cette date toujours incarcéré (A ce sujet, voici un lien vers le comité de soutien aux inculpés du 11 novembre.).
Les médias se sont emparés de L’insurrection qui vient, pour en faire un « bréviaire anarchiste » (d’après un triste article de Libération), le « Nécronomicon » irréel d’une « Ultra-gauche » fantasmée. Et pourtant l’ouvrage existe bel et bien et vous pouvez le télécharger gratuitement dans son intégralité ici. Mais il n’a évidemment pas été sérieusement analysé par les médias traditionnels. Je vais donc tenter de m’atteler à cette tâche, non pas seulement pour combler une lacune (d'autres s'en chargeront mieux que moi), mais pour présenter le débat auquel la confrontation des idées d’Esprit68 et des thèses de L’insurrection qui vient, invite naturellement.
Je pense qu’il faut commencer par prendre ce livre au sérieux, par croire en sa sincérité. Je n’aurai donc pas l’outrecuidance de débuter ce débat par une critique de son contenu. Je choisirai au contraire de présenter une critique des thèses d’Esprit68 au regard des arguments fournis par L’insurrection qui vient.
Car finalement, le livre du Comité invisible pourrait servir à pointer les ambiguïtés, les contradictions, les atermoiements, des opinions développées sur ce site. Il permettrait de démasquer leurs possibles dérives réactionnaires, et pourrait même conduire à les dénoncer comme participant à la défense la plus insidieuse de l’ordre établi et comme présentant sa forme la plus hypocrite de récupération du vocabulaire de la révolte et des idées de l’anarchie.
Je vais donc tenter de me défendre en répondant aux constats du Comité invisible et en essayant de convaincre mes lecteurs que mes propositions ne constituent pas une ultime tentative pour sauver le vieux monde et qu’elles ne doivent pas apparaître comme les dernières béquilles offertes au capital.
Voici donc le plan de ma réponse, qui fait apparaître de larges extraits (en bleu !) de L'insurrection qui vient...
1) Esprit68 est-il tombé dans le piège de l’économie ?
2) Esprit68 est-il tombé dans le piège de l’écologie ?
3) Esprit68 est-il tombé dans le piège du pouvoir ?
4) Les moyens de l’Insurrection et les instruments de la Révolution
Le livre du Comité Invisible présente une critique radicale de l’économie, plus radicale sans doute que celle d’Esprit68. Cette critique ne vise pas à faire émerger de nouvelles solutions « économiques », comme je peux le faire, en proposant de remplacer la monnaie actuelle par un équivalent libellé en surface ou en énergie. Elle n’a pas pour ambition de rapprocher le fonctionnement de l’économie des réalités de la production et des besoins, mais tend simplement à la démasquer pour ce qu’elle est : un instrument au service du pouvoir. Ainsi, page 53 :
Et page 54 :
Page 56 encore :
L’Équivalent universel Énergie (EUE) dont j’ai proposé l’introduction dans plusieurs de mes articles tombe-t-il sous le coup de cette critique ? Je peux certes prétendre que la production, la consommation et les échanges organisés sur la base d’un EUE, rompraient radicalement avec le système capitalisme, notamment, si comme je le suggérais, le montant d’EUE utilisable par chaque individu est limité. Mais cette rupture ne s’accompagnerait-elle pas d’un accroissement du contrôle et d’une marche vers ces « environnements contrôlés, dotés de capteurs adéquats » ?
Mais continuons de lire L’insurrection qui vient page 56 :
Une remarque à ce stade : le projet dénoncé par le Comité invisible ne semble pas correspondre à celui d’Esprit68. Car la vision que j’ai de « l’économie » n’inclut pas les « biens relationnels ». Pour moi ces biens, si leur production n’implique aucune dépense d’énergie ou de son équivalent en surface, doivent être libres autant qu’il est possible, c'est-à-dire non marchands, non « économiques » (voir à ce sujet mes réflexions en cours et à venir sur le droit de propriété).
