Compilation des messages d'Esprit68 référencés sous la catégorie "Réflexions"...

1) Jeunesse et révolution

Parti mondial de la jeunesse

En France, on fait généralement remonter la genèse des évènements de 1968, aux actions étudiantes de mars 1967 qui agitèrent la faculté de Nanterre. Les garçons avaient alors décidé d’investir le bâtiment de la cité universitaire réservé aux filles, ce qui avait provoqué l’intervention musclée des forces de l’ordre.
Un an plus tard, en commémoration de cet évènement, le mouvement du 22 mars 1968 allait marquer le début du printemps révolutionnaire.

Révolte de la jeunesse, aspiration à la liberté sexuelle, voilà quelques uns des ingrédients du cocktail de mai.

Cocktail si explosif qu’il nous donne l’occasion de réfléchir aux rapports entre Jeunesse et Révolution.

N’est-ce pas à la jeunesse de construire une société nouvelle, de révolutionner les rapports économiques, sociaux, familiaux, sexuels, avec son inventivité, son désir, sa force, son enthousiasme ?

Mais aujourd’hui, où est la jeunesse ? D’un simple point de vue numérique, elle se fait plus rare en France. Et l’on voudrait réduire ses soubresauts à de la délinquance ou à des engouements apolitiques, qui ne parviennent pas à devenir autre chose que des cibles commerciales. Quelques casseurs ici, quelques teuffeurs par là… La jeunesse elle-même aurait-elle vieilli ?
A-t-elle perdu l’espoir ? A-t-elle abandonnée l’utopie ?

Si la jeunesse manque en France, elle ne manque pas dans le monde.
Malheureusement, elle ne se montre pas majoritairement entraînée dans un mouvement de libération, comparable à celui qui a fédéré la jeunesse occidentale dans les années 1960.
La jeunesse semble plutôt une proie facile pour les pouvoirs capitalistes religieux et nationalistes.
Proie facile pour les modèles imposés de consommation
Proie facile pour l’archaïsme religieux
Proie facile pour tous les discours de haine et d’exclusion …

Pire encore, le problème ne viendrait pas seulement de la faiblesse ou de la défaillance de la jeunesse, mais de la société elle-même. Ce n’est pas tant la population qui vieillit que la société qui se complexifie, qui se sclérose. Elle ne peut plus avancer, le moindre changement la perturbe, l’inquiète, lui donne la fièvre. Les rapports qu’elle impose, sont d’horribles manies dont elle ne peut plus se défaire.
La société est mal foutue, elle est injuste, suicidaire, complètement irrationnelle. Mais, pense-t-on, elle ne peut plus changer, elle ne peut plus guérir, parce qu’elle est trop vieille. Tout au plus pourrait-on l’empêcher de trop souffrir avec quelques sédatifs : télévision, sports, religions… Mieux vaudrait donc l’abrutir, l’abêtir, comme dans l’attente d’une fin prochaine.

Mais l’analogie est trompeuse. La société n’est pas un être vivant. Elle est ce que nous en faisons. Sans doute est-elle complexe. Sans doute est-il difficile de la transformer, mais telle est le défi qu’il nous faudra relever avec toute notre intelligence, toute notre volonté, tout notre enthousiasme, toute notre jeunesse.

En 1961 John Kennedy justifiait la conquête de la lune en affirmant qu’elle devait être entreprise « non parce que c’est facile, mais bien parce que c’est difficile, parce que ce but servira à organiser et mesurer le meilleur de nos énergies et de nos connaissances, parce que c’est un défi que nous sommes prêts à relever, que nous ne voulons pas remettre à plus tard, et que nous avons l’intention de gagner ».

Aujourd’hui il ne s’agit pas de conquérir la lune, mais de conquérir la terre pour 6 milliards et demi de femmes et d’hommes.

L’intelligence est une plante qui ne demande qu’à éclore. Des milliards de jeunes yeux sont près à se déciller. Des milliards de jeunes gens sont prêts à vomir l’hypocrisie religieuse, la violence nationaliste, l’injustice et le gaspillage capitalisme.

La vraie jeunesse qui doit se révéler, c’est celle de l’humanité, qui n’a pas encore pris conscience de son unité et qui sort à peine des affres de l’enfance.

Voilà le vrai mouvement de la jeunesse qui doit fédérer les milliards d’être humains, les pousser à agir et à faire la révolution !

Retour en haut de la page réflexions.

2) Pourquoi l'écologie ?

Retour à la réflexion précédente.

Conseil mondial environnemental
« Refusant parfois de signer les protocoles d’accord sur l’environnement, les ploutocrates se méfient même des questions d’écologie, en accusant ceux qui les évoquent de comploter contre leur développement et leurs activités. »
Michel Serres – Le Mal propre.

La question n’est pas évidente. Quel rapport entre l’écologie et l’idéal libertaire de mai 68 ? L’écologie n’est-elle aujourd’hui la valeur la plus lamentablement consensuelle ?

« Ecoutez-moi vous les ringards, écologistes des boulevards » Chantait Renaud après 68.

Qui ne vante aujourd’hui le développement durable, qui n’encourage les petits gestes au sein même des plus serviles valets du conservatisme et de la réaction ?

Et pourtant, l’écologie est bien révolutionnaire ! Et pourtant l’écologie est bien anti-capitaliste !

Un prochain thème, consacré à la schizophrénie de la société de consommation, tentera de mieux cerner cet étrange paradoxe, cette folle entreprise de récupération du capitalisme, qui simule une alliance avec son contraire, pour mieux vider l’écologie de sa force révolutionnaire. Car en nous montrant l’urgence de changer radicalement les modes de production, de consommation et d’échanges, l’écologie sera sans doute le plus puissant moteur de la révolution. L’écologie ne nous fournit pas seulement une occasion de renverser l’ordre ancien, elle révèle l’exigence d’une transformation radicale, qui doit être accomplie, tout simplement pour permettre la survie de l’espèce humaine.

La notion d’empreinte écologique permet d’appréhender l’urgence de cette transformation.
Voir l'article de Wikipédia sur l'empreinte écologique. Lire également ce document qui précise de manière très pédagogique la notion et qui donne une méthode pour calculer sa propre empreinte écologique.

William E. Rees, l’un des pères du concept, définit l’empreinte écologique comme « la surface correspondante de terre productive et d'écosystèmes aquatiques nécessaires pour la production des ressources utilisées et l'assimilation des déchets produits par une population définie à un niveau de vie spécifié ».

L’empreinte écologique s’exprime en surface. Elle représente la surface requise pour la production des ressources et pour l’absorption de la pollution correspondant au maintien du niveau de vie d’un individu ou d’un groupe.
On peut donc considérer l’empreinte écologique d’un homme, d’une ville, d’une nation ou de l’humanité toute entière.

Mais la surface disponible est limitée sur la terre. Compte tenu de l’augmentation de la population humaine mondiale, on considère que l’empreinte écologique compatible avec le renouvellement des ressources et avec le recyclage des déchets ne devrait pas excéder 2 hectares par être humain.
Si l’empreinte écologique moyenne de chaque être humain excède ces deux hectares, les ressources ne pourront pas être entièrement renouvelées et une partie des déchets ne pourra pas être recyclée : par exemple une partie du gaz carbonique émis ne sera pas absorbée par les plantes et contribuera à réchauffer l’atmosphère et donc à dégrader le climat.

Or, on estime que l’empreinte écologique moyenne par être humain est actuellement de 2,5 hectares par personne. Mais cette moyenne cache de forte disparité. Ainsi l’empreinte écologique moyen d’un citoyen américain est de 9,4 hectares. Cela signifie que si le mode vie américain était adopté par les 6,5 milliards d’être humain, il faudrait un peu plus de quatre terres pour le supporter ! Inversement, si l’empreinte écologique moyenne par être humain correspondait à celle d’un habitant du Kenya, la terre pourrait durablement supporter 15 milliards d’êtres humains.

Cela signifie tout simplement que le mode de production de consommation et d’échange qui tend aujourd’hui à s’étendre à l’ensemble de la planète est incompatible à plus ou moins long terme avec les capacités de la terre. Il ne peut être provisoirement entretenu que par une surexploitation des milieux et un recyclage incomplet des déchets. Il conduira nécessairement à un appauvrissement et à une dégradation de l’environnement.

L’écologie, par la connaissance et les outils qu’elle apporte, condamne irrévocablement l’actuel système de production, de consommation et d’échange. Elle conduit tout être humain raisonnable et responsable à réclamer un autre système pour son propre bien-être et pour l’avenir de ses descendants.

Mais de mon point de vue, l’écologie n’est qu’un moyen et l’humanisme est une fin. Je ne veux pas sauvegarder la planète pour la planète. Je ne pense pas que la terre soit un être vivant, ou du moins qu’elle possède une conscience, comme voudrait le suggérer certains gourous de l’écologie. Et même si notre planète possédait cette conscience, celle-ci serait sans doute monstrueuse, « inhumaine » et pourrait bien nourrir la même considération à notre égard, que celle que nous réservons à nos microbes et à nos parasites.

Et de même, je ne souhaite pas infliger des souffrances inutiles aux animaux, mais avant de songer à eux, je préfère aider d’abord mes semblables. C’est d’abord aux hommes que la préservation de la diversité écologique doit faire du bien ! C’est d’abord en considération de notre propre bien être que nous devons sauvegarder nos mers et nos forêts ! Si je veux sauvegarder la planète, c’est d’abord pour mes sœurs et mes frères humains, pour ceux qui nous succéderont et pour moi-même !

Mais cette sauvegarde n’est pas acquise. Elle est même contredite par un système qui nous encourage sans limitation à produire et à consommer. Un système absurde qui, à cause de ses innombrables effets pervers, n’améliore pas sensiblement notre bien-être, qui ne permet pas à la plus grande partie de la population de satisfaire ses besoins les plus élémentaires et qui nous entraîne à plus ou moins longue échéance vers un inévitable suicide collectif !

Le marché n’est pas le bon instrument de régulation puisqu’il conduit à épuiser les ressources. Il faut donc en trouver un autre. Le tract du 24 mars proposait de régler les échanges sur la base d’un Equivalent Energie Universel. Ce n’est pour l’instant qu’une idée floue, insuffisamment développée, qui ne permet pas de définir comment cet « Equivalent » pourrait remplir toutes les fonctions actuelles de la monnaie (mais toutes ces fonctions doivent-elles être remplies ?).
Cette suggestion doit cependant être approfondie. Elle vise simplement à introduire un élément de régulation qui permette de prendre en compte l’incidence globale de la production, de la consommation et de l’échange et qui puisse orienter l’activité humaine, au-delà de la seule confrontation de l’offre et de la demande (laquelle est d’emblée pervertie et inégalitaire comme nous le verrons dans les prochains jours), vers des modèles compatibles avec la sauvegarde de l’environnement.

Retour en haut de la page.

La réflexion doit s’intensifier dans ce domaine. Tel devrait être le rôle des sciences économiques. Mais ces dernières n’ont d’économe que le nom ! Elles sont plutôt l’expression du manque d’imagination du conformisme, de la stérilité et surtout de la soumission aux pouvoirs actuels. Comment les soi-disant économistes peuvent-ils encore parler de croissance, de relance de la consommation ou de développement industriel, alors qu’il est avéré que toutes leurs injonctions sont incompatibles avec notre bien-être actuel et qu’elles ruineront nos conditions d’existence futures !

Alors, sur Esprit68, au fils des jours, nous poursuivrons cette exploration des solutions alternatives à l’économie de marché, des solutions qui permettraient tout simplement à plus de 6 milliards et demi d’habitants, de vivre décemment sur une même planète.
Mon opinion est que ces diverses solutions passeront inévitablement par l’introduction d’une certaine dose de communisme ou plus exactement par l’introduction d’une certaine forme d’humanisation des ressources.

Ce sera l’objet de la prochaine réflexion.

Retour en haut de la page réflexions.

3) Pourquoi le communisme ?

Retour à la réflexion précédente.


« Face au mal propre, son symétrique, le Bien Commun. »
Michel Serres – Le Mal propre.

Pourquoi le communisme ? Cette interrogation pourra en choquer plus d’un. Comment, diront-ils, peut-on aujourd’hui encore revendiquer le communisme ? N’y a-t-il pas un livre noir du communisme qui tend à prouver que les régimes communismes ont provoqué la mort de dizaines de millions d’êtres humains depuis le début du 20ième siècle ?

Mais que doit-on entendre par « communisme » ?

Le stalinisme et le maoïsme, qui figurent certes parmi les régimes les plus meurtriers du siècle passé, ne sont justement pas pour moi des illustrations du communisme, puisque ces régimes ne conduisaient pas à la « mise en commun » des richesses et du pouvoir, mais au contraire à leur concentration au profit d’une classe dirigeante. Et comment qualifier aujourd’hui encore le régime chinois qui tolère que ses « prolétaires » travaillent 60 heures par semaine, dans le cadre du plus sauvage des capitalismes, alors qu’historiquement, la doctrine communisme s’est constituée pour réclamer l’amélioration des conditions de vie des travailleurs ?

Mais qu’entends-je alors par « communisme », si je ne veux pas reconnaître comme tel, les régimes qui pourtant se revendiquent eux-mêmes du communisme ?

Il m’est difficile de répondre à cette question, car la définition de mon communisme est à la fois simple et complexe.
Simple, parce qu’elle repose bien sur ce que devrait être le communisme, c'est-à-dire sur une certaine mise en commun, un certain partage des ressources, des richesses, des revenus.
Complexe par ce que ma définition n’est pas close et qu’elle ne dit pas précisément comment s’effectue ce partage, pourquoi et au profit de qui.

Pour commencer, il faut préciser que les notions de mise en commun ou de partage, n’ont de sens qu’en fonction de l’appartenance au profit de laquelle s’effectue cette mise en commun ou ce partage. Et je tiens d’ors et déjà à signaler que pour moi, cette appartenance doit être la plus large possible. Mon communisme n’est pas un communisme national, il n’est par un communisme religieux ou ethnique, il n’est pas même un communautarisme. Mon communisme est avant tout humanitaire. C'est-à-dire qu’il a vocation à s’exercer au profit de l’appartenance humaine. C’est la raison pour laquelle j’emploierai souvent l’expression d’humanisation des ressources. Pour moi, certaines ressources ou richesses ou activités, ont vocation, non pas à être « nationalisées », mais à être « humanisées », c'est-à-dire gérées pour le profit de l’appartenance humaine.

Tel est en quelque sorte mon principe directeur. Telle est la première raison de mon adhésion au communisme, la conviction que certains biens doivent obligatoirement être considérés comme la propriété de l’appartenance humaine. Parmi ces biens figurent notamment l’environnement, le climat, les ressources rares et vitales comme l’eau potable… Mon communisme est donc d’abord un communisme écologique. Mais la liste des biens à humaniser peut être diversement envisagée. L’étendue de mon communisme sera donc variable de même que sa « profondeur », c'est-à-dire l’incidence que pourra avoir cette nécessaire humanisation des ressources sur la notion de propriété individuelle.

Mais, s’il l’on met à l’écart les biens qui, par nature doivent être des biens communs à tous les êtres humains, le communisme tel que je le conçois, impose que pour les autres biens, qui ont vocation à être possédés individuellement, la répartition ne puisse pas excéder un certain niveau d’inégalité.
Cette relative égalité dans la répartition des richesses répond selon moi à une exigence éthique et à une exigence rationnelle. Or ces deux exigences ne sont pas satisfaites par l’actuel système de production, de consommation et d’échange. Le communisme, tel que je l’envisage, représente donc, à la fois, la revendication de cette double exigence éthique et rationnelle, et à la fois, l’effort volontariste qui permettrait de la satisfaire, alors que le système actuel nous en éloigne.

Je vais à présent revenir un peu plus longuement sur cette double exigence.

1) Le communisme, exigence éthique

Au niveau le plus immédiat, la répartition actuelle des richesses dans nos sociétés insulte la dignité humaine et contredit de manière flagrante les notions de justice et d’équité. Au sein d’un même pays, comment admettre que les revenus d’un homme soient 100 fois, voire 1000 fois plus importants que les revenus d’un autre homme. Qu’est ce qui peut justifier une telle différence ? Comment, dès lors, oser prétendre réhabiliter la « valeur du travail » ? Comment oser demander, de travailler plus pour gagner plus ? On voudrait nous faire croire que l’argent est la rétribution du mérite, du labeur et du talent ?! Mais le smicard peut bien travailler nuit et jour, il ne gagnera pas le dixième de ce que messieurs Ghosn ou Bouton (les pdg de Renault-Nissan et de la Société Générale) gagneront en un jour de la semaine. Serait-ce parce que ce smicard est 100 fois moins « méritant », 100 fois moins « talentueux » que messieurs Ghosn ou Bouton… Mais si l’on croit sincèrement une telle absurdité, n’est-on pas en train d’adhérer à l’idéologie raciste la plus abjecte… Et la plus stupide, car il est facile de trouver, au sommet de la pyramide sociale, la bêtise, la médiocrité et l’inculture la plus flagrante.Et encore nous ne comparons ici que les revenus de citoyens d’un pays « riche ». La décence nous interdit de faire référence au pays que l’on considérera pudiquement « en développement ».

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits » dit le premier article de la déclaration universelle des droits de l’homme. Mais l’on voudrait tolérer qu’un seul homme dispose de mille fois plus de richesse (ou plus !), et de mille fois plus de pouvoir qu’un autre homme ? Parce qu’après sa naissance, il se serait révélé mille fois plus « méritant » ? Nul ne pourra admettre une telle absurdité. On devrait reconnaître que certaines différences de revenus sont tout simplement contraire aux droits de l’homme et que le système économique qui les autorise ne peut être maintenu.

Les écarts dans la distribution des revenus sont pourtant encore moins importants que les différences de répartition du patrimoine. Non seulement les revenus ne rémunèrent pas le mérite ou le talent, ou du moins leur évolution ne peut pas être corrélée à l’accroissement du mérite ou du talent, mais la valeur du patrimoine d’un individu peut être de plusieurs millions de fois supérieurs à la valeur du patrimoine d’un autre individu. Et ces différences peuvent, de nos jours encore, résulter de la seule naissance, et n’être pas même corrélée à l’action de l’individu dans le monde. Pourtant, les besoins des êtres humains semblent pour tous approximativement les mêmes. Je n’ai du moins encore jamais vu de géants à mille bouches et à mille bras.

2) Le communisme exigence rationnelle

La science économique aime à nous parler d’optimum, nouvelle version du « meilleur des mondes possibles », invention commode des philosophes, qui permet de prétendre que tout est pour le mieux dans notre monde et que rien ne doit changer. Mais ce fatalisme est surtout propre à satisfaire les actuels détenteurs de la richesse et du pouvoir qui ne veulent pas renoncer à leurs avantages. Pourtant, l’analyse toute rationnelle de la (pseudo) science économique devrait révéler que l’inégale répartition des richesses nous écarte nécessairement de l’optimum, du moins de l’optimum considéré comme la somme des satisfactions individuelles. Les 100 euros supplémentaires, accordés à monsieur François Pinault, président du groupe Pinault-Printemps-Redoute seront certainement moins « utiles » ou moins « satisfaisants », que les 100 euros accordés à monsieur Gérard Dupont, titulaire du RMI ,et bien moins utiles encore, que les 100 euros accordés à un modeste citoyen nigérian. Pour emprunter les termes de l’économie : l’utilité marginale de la monnaie décroît avec l’indice de concentration monétaire individuelle. Donc pour un même niveau de richesse global, l’utilité « maximale » est atteinte avec la répartition la plus égalitaire.

Mais, dira-t-on, un système communiste ne permettrait pas d’atteindre « le même niveau de richesse globale », parce qu’il décourage l’effort, la créativité etc… Cette affirmation doit être discutée et j’y reviendrai. Pour l’instant je répondrai que, d’une part, c’est le système capitaliste actuel qui insulte le talent et l’effort, puisque ces derniers, selon les cas peuvent être mille fois moins ou mille fois plus rémunérés et d’autre part que « le niveau de richesse global » atteint par le système capitalisme est truqué, pipé, dopé, gonflé…

Non seulement il n’est pas viable, car il condamne la planète (voir la réflexion d’hier), c'est-à-dire que l’utilité à laquelle il permet d’aboutir est une utilité de court terme, un feu de paille qui sera suivi par une spectaculaire perte de richesse globale ... Mais en outre, il ne répond pas à l’utilité réelle : pour preuve, l’énorme effort consacré à la publicité, pour écouler des produits dont nous n’avons naturellement pas besoin.

Et je ne parle pas encore des heures gaspillées par les travailleurs du monde entier, contraints, par la concurrence qu'ils se livrent indépendamment de leur volonté, d'offrir toujours plus de temps et de productivité, je ne parle pas, dis-je, de cette part énorme de vie gâchée dans la réalisation de biens et de services superflus et polluants.

A un niveau plus fondamental, ce fameux « niveau de richesse », évalué par des indicateurs comme le PIB est une énorme mystification qui ne dit rien de la richesse véritable et de la véritable qualité de vie. Voudrait-on doubler le PIB de la France ? Il nous suffirait de monétiser nos coïts, ou nos masturbations, ou l’air que nous respirons ou bien encore nos échanges verbaux (comme dans la bande dessinée de Bourgeon/Lacroix, Le cycle de Cyann, Les couleurs de Marcade).
« Monétiser » ces actes ne nous permettrait pas de vivre mieux, cela ne serait pas plus "utile", mais selon « la science » économique, cela enrichirait la France.

Il est donc facile de comprendre que la monnaie ne fournit pas actuellement le service qu’elle prétend rendre, à savoir celui d’étalon de la véritable richesse. Mais elle demeure un instrument de pouvoir, qui permet de concentrer la richesse véritable aux mains de quelques-uns et ainsi de la rendre moins utile !

La main invisible se met le doigt dans l’œil !

Le marché ne permet pas d’atteindre le fameux "optimum économique." Il nous conduit plutôt à la catastrophe écologique.

Une certaine forme de communisme parait indispensable à la sauvegarde de la dignité humaine, à l’atteinte d’un optimum conçu comme la somme des satisfactions individuelles, et au-delà, à la survie même de la race humaine, en se substituant à un système qui la condamne.

Retour en haut de la page réflexions.

4)Pourquoi l’anarchie ? - Première partie

Retour à la réflexion précédente.

anarchie et démocratie

On pourrait, pour répondre à cette question, suivre le même plan que celui qui a été établi dans la précédente réflexion à propos du communisme.

Comme le communisme, l’anarchie répond d’une part à une exigence éthique et d’autre part à une exigence rationnelle. Mais, l’anarchie renvoie, non plus directement à la répartition de la richesse et à l’utilité qui peut en être retirée, mais à la répartition du pouvoir. L’anarchie est en quelque sorte le communisme du pouvoir. Mais la réflexion sur l’anarchie englobe et dépasse la réflexion sur le communisme, même si elle y est très liée, et doit débuter par une analyse de ce qu’est le pouvoir.

Deux types de pouvoir peuvent être distingués, le pouvoir sur les choses et le pouvoir sur les gens.

On dira du premier, qu’il concerne tout ce qui n’engage pas directement autrui. Le second pourrait être défini comme la capacité à commander, à imposer une volonté et donc un certain comportement à autrui et à obtenir le respect d’un certain nombre de prohibitions.
Le premier type de pouvoir résulte d’une concentration de capacités physiques et intellectuelles mais aussi et surtout, d’une accumulation de richesses (moyens matériels) et de savoirs (moyens intellectuels). D'un point vue encore plus général, ce pouvoir sur les choses résulte en fin de compte de l'énergie et de l'information dont on dispose.

Le second type de pouvoir est en partie lié au premier. Pour être plus précis, le pouvoir sur les choses est l’un des moyens du pouvoir sur les gens. Par exemple, la concentration de richesses ou d’informations, en rendant inégal les termes de l’échange, permet d’imposer sa volonté dans une négociation avec autrui. Mais ce moyen n’est pas le seul, car le pouvoir sur les gens s’exerce également par la mise en œuvre de l’autorité, par l’obéissance à une hiérarchie, par le respect d’un ensemble de règles légales, religieuses, coutumières, tyranniques, plus ou moins formalisées et généralement soutenues par une force de contrainte.
C’est d’ailleurs la nature de cette force de contrainte – contrainte sociale, économique, technologique, pressions, chantage, terreur, extorsions, force de police, forces armées – qui permet de reconnaître le pouvoir et qui en somme l’institutionnalise. On peut alors identifier le pouvoir avec les institutions ou les personnes qui l’exercent et qui manient la contrainte : clergés, mafias, multinationales, syndicats, partis, états.

C’est bien la limitation du second type de pouvoir, c'est-à-dire du pouvoir sur autrui et surtout la limitation de ses moyens d’action, c'est-à-dire de sa force de contrainte, que réclame l’anarchie. On remarque cependant que pour être effective, cette limitation pourra également impliquer une limitation du premier type de pouvoir, c'est-à-dire du pouvoir sur les choses.

Pourquoi limiter le pouvoir sur autrui ?

D’un point de vue éthique la justification de cette limitation est la même que celle qui conduit à limiter les différences de revenus et de richesse (voir la note du 26 mars sur le communisme). Si l’on considère que les êtres humains sont libres et égaux, pourquoi certains d’entre eux pourraient-ils imposer leur volonté aux autres ? Qu’en est-il cependant, lorsque le pouvoir est exercé, non pas par des hommes, mais par des institutions, auxquelles ces hommes sont censés avoir librement consentis la gestion de certains aspects de leur vie ? La question mérite d’être posée, même s’il faut remarquer que dans les faits, ce « consentement » est rarement explicite (à aucun moment, on ne demande à la personne qui naît et réside en France, s’il est d’accord pour reconnaître l’autorité de l’état Français) et que derrière les institutions il y a toujours des hommes pour exercer le pouvoir et peut-être pour en abuser. Même si l’on admet la validité de ce « consentement », et la probité des gouvernants, la question de la légitimation du pouvoir n’est pas réglée.

En effet, qu’est ce qui peut justifier un pouvoir quelconque sur autrui ?

- Le fait que ceux sur lesquels s’exerce ce pouvoir ne savent pas « ce qui est bon pour eux », le fait que livrés à eux-mêmes, ils entreprendraient des actions qui leur seraient non seulement nuisibles, mais qui seraient nuisibles à l’ensemble de la collectivité. Le pouvoir est dans ce cas justifié par l’ignorance ou l’incapacité de ceux qui lui sont assujettis (par exemple on justifie ainsi le pouvoir des parents sur les enfants).

- La nécessité d’empêcher, voire de punir, des comportements violents, criminels ou simplement préjudiciables à l’ensemble de la collectivité. Le pouvoir est dans ce cas justifié par la dangerosité de ceux qui lui sont assujettis.

- Plus généralement, le pouvoir peut être justifié par la nécessité de lutter contre un autre pouvoir jugé néfaste et arbitraire. Le pouvoir est dans ce cas justifié par la force à laquelle il s’oppose.

Il apparaît que dans tous les cas, le pouvoir est le signe d’un échec ou d’un dysfonctionnement. Il ne peut se justifier que pour empêcher des comportements irresponsables ou dangereux ou pour s’opposer à d’autres pouvoirs. Si les dysfonctionnements viennent à disparaître, si les menaces sont écartées, le pouvoir ne se justifie plus.

Mais, le plus souvent, le pouvoir ne se justifie pas du tout.

... La suite à la prochaine réflexion...

Retour en haut de la page réflexions.

5) Pourquoi l’anarchie ? - Seconde partie

anarchie et démocratie Retour à la réflexion précédente.

Mais, le plus souvent, le pouvoir ne se justifie pas du tout.

D’une part, le risque n’est jamais totalement écarté que le pouvoir devienne un moyen pour ceux qui l’exercent, d’accroître leur richesse ou leur capacité de domination. Le pouvoir devient alors proprement arbitraire. Il a peut-être été institué pour favoriser l'atteinte d'un bien commun ou pour lutter contre une certaine forme d'oppression, mais il ne sert en fin de compte que des intérêts privés.

D’autre part le pouvoir tend naturellement à devenir son propre but et sa propre justification. Il montre une propension à accroître démesurément ses moyens, bien au-delà de ce qui est nécessaire à la réalisation des buts qui lui sont initialement fixés. Pour preuve la constitution des forces armées, pour preuve la constitution des arsenaux nucléaires qui font peser sur l’ensemble de l’humanité une menace bien plus importante que toutes les autres menaces qui peuvent être envisagées. L’abus de pouvoir n’est d'ailleurs pas le privilège des états. Toute institution, toute entreprise, tout parti, tend naturellement à oublier sa raison d’être première pour accroître démesurément son pouvoir, pour conforter sa capacité de domination. Ainsi l’industrie d’armement, ainsi l’industrie agro-alimentaire, ainsi les producteurs de tabac, ainsi les divers partis communistes qui s’étaient donner pour but de libérer les prolétaires et qui finalement, pour la préservation du pouvoir sont prêts à tous les mensonges, toutes les compromissions et tous les crimes.

Le pouvoir est dans tous les cas très difficile à contenir. Même si l'on veut rendre plus juste ses conditions d'exercice, on ne l'a pour autant pas adouci. D’un point de vue éthique, il est certes inacceptable qu’une poignée d’actionnaires, à la tête d’une multinationale, puissent seuls décider du sort de quelques milliers de travailleurs. Mais même si le pouvoir était dans ce cas rendu aux salariés, la question se poserait encore de la légitimité d’une telle concentration de moyens, et du contrôle que la collectivité toute entière serait en droit d’exiger de son emploi.

Le pouvoir est donc dangereux. Difficilement contrôlable, il faut sans cesse veiller à le limiter, à le contraindre, il faut sans cesse lui demander des comptes.

Le pouvoir est encore le plus souvent inefficace. En effet, il est toujours difficile, pour un petit nombre d’individus, d’orienter au mieux les actions du plus grand nombre, de façon à optimiser leur bien être. Les errements de toutes les bureaucraties sont là pour nous le rappeler.

Le pouvoir n’a-t-il pourtant pas un rôle de coordination ? Ne faut-il pas édicter des règles et définir des cadres au sein desquels les agents pourront agir librement ?

Cette définition de règles communes ne fait pas obligatoirement intervenir le pouvoir. Elle peut résulter d’un accord commun ou du partage d’une science ou d’une rationalité. Ces règles peuvent s’imposer d’elles-mêmes, parce qu’elles sont les plus adaptées, sans qu’il y ait besoin d’un pouvoir pour les valider.

Mais n’est-ce pas la définition même du marché et de la « libre » concurrence ? Le libéralisme économique n’est-il pas, de ce point de vue, la meilleure illustration de l’idéal libertaire ?

Telle est la grande illusion, ou plutôt, le grand mensonge que voudraient imposer ceux qui disposent du pouvoir économique. Telle est l’hypocrisie des partisans du libéralisme, lesquels ne sont le plus souvent que les représentants des pouvoirs qui truquent les règles du jeu et s’arrangent pour que dans les faits, l’échange ne soit jamais libre. L’offre et la demande ne se confrontent pas sans contrainte sur le marché. D’emblée, l’échange est inégalitaire. L’inégale concentration des richesses rend inégales, dès le départ, les conditions de l’échange. Que peut faire valoir le salarié qui n’a que son temps à louer, face à celui qui emploie 10 000 de ses semblables ?

Peut-être, pourrait-on accepter le libéralisme, si du passé, table rase était faite, si toutes les richesses étaient redistribuées, si tous les gains étaient périodiquement remis en jeu. Mais tel n’est pas le cas. Dans les faits, la concurrence n’est jamais libre. La captation des richesses et des marchés repose sur la violence. La suprématie économique est soutenue par l’impérialisme militaire, par la colonisation, par le pillage des ressources. Ce n’est que lorsqu’ils ont pris l’avantage, que les détenteurs du capital réclament le libéralisme. Pour qu’aucun pouvoir ne leur reprenne ce qu’ils ont eux même enlevé par la force.

Par ailleurs, même si les richesses étaient redistribuées, même si les conditions de l’échange rendaient possibles la constitution d’une libre concurrence, nous avons vu quelles menaces, l’accroissement de la production et des dépenses énergétiques « par le libre jeu du marché » faisaient peser sur l’écologie.

Mais comment y remédier ?

Comment remettre en cause les anciennes règles d’échanges, sans constituer de nouveaux pouvoirs, peut-être plus terribles, plus inefficaces ou plus injustes que les anciens ? C’est le drame de toutes les révolutions, qui détruisent un pouvoir, pour le remplacer par un autre.

L’écologie semble elle-même réclamer « un pouvoir », pour modifier les règles de production, de consommation et d’échange. Comment pourrait-elle, sans ce « pouvoir » proscrire les comportements polluants ? Comment pourrait-elle interdire la surconsommation et l’emploi inconsidéré des ressources ?
Le tract du 24 mars sans le nommer, semblait faire référence à un gouvernement ou du moins à une autorité mondiale qui définirait les nouvelles règles nécessaires à la préservation de la planète, qui, peut-être, fixerait la valeur annuelle de l’énergie pouvant être employée sur la terre sans risque de dégrader le climat et d’épuiser les ressources.
Mais là encore, comment empêcher que cette autorité abuse de son pouvoir ? Comment empêcher que sa tyrannie devienne mondiale ? Tout dépendrait des moyens qui lui seraient accordés et des contre-pouvoirs qui la lieraient…

Et comment envisager la création d’un état mondial sans craindre l’avènement d’une technocratie et d’une bureaucratie aussi odieuse qu’inefficace ? Il est difficile de répondre à cette question cruciale. Et pourtant la réponse qui y sera apportée sera dans doute l'enjeux central de la prochaine décennie. Cette question renvoie à la définition des différents niveaux d’intervention, à la part de la vision globale et de l’autonomie locale, à la confrontation du dirigisme, de la planification et de l’autogestion et surtout aux diverses stratégies d’autonomisation des agents. En effet, plus les agents sont autonomes, plus ils peuvent répondre par eux-mêmes à leurs besoins et à leurs désirs et moins ils sont soumis au pouvoir. Mais cette autonomisation ne peut s'exercer que dans un cadre qui permette à chacun d'obtenir des conditions de vie décentes et qui assure pour tous la préservation des ressources et de l'environnement. Tous ces thèmes nous retiendront naturellement dans les prochains articles d'Eprit68

Remarquons que la meilleure solution consisterait à définir un nouveau protocole d’échange qui, de lui-même, encouragerait les comportements vertueux et, de lui-même, limiterait les risques de concentration et d’abus de pouvoir. Mais il faudrait auparavant créer les conditions d’application de ce nouveau protocole, pour que l’échange soit véritablement plus égalitaire, pour qu’il réponde mieux aux besoins réels, pour qu’il ne condamne pas l’avenir… Et comment y parvenir sans remettre en cause l’actuelle concentration des richesses ? Comment y parvenir sans remettre en cause l’actuelle concentration des pouvoirs ?

Pour l’heure, nous pouvons retenir que le pouvoir gagne toujours à être limité. Il ne peut être justifié que dans un nombre limité de circonstances et ses moyens ne doivent jamais excéder la tâche qu’il doit accomplir.
Telle est la théorie mais en pratique ? Comment lutter contre les pouvoirs arbitraires ? Comment combattre leurs abus maintenant, sans prendre le risque de générer de nouveaux pouvoirs arbitraires ? Je tenterai d'apporter dans les prochains jours quelques réponses à cette question. Le pouvoir peut en effet selon moi être limité,

Par la diffusion de l’information

Par la résistance pacifique et la désobéissance systématique

Par le recours au réalisme

Et bien sûr et plus généralement, par tout ce qui concoure concrètement à l’autonomisation des agents.