Page 56 encore :
Ici, je pourrais davantage me sentir visé… Car la notion même d’EUE implique, d’une certaine manière, de concevoir la planète comme « un système fermé à gérer » (mais – et je vais y revenir – je maintiens que c’est nécessaire pour permettre à 6 milliards d’être humains de vivre dans des conditions décentes et pour ne pas priver leurs descendants de ces mêmes conditions) … Et surtout parce que j’ai moi-même évoqué, d’abord sur mon blog et ensuite sur ce site la notion de bonheur global, présentée comme une alternative à la mesure du PIB. Et certes, on devine facilement tout ce que cette « mesure du bonheur » peut receler de détestable et de totalitaire.
Mais si j’ai utilisé cette notion de bonheur global, c’est d’abord pour mieux faire ressortir l’arbitraire d’un indicateur comme le PIB qui, en apparence au moins, continue d’être « pris au sérieux » et dont la prise en compte dicte les actuelles « politiques économiques ».
Je ne souhaite pas mesurer le « bonheur » des diverses communautés autonomes qui devront se créer sur les ruines du vieux monde, comme on peut mesurer le « bonheur » dans le royaume du Bhoutan. Il n’est pas question pour moi d’intégrer à cet effet « tous les paramètres de la vie ». A cet égard, je veux bien admettre que mon paragraphe « pour poursuivre la réflexion » dans le message du 2 avril peut sembler malvenu… Mais là encore, il faut le considérer comme une proposition provisoire visant à démasquer l’arbitraire plus grand encore d’autres mesures et d'autres indicateurs. C’est aussi l’occasion de rétablir certaines valeurs : oui il est scandaleux que la plus grande partie des ressources soit employée dans la production de biens superflus, alors même que les besoins élémentaires ne sont pas couverts.
Je pense qu’il est malgré tout utile de disposer de critères objectifs, permettant d’affirmer que les besoins élémentaires pourront être satisfaits pour tel ou tel groupe humain. Ces « indicateurs » si l’on veut les appeler ainsi, doivent avant tout permettre un partage équitable des ressources entre 6 milliards d’être humains. Et parmi ces ressources il y a évidemment la terre, la surface habitable et cultivable – ou son équivalent en énergie – qui n’est pas infinie.
Je comprends tout à fait les craintes du Comité invisible. Le problème de ce type d’instruments est de savoir qui en dispose et qui les manie… De tels indicateurs globaux semblent impliquer un pouvoir global, d’autant plus puissant et totalitaire qu’il est planétaire. Mais ce n’est pas une fatalité… L’information peut être partagée, elle peut circuler entre les différentes communautés sans être accaparée ou instrumentalisée par un pouvoir central. En outre, qu’ils soient ou non pertinents, les indicateurs ne sont pas nocifs en eux-mêmes. On ne peut pas interdire à une communauté humaine de mesurer son « bonheur » si par cette mesure elle entend simplement vérifier l’atteinte des buts qu’elle s’est fixée. On ne va pas même interdire à un homme de mesurer son sexe s’il en éprouve le besoin. L’essentiel est que le maniement de ces indicateurs ne devienne pas l’instrument d’une dictature pour imposer des conduites. A contrario, certaines mesures tout à fait pertinentes selon moi, et relatives à ce qu’il est nécessaire d’accorder à tout être humain pour qu’il puisse mener une vie décente, pourraient devenir des normes collectivement acceptées, susceptibles d’être invoquées dans le cadre du règlement des conflits entre les groupes et les individus. Ces normes doivent également permettre de guider la production des biens produits.
J’ajoute encore que plutôt que le bonheur global, je souhaiterais mesurer son inverse, c'est-à-dire le pouvoir arbitraire produit par les organisations. Je consacrerai un prochain dossier à cette idée, qui vise à donner une consistance à l’analogie que j’ai voulu établir entre la pollution « écologique » qui accompagne la production de tout bien et de tout service et qu’il faut réduire au minimum, et la pollution « sociale », c'est-à-dire le pouvoir, la somme de commandements, de surveillances, de contraintes qui y est lié et qu’il faut également veiller à maintenir au niveau le plus bas.