Le lien entre l’anarchie et l’écologie peut, en effet, être réalisé à un autre niveau. L’écologie nous conduit à préserver notre environnement en réduisant nos émissions polluantes. La pollution peut en effet être considérée comme une forme d’entropie, comme une dégradation de l’ordre d’un système. Il faut donc tenir compte dans notre action sur les choses lorsque nous produisons de nouveaux biens et lorsque nous les consommons.
De même, la théorie anarchiste nous conduit à considérer le pouvoir comme un polluant des relations sociales. Le pouvoir correspond à l’entropie des relations humaines, à la dégradation des termes de l’échange entre les êtres humains. Dans nos rapports avec autrui, il faut donc veiller à limiter au maximum les rapports de pouvoir.
Pour une action sur les choses, une production ou une consommation, il faut toujours rechercher la plus faible dépense d’énergie (ce qui intègre la plus faible pollution, car la pollution elle-même peut être comprise comme la dépense d’énergie nécessaire à son traitement, c’est à dire au rétablissement du niveau d’ordre initial du système).
Pour une action sur autrui, il faut toujours rechercher le plus faible exercice de pouvoir.

Cette note, enfin, appelle une synthèse des précédentes réflexions portant sur l’écologie, le communisme et l’anarchie. Cette synthèse doit notamment permettre d’aborder plus généralement le thème de la propriété. Tel sera l’objet du premier nouveau dossier d’Esprit68.

Retour en haut de la page réflexions.

6) C'est quoi le bonheur ?

Retour à la réflexion précédente.

bonheur global

Suite à un précédent message qui faisait référence au Bonheur National Brut, mesuré au Bhoutan, et pour organiser une première synthèse des précédentes réflexions, je vais poser la question suivante :

Qu’est-ce que le bonheur ?

Est-ce que la possession d’un véhicule motorisé, d’une télévision, d’un téléphone portable, d’une résidence avec piscine, d’un yacht, accroît forcément le bonheur, dans toutes les circonstances et si oui, dans quelle proportion ? Est-ce que l’équivalent monétaire de toutes ces possessions est la bonne mesure du bonheur ?

Nos précédentes réflexions semblent indiquer que non !

Si le bonheur est difficile à définir et à évaluer, et donc s'il est difficile de déterminer comment l'atteindre à coup sûr, il est plus facile de s’entendre sur ce qu’est le malheur, c’est à dire sur ce qu’il faut éviter.
Ce qu’il faut prioritairement éviter, c’est que les besoins élémentaires ne soient pas satisfaits, ce qu'il faut encore éviter, c’est la guerre, les diverses calamités, la privation des libertés fondamentales…
Est-ce que la satisfaction des besoins élémentaires et l’évitement des calamités suffisent au bonheur ? Peut-être… On voudra cependant admettre que ce bonheur peut être augmenté par un accroissement de richesse ou un accroissement de pouvoir sur les choses (pour reprendre nos précédentes formulations), si et seulement si, cet accroissement ne s’accompagne pas de la non satisfaction présente ou avenir des besoins élémentaires de certains agents, ou d’une privation de leur libertés fondamentales, physiques ou intellectuelles.
Au niveau global, le bonheur est donc la somme des satisfactions élémentaires individuelles, à laquelle il faut retrancher les insatisfactions élémentaires et privations de liberté et rajouter l’accroissement des richesses et des pouvoirs sur les choses au-delà des satisfactions élémentaires.

Bonheur global = Somme des satisfactions élémentaires individuelles - Somme des insatisfactions et privations de liberté individuelles + Somme des accroissements supplémentaires individuels de richesse et de pouvoirs sur les choses.

Qu’est ce qui permet d’augmenter le bonheur global ?

1.1 l’optimisation de l’utilisation des ressources (et notamment le progrès technique et scientifique)
1.2 l’optimisation de la collaboration entre les agents pour produire et échanger les richesses et instruments de pouvoir sur les choses
1.3 l’optimisation de la répartition des richesses – car nous avons vu à l’occasion de la réflexion sur le communisme, que plus la répartition était inégalitaire, plus elle était éloigné de l’optimum, la « portion de richesse ou de pouvoir supplémentaire sur les choses » apportant une « portion supplémentaire de bonheur » qui va en diminuant.

Inversement, qu’est ce qui peut réduire, parfois dramatiquement, le bonheur global ?

2.1 l’épuisement des ressources
2.2 les calamités
2.3 la dictature, ou tout autre pouvoir arbitraire, politique, économique ou religieux, qui restreint les libertés fondamentales, physiques ou intellectuelles

La libre concurrence, le capitalisme, sont censés augmenter 1.2, mais ils contribuent dans les faits à diminuer 1.3 et à augmenter 2.1 et 2.3, donc à faire diminuer le bonheur global.
Un nouveau mode de régulation des échanges et de la production doit donc être trouvé, pour empêcher 2.1 et limiter 2.3, c'est-à-dire pour faire en sorte que les ressources soient sauvegardées et que les agents ne soient pas les jouets du marché, tout en préservant 1.2, c'est-à-dire en préservant leur envie de collaborer pour accroître la richesse et le savoir communs.
Ce nouveau mode de régulation suffira-t-il à améliore 1.3 ? Cela semble difficile ! Mais comment améliorer 1.3, c'est-à-dire la répartition des richesse, et commentimposer le nouveau mode de régulation, sans accroître 2.3, c'est-à-dire sans en venir à une « dictature » du prolétariat ou d’un parti ou du gouvernement mondial ?
C’est ce que nous devrons étudier !

Il y a en effet des solutions…

Il y a un nouvel esprit, un nouvel art de vivre à encourager,
il y a des situations, des comportements à dénoncer,
il y a des foules à convaincre, des regards à déciller…

C’est aussi cela l’Esprit 68 !

Pour poursuivre une réflexion qui pourrait donner lieu à la constitution d'un des futurs dossiers d'étude d'Esprit68, il conviendrait de déterminer comment le bonheur global pourrait être évaluéé pour une collectivité donnée. Nous avons vu hier que le Bhoutan a sa propre mesure, mais il est sans doute possible de l'améliorer et de l'objectiver. Il faudrait commencer par trouver une « unité » permettant de calculer la « somme » de « bonheur ». Ce pourrait être une unité de temps, comptabilisée positivement dans le cas d’une « bonne-heure » et négativement dans le cas d’une « mal-heure ». Pour une année et une population donnée, il faudrait prendre en compte les besoins élémentaires non satisfaits (et qui pourraient l’être par une réorientation des moyens de la collectivité) : par exemple recenser les individus qui ne peuvent pas se loger ou se nourrir ou se soigner convenablement et affecter un certain poids à toutes ses insatisfactions. Un sans-abri sur l’ensemble de l’année pourrait ainsi représenter « 365 » multiplié par « x » de « bonheur » (ou « + 365 » X « x » de « malheur »). Les heures de travail subies, c'est-à-dire effectuées alors que le salarié préfèrerait spontanément consacrer son temps au loisir, devraient également compter en négatif, mais avec un coefficient moins important. La richesse, les loisirs, les diverses possibilités offertes aux individus, devraient être à l’inverse comptabilisées en positif … Mais évidemment il faudrait tenir compte de certains effets pervers de la surproduction et de la surconsommation : pollution, alimentation dégradées, temps perdu dans les transports etc… La somme de « bonheur » pourrait également être pondérée en fonction d’autres indicateurs : taux d’accidents du travail, taux de suicides, consommation d’anxiolytiques etc… Peut-être s’apercevrait-on alors que le « bonheur » global est inférieur dans certains pays dit « développés » ou « riches », en comparaison à des pays affichant un plus faible PNB par habitant...
Evidemment, on se rend vite compte que de telles mesures seraient toujours un peu artificielles et qu'elles ne rendraient nullement compte de ce qu'est vraiment le bonheur. Et pourtant, elles seraient moins arbitraires que les indications actuelles libellées en terme de croissance, de consommation, de PIB ou de taux de chomage. Il s'agit bien d'évaluer l'efficacité globale d'une société au regard des buts qu'elle se donne. Mais en définitive, le but final de toute société ne peut être que le bonheur de ses membres. C'est ce bonheur qu'il faut tenter d'évaluer avec les indicateurs les moins mauvais possibles.

Retour en haut de la page réflexions.

7) Vertus du réalisme première partie

Retour à la réflexion précédente.

procès de Galilée
(D'après l'oeuvre de Joseph-Nicolas Robert Fleury, Galilée face au tribunal de l'inquisition catholique)

Lors d’un précédent message (le 31 mars), mes lecteurs auraient pu s’étonner de ce que je cite le réalisme comme moyen de limiter les pouvoirs…
On connaît la formule d’Ernesto Guevara : « Soyons réalistes, exigeons l’impossible ». Je voudrais cependant dépasser ce bon mot du « Che », pour tenter de définir sérieusement le sens que l’on peut conférer au réalisme dans une perspective révolutionnaire et même au-delà, dans une perspective libertaire.
Je considère en effet que la réalité est elle-même le premier et le meilleur des contre-pouvoirs et que l’attitude réaliste est non seulement un rempart contre l’arbitraire mais une garantie du respect d’autrui et de la liberté.
Cette note un peu philosophique pourra rebuter certains de mes lecteurs, mais je pense qu’elle aborde un thème important au sujet duquel l’héritage de 1968 a pu entretenir de nombreux contresens.
En effet, dans son rejet des pouvoirs établis, la réflexion suscitée par les évènements de 1968 a pu conduire à une remise en cause du discours scientiste, dérivant sur une critique de la science et de la rationalité.
Le refus des dogmes et des idéologies a également conduit à un relativisme extrême, voyant dans les faits de simples interprétations toujours relatives aux pouvoirs qui les imposent.
La vogue du psychédélisme et de ses expérimentations a entretenu l’espoir que l’on pouvait découvrir une autre réalité, loin du carcan de la rationalité, dans la consommation de drogue ou dans la pratique d’anciennes spiritualités, peut être dans le but de fuir l’illusion du pouvoir.

On a pu croire que cette remise en cause de la science, de la notion de vérité absolue et de la notion même de réalité, allait dans le sens d’une libération, qu’elle était peut-être la forme la plus aboutie de l’anarchie…

Je voudrais quant à moi défendre l’opinion exactement inverse !

Qu’est-ce que l’attitude réaliste ? Qu’est-ce que le réalisme ? C’est d’abord une philosophie qui s’oppose notamment à diverses formes d’idéalismes.
Pour simplifier, les différentes formes d’idéalismes soutiennent qu’il n’existe rien en dehors de l’esprit. En fait, il n’y a pas un seul idéalisme, mais une tendance générale de l’idéalisme à subordonner ce que nous appelons la « réalité » à l’esprit, à la conscience, ou à un « idéal », à un modèle « supra physique ». L’idéalisme défend généralement le primat de la pensée sur la matière. En ce sens, il est opposé au matérialisme. Mais il subordonne également ce que nous pouvons connaître à la manière dont les choses nous apparaissent, à la manière dont notre esprit s’en saisit et de ce point de vue, il s’oppose au réalisme.
Le réalisme postule au contraire qu’il existe une réalité indépendante de l’esprit. Il existe différentes variétés de réalismes, selon la définition que l’on voudra donner de la réalité. Le matérialisme en est une, mais ce n’est pas la seule. Je voudrais m’attacher ici à la définition la plus large que l’on peut donner de la réalité et donc à la forme la plus générale du réalisme.
Comment doit-on donc définir la réalité ? Elle est ce sur quoi différents sujets capables de communiquer, d’échanger des idées, peuvent s’accorder. Elle est ce qui n’est pas relatif à un seul sujet et ce qui peut constituer la base d’un accord intersubjectif.
On peut concéder à l’idéalisme que c’est notre propre constitution qui explique la manière dont les choses nous apparaissent. On peut également concéder au relativisme, que ce sont nos modes de pensées et les connaissances que nous avons déjà acquises, qui déterminent le savoir que nous pouvons obtenir sur les choses et le discours que nous tenons sur elles. Cependant, nous sommes bien réunis dans une même réalité. Il serait absurde de le nier. Sinon, il vous faudrait penser que vous êtes les seuls à lire les lignes de ce blog ! Cette réalité nous soumet à des règles communes que l’on peut, avec plus ou moins de pertinence et d’exactitude, tenter d’identifier : par exemple le fait qu’en tous lieux de la terre, les objets subissent la même accélération dirigée vers le sol.
Il semble également que nous partagions une même rationalité, ce qui d’ailleurs nous permet de communiquer efficacement, au-delà de nos particularismes culturels. Les preuves logiques sont susceptibles d’être comprises par tous les êtres humains. Il n’y a pas de traités de mathématiques différents selon les races, les langues, les nationalités ou les religions humaines.

Il y a donc une réalité qui nous rassemble et sur laquelle nous pouvons nous entendre.

Les succès que la science a obtenus depuis 4 siècles, reposent sur l’observation et la compréhension « objective » de cette réalité, c'est-à-dire sur une méthode qui vise à minimiser les particularismes et les opinions préconçues des observateurs, en ayant notamment recours à la formalisation mathématique, afin de parvenir à la vérité la plus générale possible, qui vaut dans le plus grand nombre de cas et pour le plus grand nombre d’individus.

Les pouvoirs arbitraires s’appuient au contraire le plus souvent sur l’idéologie, c'est-à-dire sur un discours élaboré sans référence avec la réalité, ou du moins sur un discours construit à partir d’un point de vue limité, en l’occurrence le point de vue du pouvoir.
La religion est l’exemple le plus représentatif de la tentative d’imposer un discours élaboré sans un recours à l’étude objective du réel et destiné à pérenniser la domination d’une église.
Les pouvoirs religieux ou politiques (parfois et malheureusement, ces deux pouvoirs se cumulent et se renforcent) construisent ainsi leur propre image de la réalité et tentent de l’imposer, sous peine de mort et de torture à ceux sur qui s’étend leur domination.
Le procès de Galilée est emblématique de cet abus particulièrement odieux du pouvoir. A cette occasion, l’église catholique et la "très sainte" inquisition, ne se souciaient pas de la réalité du mouvement de la terre autour du soleil. Elles s’inquiétaient seulement d’un autre discours qui pouvait remettre en cause leur pouvoir.

Ce n’est pas un hasard, si dans son extraordinaire et terrifiant roman 1984, George Orwell, fait tenir à O’Brien, le responsable du parti de Big Brother, un discours proche de celui que l’Église adopta à l’occasion du procès de Galilée :

« - Que sont les étoiles ? dit O’Brien avec indifférence. Des fragments de feu à quelques kilomètres. Nous pourrions les atteindre si nous le voulions. Ou nous pourrions les faire disparaître. La terre est le centre de l’univers. Le soleil et les étoiles tournent autour d’elle. … Dans certains cas, évidemment, ce n’est pas vrai. Quand nous naviguons sur l’océan, ou quand nous prédisons une éclipse, il est souvent commode de penser que la terre tourne autour du soleil et que les étoiles sont à des millions de millions de kilomètres. Et puis après ? Supposez-vous qu’il soit au-dessus de notre pouvoir de mettre sur pied un double système d’astronomie ? Les étoiles peuvent être proches ou distantes selon nos besoins. Croyez-vous que nos mathématiciens ne soient pas à la hauteur de cette dualité ? Avez-vous oublié la doublepensée ? ».

Dans cet extrait, George Orwell montre bien que les interprétations « objectives » du réel, fournies par la science sur la base de l’observation, tendent le plus souvent à heurter les pouvoirs établis, politiques ou religieux, parce que ces visions scientifiques du monde révèlent le caractère arbitraire ou factice des discours idéologiques. En retour, les pouvoirs établis (ou qui aspirent à l’être) tentent naturellement de limiter la portée des assertions scientifiques, même s’ils veulent dans le même temps pouvoir bénéficier de la puissance technique conférée par la science. De là un discours schizophrénique, une « double pensée », comme dirait Orwell, qui peut également s’interpréter comme une mauvaise foi hystérique, qui contre la raison, s’arme de la violence et de l’intolérance.

Ainsi les « créationnistes » seraient sans doute prêt à accepter l’emploi du carbone 14, l’observation du décalage des galaxies vers le rouge, de la dérive des continents, ou de tout autre procédé ou explication incompatible avec leur thèse, dès lors que chacun admet que, malgré tout, le monde a été créé en 6 jours il y a quelques milliers d’années. L’essentiel n’est pas pour eux la recherche de la cohérence ou la vérité, mais que chacun se soumette à leur foi, c'est-à-dire à leur pouvoir. Sans doute veulent-ils croire que ce pouvoir est plus important que les faits, qu’il est en somme plus réel que la réalité. Et sans doute doit-on se désoler de cette forme d’affection de l’esprit frappant tant d’êtres humains, qui de tout ce que l’univers peut leur offrir, ne veulent considérer que les plus dérisoires et les plus pathétiques projections d’eux-mêmes.

Mais les faits sont là et ils sont têtus…

La réalité est l’ennemie du pouvoir.

Elle est encore ce qui unit les êtres humains et leur permet de s’accorder...

La suite à la prochaine réflexion...

Retour en haut de la page réflexions.

8) Vertus du réalisme - seconde partie

Retour à la réflexion précédente.

che guevara

....
La réalité est l’ennemie du pouvoir.

Elle est encore ce qui unit les êtres humains et leur permet de s’accorder.

Le réalisme, au-delà de sa contribution effective à l’élaboration du discours scientifique, est une attitude qui me paraît favoriser une philosophie universaliste et humaniste. Cette attitude incite à rechercher ce qui n’est pas relatif, c’est à dire ce qui vaut pour différents esprits, ce qui permet donc à ces différents esprits de se mettre d’accord et de communiquer. Concrètement ces différents esprits, ce sont des femmes et des hommes et se sont même tous les êtres humains si l’on considère que l’espèce humaine partage la même rationalité. Le réalisme sert ainsi un but fort honorable et sympathique puisqu’il permet aux esprits figés dans le solipsisme et aux hommes enfermés dans le communautarisme, de se mettre d’accord, de sortir d’eux-mêmes, de dépasser leurs particularismes, de se comprendre et peut-être de s’apprécier. Il ouvre les fenêtres de notre esprit sur la richesse du monde qui nous entoure.
A l’inverse, tous les pouvoirs et tous les obscurantismes qui y sont liés, voudraient réduire le réel à une révélation, à un livre – qu’il soit rouge ou vert, brandit par Moïse, Saint Paul, Mahomet ou Mao-tsé-toung – ou à un parti, ou à un homme providentiel…
C’est ainsi que la religion entend souvent contester à la science sa capacité à décrire la réalité pour se proclamer seule compétente en la matière. Mais sur quoi repose la religion ? Sur un texte, sur le témoignage d’un prophète, sur une conviction ou sur une révélation individuelle… C'est-à-dire sur une part réduite du monde. Dans sa prétention à dire le vrai, la religion pourrait être comparée à une science qui ne prendrait pas en compte toutes les observables, qui ne tiendraient pas compte de tous les témoignages et de tous les points de vue. La science réaliste se propose de rendre compte de toutes les observables, c’est pour cela que son explication, du moins son explication des faits, est toujours meilleure que l’explication religieuse.

Cette ouverture, à laquelle nous convie l’attitude réaliste, relativise également la place de l’homme dans l’univers. L’étude objective du réel nous montre que l’homme n’est apparemment pas l’aboutissement de la réalité, il n’est pas le lieu où elle se récapitule toute entière. La condition de l’être humain, perdu dans l’univers, partageant avec des millions d’autres espèces vivantes la surface habitable d’une petite planète, depuis un temps extrêmement court (pas même un millième de l’histoire de la terre) conduit naturellement à réfuter tout anthropocentrisme. L’univers n’est pas construit à l’image de l’homme, qui n’est qu’un phénomène contingent. Les lois ou les déterminants de l’univers n’ont en outre rien de commun avec les énoncés de la morale humaine : le misérable pécheur, lâché du haut de la tour Eiffel subit exactement la même accélération que l’homme vertueux et s’écrase en même temps que lui sur le sol. Il ne faut donc pas espérer en un dieu qui récompenserait les bons et punirait les méchants. Le bien, c’est aux hommes de le faire triompher car c’est eux qui le définissent.

En effet, si le réel, si le monde physique, est indépendant de notre esprit, nous sommes les seuls responsables de nos jugements éthiques et esthétiques.
Il faut donc bien distinguer, dans tout discours, ce qui relève des faits, de la réalité extérieure, indépendante de notre esprit et ce qui relève de nos jugements de valeur, de nos habitudes, de nos coutumes, de nos aspirations.
Ainsi, le discours portant sur le réchauffement climatique, ou sur l’énergie qui peut être dépensée sans dégrader les ressources et le climat, est un discours qui porte sur des faits, sur une réalité têtue qui résiste à nos bonnes ou à nos mauvaises intentions. Ce discours peut certes être amendé. L’état des connaissances, des sciences et des techniques, lui confère une plus ou moins grande précision, c'est-à-dire une capacité de prédiction plus ou moins importante. Mais par vocation, ce discours renvoie à une réalité objective.
A l’inverse, lorsque je présente l’accroissement du Bonheur Global comme un but (voir la note du 2 avril), je propose un jugement éthique, qui n’est pas directement dicté par les faits. On pourrait en effet soutenir qu’il est plus juste ou plus souhaitable de construire une société inégalitaire, dans laquelle certains individus seraient des maîtres et d’autres des esclaves, pour qui l’aspiration au bonheur n’aurait pas même à être envisagée.
Pour faire simple, l’écologie est une exigence réaliste alors que l’anarchie et le communisme sont davantage des exigences éthiques.

A noter pourtant que la sauvegarde de l’économie capitalisme et la volonté de mettre sur pied une société inégalitaire, se heurtent tout de même à des faits : Le mode actuel de production et de consommation semble objectivement modifier le climat dans un sens défavorable à tous les hommes et épuiser les ressources énergétiques. Par ailleurs, il semble difficilement envisageable de placer la partie privilégiée de la population dans une « bulle », au sein d’un environnement écologiquement préservé, en dessous d’un ciel réservé et débarrassé des nuages polluants voilant le soleil.

Le réalisme, qui nous invite à adopter le point de vue le plus général et le plus global possible, est en tout cas une attitude salutaire. Il nous conduit à ne pas oublier que nous partageons tous une même planète, dotée de ressources limitées. De ce point de vue, certaines théories révolutionnaires, au demeurant fort convaincantes et fort intéressantes, pêchent par manque de réalisme.
Ainsi les TAZ (Temporary Autonomous Zone), ou Zones Autonomes Temporaires, proposées par le théoricien anarchiste Hakim Bey constituent une proposition réaliste dans certains de ses moyens (J'y consacre un article, en date du 15 mai) mais non pas dans ses fins, car elle ne nous dit pas comment la répartition et l’utilisation des ressources sont envisagées au niveau global. Hakim Bey, peut bien comparer le Web au réseau maritime des pirates du XVIIIième siècle, il oublie de préciser que le Web, comme les bateaux pirates, n’ont vu le jour que grâce à une infrastructure technologique, productive et marchande et grâce à un certain mode d’utilisation des ressources, qui de nos jours, engage l’humanité toute entière (voir à ce sujet le post du 1er avril sur l’énergie nécessaire au fonctionnement du Web).

Cette référence aux infrastructures pourrait laisser penser que je défends un point de vue « marxiste ». Ce n’est pas tout à fait exact, même s’il faut reconnaître que le marxiste est éminemment réaliste de par sa vision globale et sa référence aux infrastructures et aux déterminants concrets de la production. Il ne l’est malheureusement pas dans son adhésion au « matérialisme dialectique » qui n’est qu’une séquelle de l’idéalisme hégélien. Les lois du réel ne sont pas « dialectiques ». Pour décrire la réalité, il vaut mieux avoir recours au vocabulaire de la science physique et de la biologie, plutôt que d’invoquer, sans lien direct avec l’observation, je ne sais quelles notions dialectiques.

Il est dans tous les cas capital (sans jeu de mot) de distinguer le versant objectif du versant éthique ou esthétique d’un discours, même si la réalisation de l’idéal éthique ou esthétique, ne peut s’affranchir des considérations objectives.

Certains discours pervertissent cette exigence en faisant passer des jugements éthiques et esthétiques pour de jugements de faits. C’est le cas des religions ou des grandes philosophies idéalistes qui présentent des particularismes sociaux et culturels ou des jugements de valeurs le plus souvent réactionnaires, comme relevant de l’ordre du monde. Mais d’autres types de discours tentent de revêtir la dignité de la science afin de présenter comme inéluctables des comportements dont la pérennité ne dépend que de notre volonté.
C’est notamment le cas de la (pseudo)science économique, qui voudrait considérer le fonctionnement actuel du marché comme une réalité objective.
Nous ne pouvons pas utiliser l’énergie autrement que nous l’impose le monde physique, mais les règles de l’échange, c’est nous qui les déterminons. Comme on l’a vu dans le message du 26 mars sur le communisme, c’est nous qui décidons quel échange doit être monétisé et quel échange échappe à la monétisation. C’est nous qui déterminons les conditions de la monétisation et de l’échange. Ces conditions nous pouvons et nous devons les changer, car elles ne renvoient pas à l’incontournable réalité physique, elles ne sont que des conventions, des conventions qui ne permettent pas d’aboutir à la plus grande utilité mais qui sont pérennisées car elles font le jeu des pouvoirs établis…

Pour reprendre le mot d’Ernesto Guevara, il faut donc être réaliste pour déterminer ce qui est possible et pour ensuite l’exiger. On n’exigera pas qu’une parcelle d’un hectare fournisse l’énergie nécessaire aux besoins de 100 êtres humains, car dans l’état actuel des sciences et des techniques, ce n’est pas possible. Mais on exigera le communisme et l’anarchie, non seulement parce que c’est possible, mais parce que c’est souhaitable.

C’est en référence au réalisme et en hommage au philosophe et poète latin du 1er siècle avant Jésus-Christ que je prends le nom de « Lucrèce88 ».
Penseur matérialiste, reprenant la doctrine d’Epicure dans son immense et magnifique poème De rerum natura, Lucrèce est l’un des plus convaincants pourfendeurs de la religion.
Son matérialisme antique peut certes être critiqué à l’aune des découvertes scientifiques récentes, il n’en demeure pas moins une tentative lucide, courageuse et extrêmement rafraîchissante, visant à s’affranchir des dogmes et des discours idéalistes. Immergé dans une réalité qui lui est extérieure et dont il n’est que l'un des fruits contingents, l’homme, nous dit Lucrèce, est libre de construire comme il le souhaite son bonheur et son avenir en se confrontant de la manière la plus lucide et la plus responsable au réel.

Ce thème du réalisme sera bientôt prolongé par une réflexion sur les rapports entre science et pouvoir.

Retour en haut de la page réflexions.

9) Science et pouvoir

Retour à la réflexion précédente.

science et pouvoirs, démocratie des savoirs

Quels sont les rapports de la science au pouvoir ?

Ces rapports sont naturellement ambigus.

J’indiquais dans la précédente réflexion, que la réalité était l’ennemie du pouvoir. Or, la démarche scientifique est bien la meilleure et la plus noble illustration de l’attitude réaliste dont je voulais hier démontrer les vertus.
La compréhension objective de la réalité proposée par la science, la perpétuelle confrontation de ses énoncés aux faits, sont de puissants antidotes contre les idéologies préfabriquées et contre l’absurdité des dogmes religieux, figés depuis des siècles dans l’ignorance et le conservatisme.
On reproche parfois à la science de désenchanter le monde et, peut-être, de briser le rêve, l’espoir, l’utopie, voire la révolution.
Mais d’une part, comment pourrions-nous être adulte et libre et continuer de nous bercer de fables et d’illusions, et continuer de nous réfugier dans le mensonge, plutôt que d’affronter la réalité ?
D’autre part, il n’est pas dit que l’explication scientifique soit moins « enchanteresse » que l’explication mythique ou religieuse. Comprendre que le ciel est bleu au-dessus de nos têtes et qu’il rougit au lever ou au coucher du soleil, à cause du trajet plus ou moins long de la lumière dans l’atmosphère et de l’inégale diffusion des différentes longueurs d’ondes, est pour moi aussi « enchanteur » que de continuer à croire que les doigts d’Aurore colorent nos matins et que le char d’Hélios transporte l’astre solaire de l’orient à l’occident.
Enfin, concernant l’espoir, la science n’est-elle pas un outil dont nous devons nous servir pour faire entrer la révolution dans le champ du possible, pour transformer le rêve en réalité, l’utopie en pays, l’uchronie en Histoire ?

Mais alors pourquoi cette défiance vis à vis de la science, parmi les véritables héritiers, libertaires et révolutionnaires de l’esprit de mai ? Pourquoi cette défiance dans les milieux même qui sont les plus favorables aux luttes sociales, écologiques et politiques ?

Pour trois principales raisons à mon avis :

1) La science a donné de nouvelles armes aux pouvoirs étatiques, nationalistes, religieux, industriels.
2) La science a permis de constituer l’appareil de production et de consommation qui aujourd’hui transforme la planète en un lieu hostile à l’homme et épuise ses ressources.
3) La science a permis de constituer l’appareil militaire qui demain pourrait entièrement détruire la planète.

Je vais revenir successivement sur ces 3 « fautes » de la science et sur les moyens de les atténuer.

Concernant la première « faute », à savoir la propension de la science à devenir un instrument du pouvoir, il faut commencer par reconnaître qu’il existe, à la base de la démarche scientifique, des aspirations légitimes et salutaires qu’il ne faut pas songer à réfréner : la volonté d’explorer le monde sous tous ses aspects et la confrontation lucide de l’intelligence au réel.
Mais la science ne vise pas seulement à favoriser la compréhension ou la connaissance de la réalité, elle vise aussi à accroître la capacité d’action, c'est-à-dire à accroître le pouvoir sur les choses. Nous avons vu dans les notes du 30 mars et du 2 avril que l’accroissement du pouvoir sur les choses n’était pas mauvais en soi et qu’il pouvait même aller dans le sens d’une augmentation du « bonheur global ». Le problème vient de ce que l’accroissement du pouvoir sur les choses permet le plus souvent d’accroître le pouvoir sur les gens et qu’il débouche rapidement sur le contrôle arbitraire et sur la privation des libertés individuelles.
Chaque médaille forgée par la science, et la technique qui la met en œuvre, semble ainsi présenter son revers : par exemple, le développement de l’informatique permet d’accroître notre savoir, d’échanger nos idées, mais c’est aussi un formidable moyen d’inquisition et de contrôle.
Il est vrai que la science nous offre des moyens et non pas des fins et que ces fins peuvent être confisquées par les pouvoirs établis.
En fait, c’est bien lorsque le savoir ou les applications techniques sont captés par un pouvoir quelconque, c'est-à-dire lorsqu’ils ne sont pas partagés, qu’ils deviennent des instrument de domination.
La science et la technique sont comme l’argent : ils font le malheur de ceux qui ne les possèdent pas.
Si les cultures OGM sont d’abord un instrument de domination (nous ne parlons pas encore de leur danger sur l’environnement ou sur les organismes), c’est parce que quelques multinationales détiennent le monopole de la fabrication des semences génétiquement modifiées et que ces sociétés sont susceptibles d’en imposer, dans un avenir plus ou moins proche, les conditions de diffusion à tous les agriculteurs de la planète.
C’est au contraire le partage de l’information, de la connaissance et de la technique, qui dans tous les cas affaiblit le pouvoir.

Concernant la deuxième « faute », c’est bien parce que la science s’est donnée au capitalisme marchant, parce qu’elle offre ses moyens à la surconsommation, qu’elle en décuple les inconvénients. L’intégration de la science au mode de production capitaliste a également conduit à l’émergence de lobbies scientifiques qui ne se distinguent en rien des lobbies industriels et qui n’aspirent, comme eux, qu’à accroître leur capacité de domination. Ainsi émergeront des lobbies du nucléaire, mais aussi de cyniques promoteurs des éoliennes ou des carburants bio, comme ont émergé des lobbies de l’acier ou du tabac.
Le véritable antidote au pouvoir de ces lobbies, serait évidemment la redéfinition du mode de régulation de la production, de la consommation et des échanges. Elle consisterait également en une maîtrise de l’engagement des moyens dans telle ou telle application technique ou scientifique. Cette maîtrise, que les seules lois du marché ne parviennent pas à imposer, parait indispensable quand ces « moyens » représentent une part importante de l’énergie qui peut raisonnablement être consommée sur terre. Comme on l’a vu dans la note du premier avril, il n’est pas forcément inutile d’employer une part importante de l’énergie dans le fonctionnement du réseau Internet. Mais dans quelle proportion et avec quelle priorité ? De même quelle part de l’énergie engager dans la conquête spatiale ? Et comment éviter qu’une part de l’énergie soit employée dans un but aussi stupide que les applications militaires ? On retrouve ici la première « faute » de la science, à savoir sa captation indue par un pouvoir, qui n’est pas forcément le pouvoir économique mais qui peut être aussi le pouvoir d’état, ou le plus souvent une association de ces deux pouvoirs, les industries de l’armement s’appuyant naturellement sur les pouvoirs étatiques et nationalistes pour écouler leurs marchandises. Cette maîtrise de l’engagement des moyens consacrés à la science et à la technique réside sans doute dans une nouvelle forme de démocratie énergétique qui reste à inventer.

Quant à la troisième « faute » de la science, il faut admettre que certaines de ses applications recèlent par nature de redoutables dangers : c’est le cas de la technologie nucléaire notamment lorsqu’elle est employée à des fins militaires. Mais c’est aussi le cas de la génétique. Remarquons cependant que ces applications font le plus souvent courir de véritables risques à l’humanité, lorsque des moyens considérables y sont consacrés. C’est le cas (du moins j’espère ne pas me tromper, voir à ce sujet la vidéo du jour) pour l’acquisition de l’arme atomique, qui nécessite l’acquisition d’un minerais rare, l’uranium, et son enrichissement par des procédés industriels lourds. C’est parce qu’un pouvoir dispose indûment de tels moyens que le risque se matérialise. Ce sont donc ces moyens qui doivent lui être refusés.

Comme on s’en doutait la science n’est pas mauvaise en soi, c’est évidemment l’usage qui en est fait qui peut être condamnable. Le discours réaliste de la science doit au contraire conduire à démasquer et à discréditer les idéologies délirantes dont se servent les pouvoirs pour justifier leur mainmise sur les connaissances, sur les techniques et sur les moyens qui y sont consacrés. Par ailleurs, ce seront peut-être les nouveaux moyens mis à dispositions par la science, qui permettront de fournir des conditions de vie décentes à bientôt 10 milliards d'êtres humains. Si seulement ces moyens sont partagés !

Comme l’énergie, la science doit être partagée, distribuée, diffusée. La seule différence est que ce partage n’épuise pas la science mais au contraire la renforce. Si la surconsommation de biens matériels détruit notre planète, la surconsommation de connaissance ne pollue pas l’esprit, mais l’immunise au contraire contre tout ce qui l’asservit.

Retour en haut de la page réflexions.

10) Pour en finir avec la religion - première partie

Retour à la réflexion précédente.

internationale obscurantiste
« L’humanité se divise en deux catégories de personnes : une, qui aime le bien et la justice, l’autre qui a un penchant pour le mal. Cependant, avec l’aide de Dieu et des efforts continus, il devient possible pour l’homme de combattre le mal ainsi que ses causes. » Extrait de la DECLARATION de MADRID, Publiée par La CONFERENCE MONDIALE SUR LE DIALOGUE Organisée du 16 au 18 juillet 2008 par LA LIGUE ISLAMIQUE MONDIALE à MADRID et présidée par le roi Abdallah d'Arabie.

Première réflexion sur un thème qui nécessiterait bien des développements et que je diviserai en deux parties : d'abord pourquoi en finir avec la religion et ensuite comment en finir avec elle.
La première partie, un peu vigoureuse, est proche dans sa forme des slogans d'Esprit68. Elle sera donc naturellement complétée par un slogan anticlérical.

1) Pourquoi en finir avec la religion ?