Cette mesure du pouvoir dans les organisations, dans les communautés, dans les « entreprises humaines » permettrait, je pense, de répondre à la critique du Comité invisible exprimée page 57 :
Je ne voudrais pas que l’on associe Esprit68 au « détestable projet » dénoncé par le Comité invisible. A cet égard, mes propositions constituent plutôt des moyens de retourner les armes de la réaction contre elle, comme elle a elle-même retourné à son profit, les armes du mouvement de libération des individus et des peuples. C’est ce « retournement » qui aujourd’hui a accouché du libéralisme économique et qui permet aux réactionnaires et aux autoritaires de tous poils de proclamer sous le prétexte de la défense de la liberté : voyez, les gens veulent travailler le dimanche, de quel droit les priverait-on de cette liberté ?
Je souhaite quant à moi retourner contre la réaction son obsession du contrôle, de la quantification, de la rationalisation… Ha, vous voulez comptabiliser… Alors comptabilisons, et l’on verra que « rationnellement » le pouvoir est nocif, que « rationnellement » il diminue le bonheur global et donc qu’il faut l’éliminer. Et de même, le mode capitaliste de production, de consommation et d’échange, de même que l’esclavage du travail salarié qui l’accompagne sont « rationnellement » nuisibles et doivent donc être « raisonnablement » anéantis.
Mais plus encore que sur l’économie, c’est sur l’écologie que L’insurrection qui vient présente des réflexions aussi sévères que lucides, ainsi p 58 :
...Page 59 :
Oui, certainement… Mais il ne faudrait pas confondre la perception que nous avons de notre monde, conçu uniquement comme un environnement, et qui est certainement le symptôme de notre essentielle dépossession, et les conséquences biens réelles de l’inégale répartition et de la surexploitation des ressources : pollutions diverses, réchauffement climatique, épuisement des sources d’énergie, contamination des sols, de l’air et des aliments, et pour finir maladies, infertilités, malformations etc. Ces effets sont tangibles, concrets, quelque soit la perception que l’on peut en avoir. Et peut-être, oui, faut-il admettre que leur élimination nécessite une certaine forme de gestion.
Mais poursuivons notre lecture page 60 :
Je pense quant à moi qu’il n’y a pas lieu d’opposer ici le « on » et le « nous ». Car c’est bien à nous qu’il appartient de continuer ou non à détruire le monde et c’est bien nous (c'est-à-dire nous tous en tant que nous nous reconnaissons dans la collectivité humaine) qui en subirons collectivement les conséquences… Même si ces dernières seront plus douloureusement vécues par certains que par d’autres si perdure l’actuelle inégale répartition des richesses et des moyens.
Le Comité invisible poursuit pages 60 et 61 :
En se référent superficiellement à cette critique, on pourrait effectivement présenter les solutions « écologiques » proposées par Esprit68 comme de nouvelles béquilles offertes au capital. Et pourtant elles m’apparaissent au contraire comme le plus sûr moyen de s’en débarrasser. Je ne crois pas au principe pollueur payeur qui intervient après la pollution, une fois que le mal est fait et qui réinjecte de l’argent dans le système économique pour produire encore davantage et donc pour polluer encore plus. Je me moque de l’économie verte en tant que facteur de croissance, en tant que recours contre la crise. Mais je suis intéressé par les solutions techniques concrètes pour diminuer la pollution. Surtout je crois en la force révolutionnaire de l’écologie, qui, en justifiant la mise en place d’un Équivalent Surface Universel, ou d’un Équivalent Universel Énergie, offre une proposition concrète pour abolir la monnaie et se débarrasser du mode capitaliste de production de consommation et d’échange. Mais encore une fois, il ne s’agit pas de lier tous les rapports humains dans une nouvelle économie verte, par la chaîne de l’ESU. Cette nouvelle « économie » ne doit concerner que les biens devant être absolument partagés pour permettre au plus grand nombre de vivre dans des conditions décentes. En dehors de ces biens, que tout soit gratuit, que tout soit libre, qu’il n’y ait plus de fournisseurs ni de clients, mais seulement des femmes et des hommes qui inventent, qui proposent leurs créations, au gré de leur fantaisie, pour eux-mêmes et pour les autres si telle est leur volonté.