Parce qu’elle est tout simplement nocive !

La religion ne constitue pas seulement un discours faux sur la réalité,

la religion ne constitue pas seulement un vecteur de violence et d’intolérance,

la religion ne constitue pas seulement une force réactionnaire et conservatrice,

la religion ne constitue pas seulement un obstacle à la libération des mœurs et à la conquête du bonheur individuel,

la religion ne constitue pas seulement un obstacle au développement spirituel et moral de l’homme, figé dans le dogme des églises,

la religion est un obstacle à la compréhension et à la mise en œuvre des changements nécessaire à la survie et au bien-être de l’humanité !

Comment conduire l’indispensable révolution, si complexe et difficile à mettre en œuvre, qui redéfinirait les modes de production, de consommation et d’échanges, qui redéfinirait les rapports au pouvoir, si les esprits sont encore saisis par l’égarement religieux ?
Comment discuter avec un intégriste de la nécessaire réduction de tous les pouvoirs et du chemin difficile à accomplir vers l’anarchie ?
Comment parler efficacement de l’urgence écologique avec des interlocuteurs qui exaltent leur croyance dans l’autre monde et qui, s’ils sont cohérents avec leur foi, ne peuvent accepter le discours objectif de la science.
Comment ouvrir l’esprit aux foules fanatisées, endoctrinées, détournées par ceux-là des vraies nécessités de la vie ?
Comment susciter l’aspiration à la liberté et à l’exercice de l’intelligence chez une population abreuvée des mensonges religieux ?
Comment donc, mener a bien la nécessaire révolution écolo-anarcho-communiste, si la révolution anticléricale n’a pas auparavant eu lieu ?

La religion n’est pas seulement un opium, elle est un obstacle à la nécessaire évolution de l’humanité. Elle constitue le plus dangereux et le plus pernicieux des pouvoirs, car alors qu’il n’est que violence, bêtise et intolérance, il voudrait se parer de vertus morales et spirituelles !

Le XIX siècle sera a-religieux ou ne sera pas.

Si le XIX siècle ne nous débarrasse pas de l’infâme hydre religieuse, il pourrait bien ne plus jamais enfanter d’autres siècles.

La religion est la pilule abortive de l’avenir.

La religion est le sida de la spiritualité, de la morale et de l’espérance humaine !

...

La suite à la prochaine réflexion ...

Retour en haut de la page réflexions.

11) Pour en finir avec la religion - seconde partie

Retour à la réflexion précédente.

l'hydre religieuse

Comment en finir avec la religion ?

Il y a différentes manières d’y parvenir.

Tout d’abord en s’attaquant aux causes de l’engouement pour le religieux. Ces causes sont pour une part socio-économiques. La misère, l’injustice et l’ignorance, constituent le terreau naturel de cette horrible plante. C’est donc à elles qu’il faut en priorité s’attaquer, tout en sachant que l’emprise religieuse rend plus difficile la mise en œuvre de la grande transformation sociale qui permettrait de réduire efficacement cette misère, cette injustice et cette ignorance. Il faut en outre remarquer que les déterminants socio-économiques ne sont pas seuls en cause, comme le prouvent les conversions de jeunes occidentaux issus de milieux favorisés (mais évoluant sans doute dans un environnement rempli d’hypocrisie, de violence cachée et de mensonge).
Il faut donc également détruire l’attrait même de la religion, ce qui peut être accompli, A) d’une manière positive, en proposant des alternatives à la thématique et à l’action religieuse, et B) d’une manière négative, par une critique systématique, qui révèle le vrai visage de la religion.

A) est une attaque détournée de la religion qui vise à affaiblir son emprise en ne lui laissant plus aucun mérite dont elle puisse se prévaloir. Elle vise,

d’une part à prolonger l’action sur les déterminants socioculturels de l’appartenance et de la pratique religieuse en proposant les offices de bons missionnaires laïques qui concurrencent les institutions religieuses dans le domaine de l’aide aux plus défavorisés

d’autre part à décourager les incitations à la conversion, en devançant la religion sur le terrain de l’éthique et de la morale, par la promotion de valeurs positives a-religieuses. Cette stratégie ne s’attaque pas directement aux dogmes, mais elle montre comment, sans les dogmes religieux, la vie peut être bonne et vertueuse. Elle propose un édifice de valeurs mieux bâti et plus actuel que l’édifice religieux. En s’appuyant sur le respect des droits de l’homme et la défense des libertés individuelles, elle dénonce plutôt les conséquences de l’obéissance aux dogmes et s’emploie à soulager les malheurs des victimes de l’intolérance religieuses. La femme ou l’homme athées sont présentés comme des modèles de vertu qui n’hésitent pas à aider tous leurs frères, mêmes ceux qui sont plongés dans les ténèbres de la foi.

Enfin, à donner un sens et un faste laïque à tous les grands évènements de la vie : naissances, mariages, décès…

A) conduit en somme à concurrencer par tous les moyens les églises, dans le domaine de la bienfaisance, de la morale et de la célébration.

B) est une attaque frontale de la religion, mais c’est une attaque honnête basée sur une critique systématique qui vise simplement à présenter la religion pour ce qu’elle est, c'est-à-dire une vision fausse de la réalité, exclusive et totalitaire, doublée d’une conception réactionnaire , liberticide et intolérante des rapports humains.
La construction de cet appareil critique est un travail salutaire sans doute, mais titanesque, auquel tout intellectuel lucide du 21ième siècle se doit de collaborer. Il consisterait en la mise au point d’une argumentation systématique permettant en toute circonstance, de faire triompher le raisonnement de l’athée et de contrer le point de vue religieux. Tous ces arguments devraient être déclinés en fonction des publics à atteindre. Il s’agirait de déterminer la meilleure façon de détourner de la religion telle ou telle catégorie socioculturelle, dans tel pays, en telle ou telle circonstance : comment faire comprendre l’absurdité et l’horreur du religieux à un ouvrier, à un paysan, à un journaliste, à un philosophe, à un parlementaire, au cours un dîner entre amis, devant une foule, lors d’un interview ou d’une banale conversation avec sa boulangère, au cours d’un voyage etc… etc…La manière d’utiliser au mieux les différents médias devrait également être analysée : conversation, livre, radio, télévision, Internet, affiches, tracts...
Internet me semble un bon support pour coordonner la constitution de cette grande critique : il s’agirait de constituer un nouveau wikipédia de la cause athée, à la fois base de connaissance et instrument de persuasion.

Voici quels pourraient être quelques-uns des grands chapitres de cette base :

La caractérisation de l’infâme ( c'est à dire les définitions précises de l’ennemi à combattre) : dogme « révélé », se présentant comme absolument vrai, couplé à un ensemble de pratiques se présentant comme absolument justes et nécessaires, imposés par une église (un pouvoir), à des fidèles et véhiculant un certain nombre de notions et de concepts caractéristiques – Dieu, âme, pêché, rédemption, prière, paradis, enfers, etc...
Identification des têtes les plus féroces de l’hydre infâme (les trois grandes religions monothéismes, l’hindouisme, les sectes diverses…). Atlas des religions avec leurs innombrables sous branches et hérésies, explications de leurs doctrines et de leurs dérives les plus symptomatiques. Gradations des formes les plus bénignes aux plus abominables, identifications des passages toujours possibles des unes vers les autres. Ce qui ne doit pas être confondu avec l’infâme : la quête individuelle lucide et sincère de la spiritualité, sans référence à une idéologie préconçue, et sans volonté d’imposer ses vues. Divers exemple de mysticismes respectables.

La dénonciation des grandes crimes religieux, à toutes les époques, sur tous les continents et pour toutes les religions : croisade, inquisition, responsabilité de l’église dans le génocide des indiens d’Amérique, crimes des intégristes juifs, musulmans, indous etc… etc…

La critique scientifiques des dogmes, analyse systématique de toutes les inexactitudes des grands livres saints, de toutes leurs contradictions avec les faits établis.

La critique philosophique de l’incohérence des concepts religieux : Dieu, l’âme, la rédemption etc… Critique de la méthode religieuse d’élaboration du discours censé porter sur le vrai (Je m’acquitterais volontiers de l’élaboration d’une partie de cette critique, d’ailleurs, en guise de digression je proposerais peut-être un post dans esprit68 sur l’inanité des concepts de dieu, d’âme et de survie après la mort).

Les grands cheminements argumentaires aboutissant à la condamnation du religieux, du type : Les religions au travers des grands livres qui les révèlent, proposent des descriptions littéralement fausse de la réalité. Cette première analyse conduit à rejeter toute interprétation littérale des textes, donc tout fondamentalisme. Elle conduit donc à relativiser les jugements éthiques et les injonctions morales ou comportementales qui ne peuvent plus s’appuyer sur ce qui se présentait comme vrai et qui s’est révélé faux. Pour appuyer ce constat : Chaque religion présente sa propre conception de la vérité et des actions justes. Les diverses conceptions présentées par les diverses églises sont incompatibles entre elles. Le plus probable est que toutes sont fausses (c’est à dire que les discours qu’elles tiennent sur la réalité sont inexacts, non conformes aux faits) et que leur valeur éthique est relative. Les religions ne pouvant s’appuyer sur une révélation qui s’est avérée inexacte, donc sur une autorité "divine", on peut facilement montrer en quoi la plupart de leurs prescriptions ne vont pas dans le sens d’un accroissement du bonheur de l’individu, de son émancipation et de son développement intellectuel et moral. Etc, etc, etc…

Evidemment, tous les argumentaires du Wikipédia de la cause athée devront être soumis à l’épreuve du réel pour que leurs effets, leur impact et leur efficacité soient évalués. Les plus efficaces, les plus convaincants devront être sélectionnés et sans cesse améliorés. Ils devront pourtant toujours rester rigoureux, cohérents et inattaquables sur le fond, même dans leurs versions simplifiées, à destination des publics les plus frustres et les plus fanatisés.

En plus de la diffusion et de l’utilisation de ces argumentaires, B) pourrait conduire à envisager des actions en justice contre toutes les privations de liberté, insultes et exactions d’origine religieuse. Par exemple l’interpellation de l’église catholique, musulmane ou juive, sur l’égalité homme femme, sur l’enseignement religieux, sur les pressions exercées pour obtenir le respect de telle ou telle prescription … Le but serait de faire interdire telle ou telle religion ou de la faire assimiler à une secte, en montrant qu’elle porte atteinte à la dignité humaine ou qu’elle est dangereuse pour l’ordre public. Attention, cependant, ce type de démarche ne peut intervenir à mon avis que dans un second temps, pour achever en quelque sorte la bête infâme. Car les tribunaux sont aux ordres des pouvoirs et pourraient malheureusement consacrer dans ce type d’affaires, le dangereux tournant communautariste pris par nos société. Il faut donc préparer auparavant les consciences par une action militante et une intense propagande athée et anti-cléricale. (on m’objectera que s’appuyer sur les tribunaux et la police du pouvoir capitaliste n’est pas très révolutionnaire, mais comme je l’ai indiqué, il me semble que l’anéantissement du religieux est un préalable à la révolution).

Ajoutons, que l’on pourrait également envisager d’attaquer la religion de front, mais en usant au besoin de moyens plus critiquables, voire carrément malhonnêtes. Par exemple porter le discrédit sur les hommes d’églises, en stigmatisant les plus ignobles travers de quelques-uns (qui sont d’ailleurs peut-être assez nombreux) : pédophilie, violence, dérèglement mental - ou même en répandant de fausses rumeurs. La justification de ces méthodes pourrait être trouvée dans l’ampleur de la menace et de la nuisance religieuse. Attention cependant, ce type de dérive peut conduire à de biens regrettables extrémités – intimidations, violences, assassinats – et peut du reste conduire à discréditer les attaques « honnêtes » quoique rudes, de la religion, que nous avons présentées plus haut. Il ne faudrait pas, pour reprendre la formule d’un célèbre anti-clérical, qu’en combattant trop ardemment le dragon, nous ne devenions le dragon. A noter cependant que je considère le blasphème et l’injure comme des moyens honnêtes et tout à fait proportionnés face à l’intolérance religieuse. Les fanatiques qui menacent de tuer (et qui tuent !) lorsque l’on ne se conforme pas à leur foi, je pense qu’on peut légitimement les insulter un peu (du reste, ce n'est pas la personne des fanatiques qu'on insulte dans l'invective ou le blasphème, mais l'indigne et terrifiant pouvoir qu'ils manipulent et qu'ils incarnent).

On pourrait également envisager une certaine forme de contre-terrorisme religieux, tout en restant dans le champ de la non violence, par exemple par la diffusion de fausses bibles ou de faux corans, mêlant aux vrais passages des versets inventés… Des auteurs pourraient également s’attacher à réécrire de nombreuses nouvelles versions de la bible ou du coran, tels qu’ils auraient aimé les lire… Cela permettrait de prouver la contingence des livres dits « saints » qui finalement n’ont rien de fondamentalement remarquables par rapport aux millions d’autres livres écrits au cours de l’Histoire de l’humanité.

Même s’il faut rester vigilant quant aux moyens employés, il convient de faire en sorte que la religion devienne un objet de moquerie et de détestation. La partie ne sera vraiment gagnée que lorsque le mot "religieux" sera synonyme d’insulte. Religieux : brute stupide et intolérante.
Le lexique de l’injure dit dans doute quelque chose de la hiérarchie des valeurs dans une société. Et certes, une putain devrait être mieux considérée qu’un prêtre. Je ne parle pas d’un homosexuel qu’il est regrettable de stigmatiser à cause de son orientation sexuelle.

Par contre, stigmatiser l’infâme me paraît tout à fait salutaire.

Monsieur, vous n’êtes qu’un religieux !

Espèce de religieux, tu vas la bouger ta caisse !

Religieuuuuuse…

Hé, religieux, tu le pousses ton ballon !

Ta mère c’est sainte Bernadette, ton père c’est l’ayatollah Komeny !

Le religieux doit donc devenir un objet de honte et de risée. Alors, l’athée vertueux que j’évoquais plus haut, pourra, avec pitié et bienveillance, se pencher vers le malheureux adepte, pour le soustraire à la colère légitime de la foule et lui montrer la lumière de l’athéisme qui point au bout de son tunnel...
Bon, après la religion, c'est avec le nationalisme que je vous proposerai bientôt d'en finir, ce qui provoquera sans doute une réflexion sur l'appartenance et l'identité... En effet, tout ce que nous avons affirmé à propos de la religion peut-être réaffirmé à propos du nationalisme qui demeure une hydre non moins infâme et non moins néfaste que l’hydre religieuse. Le seul avantage du nationalisme sur la religion est qu’il ne se réfère pas à une autorité divine pour imposer ses mythes et commettre ses atrocités. Mais dans les faits, la violence nationaliste et la violence religieuse sont tout à fait comparables. Tout au long du 20ième siècle et encore au 21ième le nationalisme a même montré qu’il pouvait dépasser le religieux dans l’ampleur de ses crimes.

Retour en haut de la page réflexions.

12) Identité et appartenance - première partie

Retour à la réflexion précédente.

identité et appartenance

Lorsque l’on aborde le thème de l’identité, il est important de poser quelques définitions.
Il faut commencer par distinguer l’identité subjectivement éprouvée de l’identité objectivement déterminée.
L’identité « subjective » suppose une conscience de soi et une mémoire. Elle s’exprime dans un sentiment de soi.
L’identité objective est définie de l’extérieur, comme un ensemble de caractéristiques qui permettent d’identifier un individu. Ce peut être un ensemble de caractéristiques physiques : la taille, le poids, la couleur de la peau, voire le code génétique qui permet effectivement d’identifier un être humain parmi tous les autres. Ce peut être un certain nombre de savoir-faire et de connaissances, un certain nombre de goûts et d’opinions. Ce peut être enfin un certain nombre d’appartenances à tels ou tels groupes humains, à telle catégorie sociale, culturelle ou linguistique.
L’appartenance est un élément de l’identité objective. Mais appartenance et identité ne doivent pas être confondue, du moins on ne doit pas réduire la première à la seconde. Le philosophe Michel Serres a notamment très bien montré qu’un des ressorts du racisme est la confusion de l’identité avec l’appartenance. Le racisme réduit l’être humain à l’une de ses appartenances. Il identifie sa victime comme un noir, comme un juif, comme un homosexuel…
Pour mieux rendre compte de l’identité, il faut au moins considérer la somme des appartenances : le noir peut-être homme ou femme, musicien ou peintre, démocrate ou républicain, hétéro ou homosexuel, amateur de vin français ou de bière Bud etc.
Mais la réduction de l’identité à l’appartenance rabaisse dans tous les cas la dignité de l’homme en occultant son irréductible singularité individuelle, qui le désigne comme le détenteur d’une histoire intime à nulle autre pareille et comme une présence qui souffre, jouit, peine, exulte et se révèle le monde d’une manière unique, au travers du corps qui la porte.

L’identité objective, fait naturellement l’objet d’une appropriation subjective. Pour construire son identité, l’individu a recours au sentiment de soi et à son histoire individuelle mais il choisit également, parmi les caractéristiques objectives, celles qui semblent le définir de la manière la plus essentielle. L’identité objective sexuelle, par exemple, est ordinairement l’un des éléments le plus important de cette appropriation subjective… Mais pas obligatoirement, comme le prouve le cas de la transsexualité.
De ce point de vue, il faut admettre que l’appartenance que nous évoquions plus haut, est souvent subjectivement éprouvée comme un élément important de l’identité : un homme ou une femme peut se définir lui-même principalement et prioritairement par son identité collective, c’est à dire par son appartenance à tel ou tel groupe humain :
son appartenance ethnique : je m’identifie comme, et donc je suis un représentant de la race noir, de la race blanche…
son appartenance national : je suis français, américain, israélien, serbe …
son appartenance religieuse : je suis musulman, chrétien, juif …
son appartenance sociale : je suis ouvrier, paysan, cadre supérieur…
…ou autre : je suis jeune, féministe, gothique, membre des supporters du PSG, motard… (la conjonction de ces 5 dernières appartenances, confèrerait d'ailleurs une bien étrange et singulière identité !)

Aujourd’hui, et malheureusement, de nombreux mouvements tentent de conférer une place plus importante à l’appartenance dans l’identité. C’est le cas de tous les mouvements qui se proclament, d’une manière tout à fait abusive, « identitaires ». Ces mouvements visent en réalité à accroître le poids de l’appartenance.
Cette évolution est assez nouvelle, car l’histoire des sociétés humaines semblait conférer une place toujours plus grande à l’identité individuelle par rapport à l’identité collective. Dans les sociétés les plus anciennes, l’appartenance est un élément essentiel de l’identité, inculquée de manière souvent violente, dans le corps même des individus, par les scarifications, les tatouages, les excisions, les circoncisions et les diverses initiations… Les sociétés dites modernes tendent au contraire à faire du bonheur et de l’épanouissement individuel l’un de leurs buts principaux.
Les évènements de mai 1968, même s’ils se sont manifestés sous le signe de l’appartenance à une catégorie sociale – la jeunesse – allaient dans le sens de l’accroissement de la liberté et de l’identité individuelle.
L’essor du phénomène « identitaire », que l’on devrait plutôt qualifier de phénomène de renforcement des appartenances, est donc une évolution nouvelle et à mon avis désolante, dont j’examinerai sans doute les causes dans une autre réflexion.

Pour l’instant je voudrais m’attacher à déterminer ce qui peut objectivement justifier le développement des appartenances.
Or, la réponse est simple : la principale justification de la constitution des appartenances tient dans la compétition pour l’octroi des ressources.
C’est parce que les ressources étaient rares et difficiles à conquérir, que les êtres humains se sont groupés, pour chasser, pour occuper les meilleurs territoires, et pour se défendre d’autres groupes humains.
L’appartenance à un groupe est, à l’origine au moins, dirigée contre un autre groupe. Elle suppose une solidarité des membres de la communauté, dirigée contre l’extérieur et repose sur le principe de l’exclusion.
La guerre est l’expression naturelle de la compétition dans laquelle sont engagées les diverses appartenances. Elle conduit souvent à l’octroi, pour tel ou tel groupe humain, de la ressource la plus fondamentale, la ressource territoriale, mais pas obligatoirement. Ce sont ainsi des épouses, que les romains voulaient obtenir dans leur guerre contre les sabins. La compétition pour l’octroi des ressources prend également bien d’autres formes, en fonction notamment de la nature des groupes qui y sont engagés : peuples, nations, catégories sociales, entreprises…
Elle peut prendre la forme de la lutte entre ouvriers et patrons pour la répartition des bénéfices ou de la lutte entre entreprises pour la conquête d’un marché.
De nos jours, le plus souvent, la compétition ne vise pas directement l’obtention des ressources, mais plutôt la conquête du statut qui permettra d’avoir accès à ces ressources. C'est ainsi que les salariés entrent en compétition pour obtenir un travail qui leur donnera un revenu et donc un accès aux ressources. Et ils seront certes beaucoup mieux armés dans cette lutte s’ils appartiennent à une grande école, ou à une mafia ou à un syndicat…
Plus généralement la lutte pour l’octroi des ressources se double d’une lutte pour l’obtention du pouvoir. Les groupes ou les communautés sont des instruments de pouvoir et l’appartenance à l’un d’eux s’accompagne le plus souvent d’une soumission à ce pouvoir, en échange d’un accès privilégié à une ressource, ou plutôt de la promesse de cet accès, car les gains ne sont pas obligatoirement répartis équitablement au sein d’une même communauté.
C’est donc en quelque sorte la dureté du monde qui suscite à l’origine les appartenances… Et pourtant cette notion d’appartenance est dépassée, comme le sont les luttes épuisantes qu’elle nourrit.
Du moins, toutes les appartenances doivent aujourd’hui être subordonnées à une seule. Cette appartenance principale, qui seule mérite véritablement d’être revendiquée et qui doit prioritairement contribuer à l’édification de l’identité, est l’appartenance à l’humanité.

La suite à la prochaine réflexion...

Retour en haut de la page réflexions.

13) Identité et appartenance, seconde partie

Retour à la réflexion précédente.

l'appartenance humaine

...Du moins, toutes les appartenances doivent aujourd’hui être subordonnées à une seule. Cette appartenance principale, qui seule mérite véritablement d’être revendiquée et qui doit prioritairement contribuer à l’édification de l’identité, est l’appartenance à l’humanité.

Cette reconnaissance de l’identité humaine, est le seul moyen de limiter une compétition pour l’attribution des ressources, qui condamne à plus ou moins long terme l’ensemble des groupes qui y participent.

La mondialisation humaniste (qui, j’y reviendrai, ne s’accompagne pas nécessairement d’une uniformisation) à la quelle nous convie la promotion de l’identité humaine se justifie en effet de plusieurs point de vue :

- D’un point de vue réaliste tout d’abord : il ne semble plus possible de vivre heureux dans son village, au sein de son appartenance, en utilisant à sa guise des ressources octroyées. L’accroissement de la population mondiale et la diminution corrélative des ressources, interdit le complet isolement et la complète autonomisation des communautés. C’est l’humanité tout entière qui est solidaire des modes de production et de consommation qu’elle met en œuvre au travers des diverses appartenances qui la composent. La pollution, la dégradation de l’environnement et l’épuisement des ressources qui résultent du mode de vie de telle ou telle communauté – par exemple le fameux mode de vie américain, l’ « américan way if life » non négociable du premier président Bush – ne connaissent pas de frontière, et ne sont pas réversibles.
Par ailleurs la lutte des diverses appartenances – et notamment des appartenances nationales – pour la captation des ressources, est susceptible aujourd’hui d’engager de tels moyens, qu’elle pourrait, si elle était menée à son terme, détruire l’humanité toute entière. Rappelons que 9 états-nations possèdent aujourd’hui l’arme nucléaire et que 6 autres au moins engagent des actions pour l’obtenir. Le nombre de têtes nucléaires actives était estimé à plus de 12 500 en 2006.
La lutte pour la captation des ressources, par une seule appartenance, ne peut laisser que des vaincus, non seulement au niveau des appartenances nationales, mais encore au niveau des appartenances sociales. Comme je l’indiquais dans un précédent message, on peut difficilement envisager qu’une élite privilégiée, se réfugie sous une cloche destinée à la protéger de la pollution et du dérèglement climatique que le mode de production, de consommation et d’échange à l’origine de ses privilèges, aura malheureusement généralisés à l’ensemble de la planète.

- D’un point de vue éthique ensuite, la reconnaissance de l’identité humaine parachève l’évolution qui a fait sortir l’homme de l’animalité. Après le premier interdit adopté par les sociétés humaines, à savoir la prohibition de l’inceste, le second interdit, proclamé mais non respecté, à savoir le « tu ne tueras point », ne peut être valablement mis en œuvre que par la reconnaissance d’une solidarité entre tous les êtres humains.

Mais cette nécessaire subordination de toutes les appartenances à l’appartenance à l’humanité, ne contribue-t-elle pas à affaiblir l’identité individuelle, du moins l’identité telle qu’elle est subjectivement ressentie ?
Pas nécessairement. Je pense au contraire que le recours exagéré à l’appartenance collective pour consolider le sentiment d’identité, révèle la faiblesse et la pauvreté de l’identité individuelle.
N’est-ce pas la pauvreté de la mémoire, de la culture, le faible désir de développer son individualité propre, qui poussent tant d’hommes et de femme à rejoindre les sectes ou les groupes de supporters ou encore à adhérer de manière fanatique aux constructions fantasmées des religions et des nationalismes ? Outre la recherche d’une identité qui n’a pas obtenu les conditions nécessaires à son développement individuel, l’autre moteur de l’adhésion fanatique aux ordres d’une communauté, est naturellement l’absence d’espoir couplée à la précarité des conditions d’existence, c’est à dire à nouveau le résultat de la compétition pour l’octroi des ressources.

Le sentiment d’identité doit d’abord rendre compte de l’identité à soi même et non de l’identité aux autres. Seule l’identité aux autres, en tant qu’ils sont des êtres humains, mérite d’être inculquée, et ce, comme nous l’avons vu, autant pour des raisons de réalisme que pour des raisons éthiques.
L’appartenance, si elle doit faire partie de l’identité, doit être intériorisée, doit être individualisée. Chacun doit vivre, à sa manière individuelle, en fonction de sa propre histoire, son appartenance nationale, ethnique, linguistique...
On peut d’ailleurs ajouter que les appartenances sont d’autant plus justifiées, qu’elles résultent d’un véritable choix individuel, qu’elles témoignent d’une réelle convergence de points de vues, et non d’une convergence d’intérêt ou d’un vide existentiel : par exemple l’appartenance à tel groupe d’amis, à tel courant d’opinion, à tel forum de discussion…et non l’embrigadement dans telle secte, dans telle armée, dans telle entreprise…
L’appartenance, lorsqu’elle impose des identités préfabriquées n’est qu’un instrument du pouvoir qui uniformise les identités individuelles.
C’est seulement en s’appropriant personnellement son appartenance – éventuellement d’ailleurs en la contestant – que l’individu renforce son identité.

Je vais à présent terminer cette réflexion, en revenant sur la notion d’appartenance, pour montrer, au-delà de sa participation au sentiment d’identité, quels en sont les écueils, mais aussi pour identifier les conditions qui peuvent en faire un instrument justifié et efficace d’émancipation.

Le premier danger de toute appartenance, réside, comme je l’ai évoqué plus haut, dans les luttes destructrices qu’elle tend naturellement à instaurer vis à vis des autres groupes en opposition desquels elle se définit.

Le deuxième danger est que l’appartenance n’est pas seulement un moyen censé favoriser l’ensemble des membres d’un groupe dans la compétition pour l’octroi des ressources. C’est aussi un instrument de pouvoir et de domination sur les membres de ce groupe. L’exemple en est clairement donné par l’appartenance religieuse qui ne vise théoriquement pas à la captation des ressources (encore qu’elle puisse y contribuer lorsque la religion est l’une des caractéristiques principales du groupe qui bénéficie de la concentration des richesses) mais qui est d’abord un instrument de pouvoir, conduisant à imposer à une population un ensemble de croyances et de pratiques sous l’autorité d’une église. Un tel pouvoir tend naturellement à restreindre la singularité de l’identité individuelle. Il ne tolérera pas qu’un individu adhérent à la communauté développe sa propre vision du monde. Se présentant comme l’unique source d’une vérité établie une fois pour toute, il établira des frontières au sein de ce qui devrait constituer l’indivisible identité humaine, entre le groupe des fidèles ayant bénéficié de la vérité révélée, et les autres groupes, constitués de païens, d’infidèles ou de mécréants.

Enfin, les diverses appartenances peuvent conduire à forger des entités et des identités fictives ainsi que des histoires collectives fantasmées. Le danger réside alors dans la violence qui est déployée pour la défense de ces illusions. Les combats ne sont plus menés pour le bien être des membres du groupe, mais pour la sauvegarde de l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes. Ainsi l’idée de la nation ou de patrie, pour la sauvegarde de laquelle on exige la vie des patriotes… Et pourtant, la patrie, qui n’est qu’une abstraction, qui ne constitue pas une « présence » capable d’éprouver quoi que ce soi, la patrie, dis-je, n’est jamais en danger, la patrie n’est jamais outragée ou meurtrie… Ce sont plutôt les patriotes qui subissent en son nom tous les malheurs ! Ainsi, les fantasmes historiques typiques, comme le mythe des ancêtres gaulois, jadis inculqué aux français, qui tendait à légitimer la défense des droits sur un territoire donné, et à exclure des populations qui, par nature, étaient considérés comme étrangères à ce territoire. Ainsi, aussi, le fantasme de l’identification aux descendants d’esclaves maltraités par les blancs, fantasme particulièrement pervers, puisque, sous couvert du devoir de mémoire, il favorise la diffusion d’une vision sélective de l’histoire, qui omet de dénoncer la traite orientale, principalement perpétrée par des populations musulmanes et la traite inter-africaine, avec la même vigueur que la traite occidentale et parce qu’il conduit à rendre tous les blancs responsables des actes de certains de leurs ancêtres, puisqu’il réduit donc l’identité des blancs à une appartenance fantasmée, celle des descendants d’esclaves, ce qui est précisément la marque du racisme, comme nous l’avons vu hier.

L’appartenance, peut cependant être valablement revendiquée, lorsqu’il s’agit de faire reconnaître les droits d’une minorité face à une majorité. Ces luttes doivent cependant toujours avoir pour horizon l’appartenance à la race humaine.

C’est pour faire cesser les violences qui leur sont faites, parce qu’ils sont tibétains, que des êtres humains se soulèvent contre l’oppression, en tant que tibétains.

C’est pour revendiquer des droits qui leur sont refusés, parce qu’ils sont noirs, qu’en tant que noirs, des êtres humains luttent pour l’obtention de leurs droits.

C'est parce qu'ils sont spoliés en tant que travailleurs, que des êtres humains, revendiquent, en tant que travailleurs, une meilleurs répartition des richesses produites.

C’est pour dénoncer les maltraitances dont elles font l’objet, parce qu’elles sont des femmes, que des êtres humains, en tant que femmes, revendiquent la dignité et l’égalité de traitement.

L’appartenance est donc utile dans la lutte, mais non pas nécessairement pour la construction de l’identité. A l’inverse, la constitution d’une identité humaine, peut générer un sentiment de solidarité avec un groupe opprimé, qui est un véritable sentiment d’appartenance, appartenance dans ce cas choisie et non plus subie.

Pour poursuivre la réflexion, il faudrait certainement réserver une analyse un peu particulière à une appartenance très spécifique, l’appartenance linguistique… Parce qu’elle est ce qui nous permet de communiquer, de comprendre et d’apprendre, la langue doit à mon avis être considérée « à part ». A tire personnel, je me sens par exemple davantage francophone que français. … L’appartenance linguistique doit-elle être elle aussi dépassée pour favoriser l’émergence d’un « esperanto », voire d’une langue déjà existante qui peu à peu se généralise ? C’est une question importante et difficile. Pour le coup, l’abandon de la diversité linguistique conduit à des pertes de connaissance et à des assujettissements difficilement acceptables. Et pourtant, il faut bien favoriser une meilleure compréhension entre les hommes donc un langage commun, pour conjurer ce que l’on pourrait appeler Le syndrome de Babel. Ce sont en fait ces deux exigences, respect de la diversité et émergence de moyens de compréhension mutuel, qu’il faut parvenir à concilier.

Retour en haut de la page réflexions.

14) Retour sur le réalisme et l’identité

Retour à la réflexion précédente.

souffrance des hommes, indifférence des drapeaux
« … et comme aucune abstraction n’existe jamais par elle-même ni pour elle-même, comme elle n’a ni jambes pour marcher, ni bras pour créer, ni estomac pour digérer cette masse de victimes qu’on lui donne à dévorer, il est clair qu’aussi bien que l’abstraction religieuse ou céleste, Dieu, représente en réalité les intérêts très positifs, très réels d’une caste privilégiée, le clergé …l’État, représente les intérêts non moins positifs et réels de la classe aujourd’hui principalement sinon exclusivement exploitante …»
Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine – La commune de Paris et la notion de l’État

En référence aux précédentes réflexions, je voudrais aujourd’hui souligner que l’approche réaliste, qui consiste à opposer le réel aux discours factices des pouvoirs arbitraires, approche dont j’avais vanté les vertus les 5 et 6 avril, est d’un maniement subtil. Elle ne doit en tous les cas pas être confondue avec son contraire. En effet, de nombreuses philosophies idéalistes, qui tendent à écarter l’homme du réel, voudraient paradoxalement le convaincre de la réalité d’entités fictives, d’idéaux ou de jugements, qui ne valent que pour les individus qui les portent.
Pourtant, ces idéaux, ces jugements éthiques ou esthétiques, ne font pas partie de la réalité objective qui réunit tous les êtres conscients. Ils n’existent au contraire que relativement à ceux d’entre eux qui les établissent.
Ainsi, les concepts de bien et de mal n’existent pas dans la nature. Il n’y a de bien et de mal que relativement aux individus capables d’éprouver ce bien et ce mal. Un évènements, ou une conduite, ne devraient donc être considérés comme mauvais que s’ils causent du mal à quelqu’un, que s’ils occasionnent une souffrance ressentie par un être conscient.
La reconnaissance de ce principe devrait en premier lieu conduire les hommes à plus de tolérance. Les actes de leurs prochains ne sont en effet condamnables que s’ils causent une souffrance ou s’ils risquent d’en causer une. Il serait sage de reconsidérer tous les interdits religieux ou moraux à l’aune de cette évidence. En sens inverse, l’actuel mode de production et de consommation pourrait être objectivement qualifié de mauvais, puisqu’il cause des souffrances qui pourraient être évitées et qu’il en causera davantage encore dans l’avenir, s’il dégrade de manière irréversible les conditions de vie sur la planète.
En second lieu, la relativité du bien et du mal aux individus capables de jouir de ce bien ou de subir ce mal, si elle est comprise, devrait conduire à interdire les folies et les sacrifices entrepris pour sauver les idéaux, les entités fantasmées, les fantômes mensongers, produits par le nationalisme ou la religion, mais plus largement, par toutes les appartenances qui deviennent des instruments de pouvoirs et de dominations.
Comme je l’ai déjà indiqué, la patrie, ou l’entreprise, ou la foi chrétienne, ne souffrent jamais, ne sont jamais véritablement en danger, ou trahies, ou persécutées, car ce ne sont pas des « présences » susceptibles d’éprouver quoique ce soit. Ce sont seulement les individus conscients qui subissent tous les malheurs au nom de ces chimères.
Les entités chimériques non pas véritablement d’identité. Il n’y a pas d’identité de la nation, même si l’identité nationale est un sentiment diversement vécu par les membres d’une communauté.
Que l’on ne se méprenne pas : je suis pour la préservation et le renforcement de l’identité. Mais la seule identité qui vaille la peine d’être sauvegardée, est l’identité individuelle, subjectivement éprouvée par un individu. Cette identité, c’est d’abord une identité – ou plutôt une intégrité – physique qui doit être préservée par la satisfaction des besoins élémentaires. C’est ensuite une identité morale ou intellectuelle qui est préservée par la sauvegarde d’une mémoire et par l’accès à la connaissance. Dans les deux cas, l’énergie contribue à ces deux types de préservation : L’énergie nécessaire au maintien des conditions de vie décente et l’énergie nécessaire à la transmission et à la préservation de l’information.