Il est encore écrit pages 61-62 :
Je maintiens quant à loi que l’on ne pourra pas éviter une approche globale, qu’elle est la nécessaire symétrie de l’approche locale, comme j’ai voulu le faire comprendre avec mes très naïfs "schémas de la révolution". L’enjeux est justement de ne pas laisser la vision globale aux « groupes qui depuis près d’un siècle sont à l’avant-garde du désastre », aux nouveaux maîtres de la finance et du capital, mais de faire en sorte que ce soient les vrais femmes et les vrais hommes dans les communautés autonomes qui soient organisés globalement.
La défiance à l’égard de l’écologie, entraîne le Comité invisible à critiquer la notion même de mobilisation écologique. Ainsi p 62 :
Mais je maintiens également que la mobilisation est nécessaire ! Il faut nous mobiliser pour cette vision écologique, « globale » tant décriée par L’insurrection qui vient, mais qui, au-delà de tout ce que l’on peut penser des vices et des vertus du mode capitaliste de production, de consommation et d’échanges nous impose de nous en débarrasser, tout simplement pour pouvoir vivre sur terre compagnie de 6 milliards de semblables et pour laisser aux générations futures la possibilité d’y vivre.
Le Comité invisible poursuit pages 63-64 :
En réponse à ces lignes, je renverrais à mes messages « Petits gestes et cités écolos » « Les riches sont dégueulasses, ils polluent » ou encore « Stigmatiser les riches ». Je suis d’accord avec le Comité invisible, blâmer le comportement des consommateurs face à des biens qui sont déjà produits et vantés par la publicité est une abjecte hypocrisie. Mais ce constat ne doit pas pour autant nous interdire de diminuer la production des gaz à effets de serres d’autant plus que la meilleure solution pour y parvenir est d’abolir le capitalisme. Oui, il est injuste que les produits bios soient réservés aux « riches ». Il faut donc que toute la production soit « bio » .Oui, les « petits gestes » ne suffisent pas. Il faut donc accomplir « de grands gestes » qui mènent à l’abolition des modes capitalistes de production de consommation et d’échanges ,auxquels on doit substituer des modes locaux, fédérés par une régulation globale reposant sur l’Équivalent Surface Universel ou l’Équivalent Énergie Universel.
C’est à ce sujet que ce situe peut-être mon point de désaccord fondamental avec L’insurrection qui vient : pour moi l’écologie est une force fondamentalement anti-capitaliste, révolutionnaire, voire même insurrectionnelle (je reviendrais plus loin sur la distinction entre les deux termes) et c’est elle qui nous permettra de porter le coup le plus fatal au capitalisme.
Mais finalement, plus loin, un paragraphe laisse apparaître que l'analyse du Comité invisible peut rejoindre la mienne, ainsi p 97 :
C’est bien pour cela que je ne suis pas écologiste et réformiste, mais écologiste et révolutionnaire. Quant à l’alternative entre le contrôle global total et le recours aux seules actions locales, je ne la considère pas comme inéluctable et je veux par mes schémas de la révolution trouver une voie médiane.
Enfin, pages 64-65 on peut lire :
Oui, il me faut l’admettre, l’écologie, si elle peut conduire à mettre fin au capitalisme, n’abolira pas tout contrôle. Mais ce « contrôle » est pour moi nécessaire. Il n’est pas obligatoirement un contrôle « d’état » et il doit être un contrôle minimal, impliquant la dose la plus faible possible de polluant social, c'est-à-dire de contrainte, de surveillance, en bref de pouvoir. Ce « contrôle » est avant tout un contrôle du partage des ressources qui doit empêcher que certains individus et certaines communautés s’accaparent la terre (ou ses équivalents en énergie et en ressources) au détriment des autres individus et des autres communautés.