Il ne faut pas prendre les idées pour ce qu’elles ne sont pas. Mais cela ne veut pas dire que toutes sont équivalentes et qu’il n’est pas possible de choisir entres elles. Les idées ne valent – au sens où elles n’ont de valeur éthique et esthétique – qu’en fonction des actes qu’elles guident et de leurs conséquences sur le bien-être d’individus conscients.

Les idées ne méritent jamais que l’on meure pour elles, mais c’est une raison supplémentaire de vivre, que de mettre en œuvre les idées qui améliorent l’existence.

Retour en haut de la page réflexions.

15) Autonomie ou uniformisation ?

Retour à la réflexion précédente.

Dans le message du 16 avril, je plaidais pour un accroissement de l’autonomie des individus et des groupes dans la satisfaction de leurs besoins élémentaires, mais dans le message du 15 avril j’expliquais qu’il ne me semblait plus possible de vivre heureux dans son village, au sein de son appartenance, en utilisant à sa guise des ressources octroyées. Je soutenais que l’accroissement de la population mondiale et la diminution corrélative des ressources, interdisait le complet isolement et la complète autonomisation des communautés. J’affirmais enfin que l’humanité tout entière était solidaire des modes de production et de consommation mise en œuvre au travers des diverses appartenances qui la composent.

Ces deux messages sont-ils contradictoires ?

Pas obligatoirement.

Oui, il faut à la fois développer l’autonomie des individus et à la fois favoriser une certaine uniformisation des modes de production de consommation et d’échanges. Le mot uniformisation étant mal choisi, car c’est plutôt un certain nombre de pratiques, trop coûteuses en énergie, trop consommatrices de ressources, trop polluantes ou trop peu respectueuses de l’environnement qu’il faut prescrire. Mais paradoxalement, pour y parvenir, c’est contre une double forme d’uniformisation qu’il faut lutter : la généralisation du mode de production capitalisme et l’alignement sur le mode de consommation américain.
Les conditions de vie sur terre seront à coup sûr irrémédiablement dégradées :
si d’une part chaque unité de production fonctionne sur le mode de l’entreprise capitaliste, qui vise non pas principalement à répondre à des besoins, mais à accroître son pouvoir en étendant indéfiniment son marché,
et si d’autre part, l’ensemble de la population mondiale adopte « l’américan way of life ».
C’est bien contre cette double uniformisation qu’il faut lutter, en dénonçant ses méfaits et son inefficacité et en révélant la vacuité des valeurs qui le portent.

En dehors de cette voie destructrice, il existe sans doute une multitude de façons viables de produire et de consommer, qui peuvent d’ailleurs s’appuyer sur diverses traditions ou cultures.
Les modes locaux de production et de consommation sont d’ailleurs souvent plus adaptés que les modes importés. Tout simplement parce qu’au cours du temps, les hommes ont compris quelle denrée devait être cultivée sur quel territoire et à quel saison. Par ailleurs, l’importation d’une ressource, qui parfois est absolument nécessaire, a toujours un coût de transport et de conservation. Il parait donc naturel de privilégier la consommation des productions locales.
Les modes de production ne doivent cependant pas êtres figés dans la tradition. Ils doivent notamment bénéficier du progrès technologique de la diffusion de la connaissance.

On remarquera encore que ce sont rarement des modes locaux qui épuisent les ressources. Ce n’est pas la pêche traditionnelle qui épuise la ressource, mais bien la pêche industrielle.
La déforestation – responsable d’une part importante des émissions de gaz à effet de serre, et donc du réchauffement climatique, ainsi que d’une dégradation dramatique de la diversité écologique – pourrait être considérée comme la conséquence de modes d’exploitation locaux, par exemple de la mise en œuvre de la culture sur brûlis. Mais en réalité, c’est l’intégration de ces pratiques dans le mode de production capitaliste qui en intensifie les inconvénients et qui finalement aboutit au désastre écologique. Par ailleurs les causes de la déforestation sont également à rechercher dans l’inégalité de l’accès aux ressources énergétiques. Les conditions de précarité, dans lequel l’actuel système de production et d’échange laisse la plus grande partie de la population mondiale, font que le bois est la seule source d’énergie pour un grand nombre de foyers. On peut enfin remarquer que la déforestation est également amplifiée par l’urbanisation intensive, donc à nouveau par une certaine forme d’uniformisation.

J’ai parlé dans ce message des modes de production et de consommation. J’ai montré qu’ils n’étaient pas voués à l’uniformisation, que seul devaient être éliminés les modes nuisibles et que les modes existants devaient bénéficier de la plus large diffusion des techniques et des connaissances.
Par contre il faut selon moi aller vers une uniformatisation des modes d’échanges, vers un système qui sélectionne naturellement les modes de production et de consommation les plus vertueux. C’est à cet effet que je proposais de remplacer les monnaies actuelles par un équivalent universel en énergie.
Cette uniformisation des règles d’échanges devrait s’accompagner d’une interdiction d’accumuler et d’utiliser pour des fins personnelles plus d’une certaine quantité d’énergie. Je renvoie à ce sujet à mon message du 26 mars sur le communisme. Il est irrationnel et éthiquement inacceptable de concentrer la richesse et donc le pouvoir dans les mains de quelques individus. A partir d’une certaine quantité, la richesse, qui, si elle n’est pas une illusion doit pouvoir être exprimée en énergie et exprime donc un pouvoir potentiel sur les choses, doit devenir un bien commun.

Il ne faudrait pas seulement voir la société écolo-anarcho-communiste comme un ensemble d’individus et d’appartenances réunis autour de mode de production et de consommations locaux et n’ayant d’autre horizon que la satisfaction de leurs besoins élémentaires.
Ces individus et ces appartenances sont solidaires et cette solidarité est organisée, d’une manière ou d’une autre à niveau supra local. Elle est facilitée par une parfaite diffusion de l’information et de la connaissance. Par ailleurs, les individus, vivent, désirent, produisent au-delà des besoins élémentaires. Certes dans la société idéale, chaque individu devrait être plus autonome dans la satisfaction de ses besoins, et guidé par les nouveaux termes de l’échanges vers les comportements les plus vertueux. Mais il existerait toujours de la haute technologie et de vastes ensembles de compétences fédérés dans des entreprises communes. Mais parce que la captation indue de pouvoir serait interdite, chacun, en en tirant profit de son propre travail, pourrait œuvrer pour le bien commun.

Retour en haut de la page réflexions.

16) Autorité(s) et pouvoir

Retour à la réflexion précédente.

Le déclin de l’autorité est l’une des fautes dont on rend le plus fréquemment coupable l’héritage de mai 68. Sur ce sujet, je me permettrais d’abord d’encourager mes lecteurs à lire un très éclairant article de Caroline Fourest sur son blog en date du 1er avril 2008 et intitulé «L’héritage de Mai 68». Caroline Fourest soutient que les problèmes actuels de violence et d’incivilité, n’apparaissent pas parce que « il y a trop d’esprit soixante-huitard dans les quartiers» mais bien parce que « Il n’y en pas assez ». La jeune journaliste montre que la solution n’est pas de réhabiliter l’autorité, pensée sur le mode de la virilité, ou encore l’autorité religieuse. Ces deux types d’autorité sont au contraire des vecteurs de violence et d’intolérance. Elle propose plutôt de donner plus de moyens à l’institution scolaire pour développer la pédagogie, la citoyenneté et le respect. Je suis pleinement d’accord avec Caroline Fourest.

A ceux qui voudraient revenir aux bonnes vieilles méthodes musclées d’éducation, je recommande la lecture d’une courte bande dessinée de Riad Sattouf, Ma circoncision, qui montre clairement les conséquences désastreuses des « méthodes » éducatives employées en Syrie il y a une vingtaine d’année (mais je ne suis pas certain que les choses aient beaucoup changées).

Oui, dans le domaine éducatif, les dérives « soixante-huitardes » sont milles fois préférables aux dérives autoritaires. Mais, comme je suis un peu tatillon, je voudrais revenir sur la notion d’autorité et montrer comment l’autorité légitime peut être opposée au pouvoir.
Je commencerais par rappeler que le débat sur l’autorité a récemment été relancé par « l’affaire de la gifle », qui a agité les médias fin janvier 2008. Rappelons nous, un professeur de technologie du collège de Berlaimont est placé en garde à vue, après avoir donné une gifle à l’un de ses élèves et suite au dépôt de plainte des parents. Ironie de l’histoire, le père du garçon giflé est gendarme.
Comme à l’accoutumée, les médias ont sans doute consacré trop d’attention à ce fait-divers. Il était certes tentant de l’interpréter comme le symptôme d’une sorte de renversement des valeurs, la sanction encourue par le professeur semblant disproportionnée au regard de la gifle donnée à l’élève.
Je remarquerai d’abord que cette anecdote est révélatrice de la tendance actuelle à la de judiciarisation à outrance des relations humaines. Cette forme d’hystérie judiciaire est un nouveau mal qui nous vient en grande partie des Etats-Unis et qui n’est pas sans rappeler certains symptômes de l’hystérie nationaliste. Comme dans le cas du délire nationaliste, la juridisation à outrance peut s’interpréter comme une réponse exagérée à ce qui est considéré comme un affront, souvent adressé à une identité fantasmée, et qui entraîne un dommage plus imaginaire que réel, ou du moins sans proportion avec la peine qui est requise contre la partie adverse. Je reviendrais bientôt sur cette dérive de la justice qui en fait plus que jamais l’instrument du pouvoir.
Ensuite, pour revenir à « l’affaire de la gifle », et au malaise du monde de l’enseignement qu’elle révèle, il faut admettre que la violence et l’abus de pouvoir changent parfois de camp. Ils ne sont plus le fait de professeurs sadiques, comme dans la Syrie dépeinte par Riad Sattouf, mais le fait des élèves eux-mêmes. C’est du moins ce qu’ont montré d’autres faits divers, comme celui de cette enseignante d’arts plastiques d’un lycée d’Etampes, poignardée par l’un de ses élèves en décembre 2005.
Mais là encore ce qui est en cause, c’est une nouvelle forme de pouvoir abusif. Un pouvoir, un mépris et une violence exercés par des jeunes qui n’ont pour modèle que l’autorité « pensée sous le mode de la virilité », comme dirait Caroline Forest. Ce qui est en cause, c’est sans doute aussi l’irresponsabilité de l’état et de la hiérarchie de l’éducation nationale qui ne soutiennent pas assez les professeurs et ne leur donnent pas les moyens d’imposer leur autorité.

Autorité ? Mais quelle est donc cette forme d’autorité que je semble vouloir opposer au pouvoir abusif ou à l’autorité « virile » ?

Il existe en effet différentes formes d’autorité. A la suite du sociologue Max Weber on en distingue généralement trois :
l’autorité coutumière, issue de la tradition, que l’on retrouve notamment dans l’autorité religieuse ;
l’autorité charismatique, qui est le privilège de l’homme qui fascine, qui charme par sa prestance et ses belles paroles ;
et enfin l’autorité rationnelle-légale, celle qui n’est pas autoritaire, mais qui "fait autorité".

Et selon la philosophe Hannah Arendt, ce que l’on appelle communément la crise de l'autorité est en fait, dans les société moderne, une crise du mode traditionnel de l’autorité qui s’étend ensuite au mode charismatique.

L’autorité lorsqu’elle est débarrassée de l’arbitraire de la tradition et de l’illusion de l’homme providentiel, est le contraire du pouvoir. Elle repose sur le savoir et la compétence. Elle s’appuie sur le réel, sur ce réalisme dont je voulais vanter les vertus dans mes messages des 5 et 6 avril. Elle contribue à dénoncer l’arbitraire et les discours mensongers du pouvoir.

La relation maître/élève devrait d’ailleurs en fournir la meilleure illustration. Certes, l’enseignant, ne peut malheureusement pas uniquement s’appuyer sur l’autorité rationnelle, car il ne peut faire appel en toute circonstance à un sens du réel qui n’est pas acquis par tous ses élèves en fonction de leur âge. On conçoit donc qu’il puisse en diverses circonstances avoir recours à une autorité « autoritaire ». Mais son idéal devrait être cette autorité rationnelle, cette autorité légitime du savoir et de la compétence. Dans ce cas, elle est bien l’autorité légitime, l’autorité qui s’appuie sur le réel.

Mais cette autorité de l’enseignant dans la transmission du savoir est le contraire d’une certaine forme de crétinisation médiatique qui semble aujourd’hui vouloir être imposée. Et je soutiendrais que l’incivilité, l’irrespect et la violence sont en grande partie entretenue, non pas par l’esprit de Mai 68, mais par la crétinisation médiatique, par ce que je nommerais « L’esprit de Foucault » (Jean Pierre et non Michel, encore, que je reviendrai dans la prochaine réflexion sur le cas de Michel). J’illustrerai cette tentative d’emprisonner le spectateur dans sa médiocrité et dans son aveuglement au réel par la Vidéo du jour (et oui, aujourd’hui, pas de musique), un extrait désormais célèbre de « Qui veut gagner des millions ».

Pour que la vidéo s'affiche, il faut autoriser l'exécution des scripts ou contrôle ActiveX par votre navigateur. En cas de problème, vous pouvez toujours visionner la vidéo sur You Tube, à l'adresse suivante.

La chute est terrible, « Moi-même, ça me semblait très partagé ! » admet Jean Pierre Foucault qui feint de penser que finalement, cette histoire de lune qui tourne autour de la terre, c’est un peu une affaire d’opinion, une histoire de vote par SMS, un peu comme une finale de la Star Academy, ou un discours de Big Brother (voir le message du 5 avril) qui grâce à la « double pensée » peut tantôt affirmer que c’est la terre qui tourne autour du soleil et tantôt que c’est l’inverse.

Difficile de ne pas interpréter ce triste spectacle comme un effort pour banaliser l’ignorance, pour persuader les gens qu’ils sont ignorants, qu’ils ont intérêt à le rester et pour les dissuader de prendre en main leur destin.
C’est sans doute l’intention qui anime Serge Dassault, lorsqu’il proclame à l’issue de la ratification, du nouveau traité européen par les députés et sénateurs réunis en Congrès le 4 février 2008 : "Voilà une bonne chose de faite, comme les français ne comprennent rien à rien, c'est normal que cela soit ratifié par les parlementaires" On voit quelle haute idée cet industriel, ce patron de presse et ce sénateur se fait de l’information de ces concitoyens et quel respect il leur porte !
(Sur Serge Dassault, je vous recommande d'ailleurs d’écouter cela !)

Enfin, l’entreprise de crétinisation médiatique achève de discréditer l’autorité rationnelle en mettant en scène l’hystérie, le non respect de l’autre, l’invective stérile, la raillerie du plus faible, dans ses jeux et ses débats truqués.

Ainsi donc, je suis pour un rétablissement de l’autorité contre le pouvoir, mais de l’autorité rationnelle, de l’autorité légitime, fondée sur la compétence et le savoir. Et si cette autorité doit distribuer quelques gifles pour lutter contre tous les pouvoirs et toutes les violences qui voudraient l’entraver, je n’en serais pas particulièrement choqué et je n’y verrais pas une trop grande atteinte à l’esprit de mai 68.

Je prolongerais ma réflexion par une confrontation de ma conception de l’autorité avec celles de quelques anarchistes et penseurs de mai 68...

Retour en haut de la page réflexions.

17) Autorité et esprit de Mai

Retour à la réflexion précédente.

« ...S’ensuit-il que je repousse toute autorité ? Loin de moi cette pensée.
Lorsqu’il s’agit de bottes, j’en réfère à l’autorité du cordonnier ; s’il s’agit d’une maison, d’un canal ou d’un chemin de fer, je consulte celle de l’architecte ou de l’ingénieur. Pour telle science spéciale, je m’adresse à tel savant. Mais je ne m’en laisse imposer ni par le cordonnier, ni par l’architecte, ni par le savant. Je les écoute librement et avec tout le respect que mérite leur intelligence, leur caractère, leur savoir, en réservant toutefois mon droit incontestable de critique et de contrôle. Je ne me contente pas de consulter une seule autorité spécialiste, j’en consulte plusieurs ; je compare leurs opinions, et je choisis celle qui me parait la plus juste. Mais je ne reconnais pas d’autorité infaillible, même dans les questions toutes spéciales ; par conséquent, quelque respect que je puisse avoir pour l’honnêteté et pour la sincérité de tel ou tel autre individu, je n’ai de foi absolue en personne. Une telle foi serait fatale à ma raison, à ma liberté et au succès même de mes entreprises ; elle me transformerai immédiatement en un esclave stupide et en un instrument de la volonté et des intérêts d’autrui.
»
Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine – Dieu et l’Etat.

Je plaidais hier pour un rétablissement de l’autorité contre le pouvoir, et plus précisément pour un rétablissement de l’autorité rationnelle et légitime, fondée sur la compétence et le savoir. Cette prise de position pourrait paraître en contradiction avec la conception de quelques grandes figures de l’anarchisme, et au-delà avec l’œuvre de théoriciens ayant participé à l’élaboration de la pensée de 1968.