L’allusion au « revenu garanti » dans ce dernier extrait me permet d’aborder plus directement ce thème du contrôle.
Déjà page 10, L’insurrection qui vient avait fait une allusion à ce revenu garanti :
Cette critique est pour moi importante, car à plusieurs reprise sur Esprit68, j’ai fait allusion à un revenu minimum universel qui pourrait être accordé sans condition à tout être humain.
Mais l’on pourrait sans doute voir dans cette proposition, une idée faussement généreuse qui ne vise qu’à perpétuer l’actuel système de production, de consommation et d’échange et à renforcer la domination étatique.
Car le revenu minimum universel ne suppose-t-il pas un état pour être attribué ? Ne suppose-t-il pas un recensement et donc un contrôle généralisé pour être octroyé. Ne vise-t-il pas enfin à garantir la survie du système capitaliste en obligeant chaque être humain à demeurer coûte que coûte un consommateur ?
Les réponses que je vais tenter d’apporter à cette importante critique vont sans doute paraître bien misérables. Mais mon opinion n’est pas définitivement établie à ce sujet. J’envisage en effet de différentes façons ce revenu minimum, dont j’ai parfois proposé de libeller le montant en énergie ou en surface. Premièrement le revenu minimum peut constituer un instrument de transition vers une autonomie plus complète des individus et des communautés, alors même que les modes capitalistes ne sont pas complètement abolis. En second lieu, après l’abolition des modes capitalistes de production, de consommation et d’échanges, ont peut l’envisager selon deux versions. Selon une version faible, il n’est pas automatiquement attribué et il s’agit principalement d’une référence dont on peut éventuellement se prévaloir à l’égard d’une situation jugée injuste : devant le tribunal des communautés, un individus ou un groupe pourrait réclamer qu’on lui donne les moyens en surface et en énergie, d’atteindre ce minimum. Selon une version forte, le revenu minimum libellé en énergie est bien systématiquement attribué (ce qui suppose dans ce cas un recensement, et l’équivalent d’un « compte de valeurs » dont chaque individu peut disposer). Il sert alors de base aux échanges entre les communautés et entre les individus, qui peuvent par ailleurs avoir acquis les moyens de leur complète autonomie, mais qui continuent de produire et d’échanger pour accroître leur bien-être. Ils doivent cependant demeurer en deçà d’une limite supérieure, le salaire « maximum » toujours libellé en surface ou en énergie, multiplié par le nombre d’individus concernés. Le dépassement de ce seuil est interdit, car s’il était généralisé à toutes les communautés, il en résulterait un épuisement des ressources et une dégradation des conditions de vie pour tous.
Je vais à présent discuter des différents moyens envisager par le Comité invisible pour mener à bien son insurrection.
Ainsi, page 67 :
Certes, on pourrait rapprocher cette réflexion de mon slogan « La crise est une chance »… Mais, et c’est là que je ne partage pas l’analyse du Comité invisible, la crise ne suffit pas. La suspension de la marche normale du capitalisme, l’interruption des flux de marchandises et d’êtres humains, ne me semble pas être une condition suffisante à l’émergence du nouveau monde. Elle peut au contraire faire le lit d’une réaction féroce et consolider des pouvoirs encore plus forts et plus arbitraires que les précédents, qui établiront des contrôles encore plus méticuleux et organiseront une dépossession encore plus complète de nos vies.
A cet égard, je suis un peu inquiété par la remarque du Comité invisible page 110 :
Je n’ai pas vraiment compris à quel dessein ce paragraphe a été inséré, mais il montre a contrario, que la crise, que la désorganisation brutale des conditions d’existence peut conduire au raffermissement des pouvoirs réactionnaires les plus odieux et les plus archaïques.
Page 109 encore :
Oui, mais cela ne suffit pas… Il n’y a finalement qu’une minorité de gens qui sont prêts au grand soir, ou du moins qui sont prêts à rompre avec le système, comme le prouve les réactions des usagers de la SNCF face aux récentes grèves des cheminots : on les entend réclamer des trains ! Et l’on devine qu’avant tout, c’est à leur train-train qu’ils sont attachés.
A ce sujet, je reconnais cependant la pertinence de certaines analyses de L’insurrection qui vient, ainsi p 96 :
Quant aux groupes présentés comme davantage engagés dans la voie de l’insurrection… ainsi page 116 :
… et page 122 :
… Les membres du comité invisible ne surestiment-ils pas leur conscience et la portée de leurs actes ? Ne font-ils pas fausse route en valorisant leur violence ? Car ces émeutiers n’aspirent-ils pas eux aussi à jouir au maximum du système, à prendre par la force ce dont ils ont été privés, pour ensuite devenir eux aussi de bons consommateurs de fringues, de bagnoles, de télés…
Par ailleurs, les manifestations violentes sont souvent le symptôme d’un désir d’ordre et d’autorité. On se souvient de la reconversion en policier des jeunes délinquants dans le film – ou le livre – Orange Mécanique… Mais ce type de retournement m’apparaît très vraisemblable. La figure du voyou et celle du flic sont assez semblables et finalement interchangeables. Leurs moyens et leurs buts sont les mêmes : ce sont des individus qui par la force, par la menace des armes imposent un certain type de contrainte. Et il est vrai aussi qu’il n’y a pas d’organisation plus policière et hiérarchisée que la mafia.
Je ne compterai donc pas plus sur la police que sur les émeutiers des banlieues pour bâtir une société future.
Cela m’amène au problème de l’usage des armes et de la violence. P 118 de L’insurrection qui vient, on peut lire :
Je ne sais pas si « les armes sont nécessaires »… Car je considère que les armes sont avant tout dans les mains du pouvoir et de la réaction. Plutôt que de s’en servir et de provoquer une confrontation qui tournera fatalement au désastre, je pense qu’il est plus sage de rendre leur usage inopérant. Mais sur ce sujet je renverrais à mes analyses sur les différentes voies pour la révolution.
Sur les voies et les moyens de ce que l’on voudra présenter comme une insurrection ou comme une révolution, je peux encore citer p 114 :
Et page 116 :
Je suis tout à fait d’accord avec cette remarque. Mais finalement, est-ce qu’elle ne conduit pas au constat suivant : Plus encore que l’état insurrectionnel, c’est le groupement positif d’homme et de femmes dans de nouvelles entreprises humaines ne reposant pas sur les logiques capitalistes, nationales et religieuses qui permettra d’en finir avec le vieux monde. Plutôt que la violence, n’est ce pas la manière douce, patiente, persévérante qui permettra de nous débarrasser du système actuel ? Mais peut-être l’insurrection est-elle tout de même nécessaire pour que ces femmes et ces hommes se réapproprient les biens dont ils ont été dépossédés et se donnent les moyens de leur autonomie ?
Ce qui me permet de dire quelques mots de cette distinction entre l’ « Insurrection » et la « Révolution ». Je ne pense pas qu’il faille exagérer la portée d’une querelle de mot, même si en l’occurrence elle recoupe un clivage bien réel. Dans la mouvance anarchiste on se méfie du mot « révolution », qui semble déjà supposer l’instauration d’un nouvel ordre, d’une nouvelle autorité et qui semble par là annoncer une récupération prochaine et une trahison déjà à l’œuvre.
A l’inverse l’ « insurrection » paraîtrait plus approprié, parce qu’elle n’envisage pas ce retour à l’ordre établi.
Mais la faiblesse de l’insurrection est aussi d’être locale passagère et de n’accoucher de rien de stable. Certes, elle peut-être « permanente », mais ou mène-t-elle si elle n’est pas guidée par quelques principes fédérateurs ?
L’insurrection, privée des buts globaux, peut toujours paraître arbitraire. Ainsi, lorsque je lis page 121 :
Je crains qu’effectivement la question soit réduite à une affaire de goût. Si c’était réellement le cas, la masse moutonnière pourrait proclamer : non, nous ne voulons pas de votre révolution, encore moins de votre insurrection ! Nous voulons notre train-train, nous voulons notre société de consommation, nous voulons notre société du spectacle. Nous voulons le contrôle et les lois sécuritaires.
Mais en réalité, ce n’est plus une affaire de goût, c’est une affaire de survie, car le mode actuel de production, de consommation et d’échange n’est tout simplement pas viable. Et il faut profiter de ce nécessaire changement pour proposer un nouveau monde fondé sur des rapports plus justes, moins contraints, plus naturels.
Et de même, l’impossible retour en arrière, l’ « irréversibilité » sera selon moi mieux garantie par l’abolition de la monnaie et son remplacement par l’EUE, plutôt que par une insurrection ou la victoire sur un « goût » qui peut toujours renaître.
Je veux quant à moi défendre l’idée de révolution, parce qu’elle me semble porteuse de cette vision globale qui doit absolument accompagner l’action locale. Cette vision globale, ces principes, ce sont par exemple le recours à l’EUE, à l’humanisation des ressources. La synthèse à laquelle je voudrais parvenir doit permettre de concilier l’exigence d’une perpétuelle insurrection contre le pouvoir, mais qui s’effectue dans le cadre d’une révolution écologique et humaniste.
Ainsi donc les thèses d’Esprit68 pourront apparaître moins radicales, plus timorées, plus conciliantes, plus ambiguës peut-être que celles de L’insurrection qui vient… J’espère cependant qu’elles pourront alimenter une réflexion qui ne doit jamais se figer et qui doit fournir les moyens de reconquérir le monde, dont ont été dépossédés la plus grande majorité des humains de la planète terre.
Pour terminer ce débat, je vais livrer encore quelques commentaires de L’insurrection qui vient, mais qui me paraissent d’une importance secondaire…
J’ai aimé la franchise du livre telle qu’elle s’exprime par exemple page 77 :
Ou page 78 :
Si ce type de réflexion m’incite à prendre L’insurrection qui vient au sérieux, je ne suis cependant pas certain comprendre le contenu du paragraphe suivant :
Ou cette remarque de la page 85 :
…Et encore moins d’y adhérer ! Car une confusion me semble ici entretenue entre le type de vérité qui peut être accordées à des jugements de faits et le type de vérité qui peut-être accordée à des jugements de valeurs. Mais je tâcherai moi-même de présenter ma propre conception de la vérité qui n’est d’ailleurs qu’une conséquence du type de réalisme que je défends. Par ailleurs, je suis toujours gêné lorsque j’entends parler du concept occidental de la vérité… Je ne suis pas certain que l’occident soit porteur de quelque chose de spécifique à ce sujet.
En tout cas, je ne peux pas adhérer à l’opinion émise page 86 :
…Qui pour le coup me semble être le prototype même de la « vérité » philosophique qui n’en est pas une. Je ne lui reproche pas seulement son côté artificiel et abstrait mais toutes les dérives fanatiques auxquelles elle peut conduire. Car comme je l’ai plusieurs fois indiqué, les « idées », les « vérités » ne méritent en aucun cas que l’on meurent pour elles.
De même, autant j’approuve ces lignes de la page 86 :
Autant les suivantes, page 87, me paraissent dénuées de sens :
Par contre la phrase de la page 92 m’a beaucoup inspirée et j'ai essayé de la mettre en chanson :
Enfin, je doit avouer que si L’insurrection vient m’a impressionné, le charme de la lecture est un peu retombé à la fin, pages 124 et 125 :
J’ai cru y reconnaître la conclusion d’une des uchronies d’Esprit68 (en plus violent) ou la reprise d’une séquence de l’An 01 (en moins drôle) ! Finalement cette similitude désigne sans doute la parenté des approches entre Esprit68 et le Comité invisible. Elle laisse également deviner l’ampleur du chemin qui reste à accomplir pour passer de l’uchronie au présent et de l’utopie à la réalité.
Récemment mis en ligne, Esprit68 a déjà suscité un certain nombre de réactions. Pour y répondre j’ai ouvert cette nouvelle rubrique.
Ce premier article me permettra de répondre à certaines remarques qui m’ont été faites et qui sont assez importantes puisqu’elles touchent à l’intitulé même du site et à sa vocation.
On m’a en effet reproché d’être trop sévère à l’égard de grandes figures de mai 68. Cette critique a notamment été motivée par quelques développements rédigés dans le Who’s Who, sur Michel Foucault et Gilles Deleuze.
Au-delà des commentaires concernant ces deux philosophes, commentaires que certains voudront considérer comme injustes et déplacés, mon site serait étrangement silencieux sur des aspects importants de la pensée de mai 1968. Pire encore, il en donnerait une image déformée, voire même plutôt négative.
Dès lors, on pourrait se poser la question de savoir si le site Esprit68 rend véritablement hommage à l’esprit de mai 68, comme il prétend le faire dans sa page d’accueil. Ne participerait-il pas plutôt de façon insidieuse et détournée, à « la liquidation de l’héritage de mai 68 » qui semble aujourd’hui souhaitée par la réaction droitière au pouvoir en France.
Je serai peiné que l’on me prête cette intention. En attendant je veux bien plaider coupable et tenter de préciser mes intentions véritables.
Oui, j’ai sans doute été un peu injuste envers Michel Foucault. Oui, je passe un peu vite sur Antonio Negri que je ne connais pas assez. Oui, je n’ai pas fait référence à Guy Debord et au mouvement situationniste, alors même que mes propres critiques des médias (ici et là) m'auraient permis d'évoquer La société du spectacle (la faute est réparée sur la page des vidéos)… J’admets tout cela et d’une certaine façon je m’en excuse.
Mais comme je l’écris ailleurs sur ce site, mon intention n’est pas d’exposer la pensée de mai 68. Je serais d’ailleurs fort peu qualifié pour le faire, parce que je n’ai pas vécu cette époque et parce que je ne suis pas historien.
Ce qui m’intéresse c’est de ressusciter, non pas les idées de 1968, mais l’espoir, le jaillissement créateur, l’engouement révolutionnaire qui a accompagné les journées de mai. Mon ambition n’est pas de parler de la révolution d’hier, mais de susciter la révolution aujourd’hui.
J’admets qu’à cet égard, le titre de mon site est un peu trompeur, car sans être véritablement « soixante-huitard », il surfe sur la commémoration de mai 68. Pourtant, Esprit68 fait sans doute moins injure à l’esprit de mai que les grotesques commémorations qui ont fleuri cette année dans les médias et dans les salles des ventes… Car il fait sienne la principale revendication et la principale espérance de mai 68 : changer la vie et changer le monde !
En somme, si mon site s’appelle Esprit68 et si je me suis nommé Lucrèce88, c’est pour signifier que l’important, c’est ce qui se passe en 2008 et en 2009.
Si ce site débouche sur quelque chose de concret, s’il devient autre chose qu’un aimable bavardage, si, comme je l’espère, il suscite un véritable mouvement, une véritable espérance et de véritables actions révolutionnaires, sans doute changera-t-il de nom.
Esprit68 est une forme transitoire… En 2009 le site devra avoir accompli sa mue !
Avertissement"Tout est à tous, rien n'est à l'exploiteur !"Les contenus d’Esprit68, textes et images, sont utilisables par tous. Recopiez les, diffusez-les, transformez-les si vous le souhaitez… Je vous demande simplement de ne pas en faire d’utilisation commerciale sans autorisation. |
|---|