Ainsi Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine définissait l'anarchiste par "quiconque est contre l'autorité ».
Je n’adhère effectivement pas à cette définition de l’anarchiste. Mais encore faudrait-il lire plus précisément Bakounine, qui du reste, était d'abord un homme d’action, un révolutionnaire en acte avant d'être un théoricien. Bakounine voulait combattre l'autotité "autoritaire", dont il avait préssenti la dangereuse exaltation chez ses frères ennemis marxistes... Mais, comme l'indique la citation que j'ai placé en exergue de cette article, il reconnaissait la valeur de l'autorité "rationnelle" pour peu qu'elle ne soit pas confisquée par une caste de savant.
L'Anarchie, telle que je la conçois quant à moi, n’est pas un refus de l’autorité en général. C’est plutôt un refus de l’autorité traditionnelle et charismatique (voir le message d'hier sur les trois formes d'autorité), et c’est surtout un refus du pouvoir. Plus exactement, l’anarchie consiste selon moi en une limitation drastique et systématique de tout instrument de pouvoir sur autrui (voir mes messages des 30 et 31 mars sur la distinction entre pouvoir sur les choses et pouvoir sur les gens).
De Bakounine, je préfère retenir l'importance du fait social qui seul crée les conditions de la liberté. En effet, la société ne peut se débarrasser du pouvoir abusif, que si au préalable, la question de la répartition des richesses a été réglée.
De même, je préfère retenir l'importance du combat idéologique dans la conquête de la liberté : comme le pensait Bakounine, l’athéisme est en effet une condition nécessaire d’affaiblissement du pouvoir religieux, c’est à dire d'affaiblissement de l’autorité traditionnelle religieuse, de même que l’humanisme mondialiste est une condition nécessaire d’affaiblissement du pouvoir nationaliste, c’est à dire de l’hystérie militariste et de l’autorité charismatique. Mais ce sont ces conditions sociales et idéologiques qui doivent pour moi aboutir au triomphe de l’autorité rationnelle sur le pouvoir.

Je faisais hier une plaisanterie sur le nom de Foucault, mais après Jean Pierre, je veux bien revenir à Michel. L’œuvre du philosophe Michel Foucault comporte sans doute des aspects sympathiques, comme par exemple sa critique des institutions psychiatriques ou carcérales ou son engagement contre toutes les formes d’enfermement.
Mais, par sa critique de la rationalité et de l’humanisme, Foucault condamne les moyens de démasquer les discours idéologiques et de lutter contre les formes réelles d’oppression.
Non, le discours rationnel, quand il est confronté au réel (le rationalisme appliqué au réel, pour reprendre l’expression du philosophe Gaston Bachelard), n’est pas un discours parmi d’autres. Contrairement à ce que pensait Foucault, il n’existe pas une rationalité proprement « occidentale ». La rationalité est humaine. Je ne pense pas qu’il puisse exister une réception proprement « orientale » des Principia Mathematica de Bertrand Russel et Alfred North Whitehead, du calcul des prédicats de Gottlob Frege, de l’algèbre de George Boole ou de l’axiomatique de David Hilbert.
Le relativisme de Foucault sape toute critique du mensonge et toute dénonciation de l’arbitraire. Il distend en outre les liens entre les hommes et les enferme dans le discours partiel de leur appartenance.
L’annonce de « la mort de l’homme », par Michel Foucault est par ailleurs prématurée. Peut-être dans un siècle ou deux, l’humanisme pourra-t-il être dépassé dans une forme de « conscientisme » ou de « présencisme » (voir ma digression philosophique du 12 avril à ce sujet). Mais aujourd’hui c’est bien l’humanisme qui doit être fortifié, car ce sont bien les hommes qui ont l’opportunité de s’entendre pour sauver la planète ou qui peuvent au contraire la détruire en abusant du pouvoir qu’ils exercent au sein de leurs multiples appartenances.
Etrange aveuglement d’un philosophe, qui s’est notamment manifesté dans son enthousiasme pour les débuts de la révolution iranienne. Je ne pense pas que l’Ayatollah Khomeyni ait jamais été très favorable aux droits des homosexuels que Michel Foucault aurait aimé voir respecter. Il peut sembler facile, après coup, de critiquer un engagement, mais en la circonstance, un rationalisme éclairé aurait conduit à condamner à coup sûr l’obscurantisme du régime des mollahs, même à ses début, alors qu’il pouvait apparaître comme une alternative au régime autoritaire du Chah.

Un autre penseur, très à l’honneur dans l’après Mai 1968 et dont l’œuvre a pu susciter des interprétations quelques peu abusives est Ivan Illich. Le titre un peu provocateur d’un de ses ouvrages « Une société sans école » (Deschooling Society en anglais) pourrait laisser penser que l’école est par nature porteuse d’une autorité abusive, qu’elle renforce les inégalités et les pouvoirs, et donc qu’elle devrait constituer une cible pour tout mouvement émancipateur…
Mais c’est à mon avis tout l’inverse ! L’école doit avant tout être envisagée comme un instrument d’émancipation.
Certes, il faut dénoncer les formes d’autorité traditionnelle et charismatique qui perdurent dans l’institution scolaire et surtout il faut dénoncer l’instrumentalisation de l’école par les différents pouvoirs établis (par exemple l’instrumentalisation par le régime autoritaire Syrien, que nous avons évoquée dans le message d’hier, ou encore en France, l’instrumentation « patriotique » de l’école après la défaite de 1870 qui conditionnait les petits français à réclamer la revanche contre l’allemand).
L’école doit en effet se libérer de toutes les forces qui voudraient l’instrumentaliser. Mais il ne faut jamais oublier qu’elle participe à cette diffusion de l’information qui, avec la répartition équitable des richesses, permet de faire échec aux abus du pouvoir. Cent ans après la révolution écolo-anarcho-communiste, l’accès à l’information et à la connaissance sera peut-être si peu entravé, que l’école ne sera plus vraiment nécessaire (encore que la formation des enfants à certains savoir-faire, comme la lecture, requiert sans doute une expertise qui peut difficilement être partagé par tous). Mais aujourd’hui, la connaissance, comme les richesses, est si mal répartie dans le monde, qu’il y a besoin d’une école pour transmettre les savoirs élémentaires et pour permettre à tous les êtres humains d’êtres autonomes et lucides. Certes, le but ultime de l’école devrait être de rendre autonome dans l’acquisition des savoirs et des compétences, mais cela suppose d’inculquer au préalable des savoirs élémentaires et de donner le goût de la connaissance.
Illich était prêtre de formation et même s’il a renoncé à l’exercice de la prêtrise en 1969, on peut se demander si la religion chrétienne n’a pas constitué un horizon trompeur et limitatif pour sa pensée. Quoiqu’il en soit, dans sa critique de l’institution scolaire, il ne me semble pas avoir choisi la cible prioritaire. Je préférerai me référer à d’autres aspects de son œuvre, qui touchent notamment à l’écologie. Ainsi sa notion de monopole radical, qui rend compte de l’inefficacité avec laquelle l’industrie satisfait aux besoins les plus élémentaires, en rendant obligatoire la consommation de biens exigeant une grande dépense d’énergie, (comme l’automobile) lesquels dégradent la satisfaction obtenue par l’usage d’autres moyens et contribuent ainsi à une diminution du bien être global. Illich a également inspiré des réflexions sur la nécessaire décroissance ou sur la dénonciation des ravages de la civilisation automobile et de ses gains illusoires.

Retour en haut de la page réflexions.

18) Justice(s)

Retour à la réflexion précédente.

l'idée de justice

Je vais rapidement aborder aujourd’hui le thème de la justice qui me semble prolonger celui de l’autorité.

La justice est à la fois une idée, une vertu et une institution.

- En tant qu’idée, la justice est souvent définie comme le fait de donner à chacun ce qui lui est dû.

- En tant que vertu, elle est la volonté de se conformer à cette idée.

- Et en tant qu’institution elle est une administration, porteuse d’une autorité, et censée œuvrer pour la réalisation de cette idée. Mais la réalisation de l’idée de justice n’est pas la seule fonction de l’appareil judiciaire qui concoure également au maintient de l’ordre public avec l’appareil policier. Les peines prononcées par l’institution judiciaire sont en effet censées avoir un effet dissuasif sur les comportements qu’une société souhaite éliminer. Elles permettent en outre de placer leurs auteurs potentiels dans l’incapacité temporaire ou définitive de les adopter. Par la jurisprudence enfin, plus ou moins importante selon les différents systèmes de droit (par exemple dans la common law anglo-saxonne, en opposition au droit civil européen), le personnel de l’institution judiciaire, c’est à dire les juges, prennent part à l’élaboration des normes.

On pourrait longuement débattre sur l’idée de justice. Qu’est ce qui est dû à chacun ?

- Une application équitable des normes légales, c’est à dire de bonnes décisions de justices, dans les conflits avec autrui ?
- Des droits (mais lesquels) ?
- La liberté ?
- La dignité ?
- La satisfaction des besoins élémentaires ?

Le philosophe américain John Rawls prétend qu’un état est juste, si au sein de cet état il est indifférent de naître avec telles caractéristiques plutôt que telles autres. Indifférent ?… Mais il n’est jamais indifférent de naître avec telles caractéristiques plutôt qu’avec telles autres. Si l’on naît au Vietnam de parents intoxiqués par l’agent orange dispersé quelques décennies plus tôt par les américains, il est difficile d’imaginer un état qui ferait que cette caractéristique soit indifférente. En fait John Rawls veut sans doute signifier que quelles que soient les caractéristiques de naissance, on doit avoir un égal accès à … mais à quoi ? A la compétition pour l’obtention des richesses et des pouvoirs (c’est à dire que les règles sont les mêmes pour tous) ? A la possibilité de bien figurer dans cette compétition (c’est à dire que les plus faibles sont avantagés) ? A une certaine part des richesses et des pouvoirs sans compétition (par exemple à la part de richesse qui permet la satisfaction des besoins élémentaires) ?
Il est important de répondre à ces questions, afin de définir concrètement quelle conception de l’idée de justice on défend. C’est bien là une question éthique sur laquelle il faut se prononcer. Je pense quant à moi que la justice en tant qu’idée, implique non seulement de veiller à l'égale application des règles, mais de donner à chacun un minimum de dignité, notamment par la garantie d’une satisfaction des besoins élémentaires (au sein desquels je compte l’alimentation, le logement, les soins, l’aide aux actes élémentaires de la vie, s’ils ne peuvent plus être accomplis et l’accès à l’information garanti par l’instruction). Une société qui ne garantit pas ce minimum de droit, de dignité et de sécurité, dû selon moi à chaque être humain, n’est pas une société juste.

Mais, nous venons de le voir, la justice n’est pas seulement une idée, c’est aussi une institution qui, dans le monde actuel, est au service d’une appartenance. Dans le cadre étatique, car la justice est un appareil d’état, cette appartenance est le plus souvent nationale, mais elle peut être religieuse, comme on le constate avec le droit musulman. Puisque la justice est au service d’une appartenance, ce n’est pas « à tout le monde » qu’elle donne ce qui lui est dû. Revenons sur l’exemple de l’agent orange, à haute teneur en dioxine, utilisé par les américains durant la guerre du Vietnam (et produit par l'horrible société Monsanto qui répend aujourd'hui ses OGM). Outre son caractère hautement cancérigène, ce produit provoque de terribles malformations chez les nouveau-nés des parents intoxiqués. (si le sujet vous intéresse, voici un lien). Les vétérans américains ont obtenu des dédommagements pour avoir manipulé, sans avoir été pleinement informé des risques encourus, ce produit dangereux qu’ils déversaient sur les forêts vietnamiennes. En réparation du dommage subis, ils ont obtenu de la justice américaine ce qui leur était dû. Mais pas les Vietnamiens qui ont été directement intoxiqués, non plus que leurs enfants gravement handicapés !

Les droits de l’homme peuvent être interprétés comme une tentative de rapporter la justice à l’appartenance humaine. Malheureusement, il n’existe pas une institution judiciaire compétente pour garantir ces droits à tous les hommes.
Il existe certes une cour européenne des droits de l’homme, mais elle est rattachée à l’appartenance européenne. Sa jurisprudence est par ailleurs fort décevante, et elle tombe dans le travers de la judiciarisation à outrance que nous évoquerons tout à l’heure, au lieu de dénoncer les atteintes les plus flagrantes et les plus massives à la dignité et à l’intégrité humaine.
Quant à la cour pénale internationale de la Haye, elle n’a autorité que pour les crimes, elle ne met donc en œuvre qu’une part réduite de l’idée de justice.
D’une manière générale, toutes ces juridictions sont des émanations des états, donc des appartenances nationales, qui acceptent par des traités de se départir conditionnellement d’une part de leur souveraineté. Ce sont bien des juridictions internationales, et non a-nationales.

La justice en tant qu’institution est donc relative à diverses appartenances, le plus souvent nationales. Mais à l’égard même de son appartenance, elle ne met pas forcément en œuvre l’idée de justice, car elle est avant tout l’instrument d’un pouvoir. Elle ne donnera donc pas à chacun ce qui lui est dû, mais ce que le pouvoir estime bon pour chacun et ce que ses détenteurs politiques, économiques ou religieux, réclament pour eux.
Le plus souvent d’ailleurs, elle ne donnera rien du tout, mais elle prononcera des peines, car l’institution judiciaire est d’abord un instrument répressif. Elle est censée dire le droit, mais surtout sanctionner les manquements au droit.
On dira que le châtiment est ce qui est dû pour le crime. Mon point de vue est qu’il faudrait consacrer plus d’effort à prévenir le crime qu’à le châtier. En dehors de sa vertu exemplaire et dissuasive, le châtiment est irrationnel, puisqu’il contribue à diminuer « le bonheur global ».
Mais l’institution judiciaire repose sur une bonne part d’irrationalité, car pour garantir l’ordre public, elle a du « institutionnaliser » les instincts humains les plus violents, les plus archaïques et les moins rationnels. Parmi ces derniers on compte évidemment l’instinct de vengeance. Au fond d’eux mêmes, c’est la vengeance que la plupart des justiciables réclament comme dû. Ils essayent le plupart du temps de cacher cette exigence en avançant que, s’ils sont si attachés à ce que les fautes de l’individu qui leur a causé du tort soit le plus largement reconnues et le plus sévèrement punies, c’est pour éviter que le mal qu’ils ont subis se renouvelle. Mais en réalité c’est la vengeance qu’ils recherchent, car, malheureusement, la vengeance apaise ou plutôt la perspective de sa réalisation porte la promesse d’un apaisement, voire d’un plaisir. Par une étrange disposition d’esprit, l’homme estime que le mal doit être payé par le mal. Comme s’il s’agissait d’équilibrer une mystérieuse balance, et comme si, plus que le bien ou l’absence de mal, c’est cet équilibre qu’il fallait rechercher.

Malheureusement, cette disposition d’esprit, qui pour moi est l’héritage des pulsions les plus primitives, ne semble pas s’atténuer. Je pense que la judiciarisation croissante des rapports sociaux, sur un modèle largement importé des Etats-Unis, est le signe de la puissance toujours actuelle de ces instincts. Plus exactement la judiciarisation à outrance révèle de ce que je qualifierais d’hystérie identitaire (voir aussi mes réflexions du 21 avril à ce sujet).
La volonté, pour tout dommage subit, de trouver un coupable et d’exiger des dédommagements, constitue selon moi le symptôme d’une incapacité quasi religieuse à accepter la contingence des faits. C’est comme si l’on estimait que le tort personnellement subi était une remise en cause de l’ordre du monde, devant être compensé par ce fameux rééquilibrage des plateaux de la balance, qui prend alors le pas sur la reconquête du bien-être personnel. Cette dérive solipsiste qui attribue un sens exagéré aux évènements, est aggravé par le processus personnel d’évaluation du dommage, qui ne se réfère pas seulement au mal véritablement éprouvé, mais à l’éventuelle remise en cause d’une identité fictive que l’on s’est forgée :

"Je suis atteint dans mon honneur !"

"Moi, Ségolène Royal, je porte plainte contre le jeune militant socialiste qui m’a entarté le 16 juin 2006 !"

"Les caricatures du prophète nous blessent, il faut les interdire et punir ceux qui les ont réalisées !"

Etc, etc…

L’institution judiciaire ayant des intérêts si peu rationnels à satisfaire, elle ne s’appuiera d’ailleurs pas principalement sur l’autorité rationnelle (voir les messages précédents), mais sur l’autorité traditionnelle et l’autorité charismatique. En témoigne tous les archaïsmes du cérémonial judiciaire, la robe des magistrats, l’atmosphère quasi religieuse des débats et de la procédure.
Ajoutons encore que puisque les dommages réels ou fantasmés sont susceptibles de donner lieu à des dédommagements financiers, la procédure judiciaire constitue l’un des aspects de la compétition pour la concentration des richesses et des pouvoirs. Elle est l’un des moyens de cette concentration, aux mains de ceux qui possèdent les meilleurs avocats, comme le système capitaliste en est un autre au mains de ceux qui possèdent la plus grande parts de capitaux (et qui sont d’ailleurs naturellement les mêmes).

Pour toute ces raisons, la justice en tant qu’institution ne réalise que très rarement l’idée de justice, mais sert plutôt des pouvoirs et des intérêts particuliers.

Plus généralement encore, la justice en tant qu’idée a jusqu’à présent été insuffisamment caractérisée. Elle ne peut se concevoir qu’en référence à l’appartenance humaine et doit donc reposer sur une institution judiciaire supranationale. Cette institution doit enfin se débarrasser de ses archaïsmes, et s’appuyer non plus sur l’autorité traditionnelle ou charismatique, mais exclusivement sur l’autorité rationnelle.
J'ajouterai encore que dans une société "idéale" et véritablement juste, l'idée de justice ne devrait pas avoir besoin d'une institution pour s'appliquer. J'évoquais hier les écrits d'Ivan Illitch sur la société sans école... La société sans tribunaux me semble quant à moi plus souhaitable !

Pour poursuivre la réflexion, ces développements sur la justice doivent à mon avis s’accompagner d’une analyse du contenu et surtout de la forme des normes légales. Je parlais de l’archaïsme de certaines postures ou habitudes de l’administration de la justice, mais ces archaïsmes sont moins importants encore que ceux du droit. Nul n’est censé ignorer la loi… Mais rien n’est fait pour que les citoyens la connaissent et la comprennent ! A tel point, qu’ils ont besoin d’avocats, de conseillers et de juges pour faire valoir leurs droits. L’édifice législatif est aujourd’hui si complexe, que nul ne peut assurer qu’il n’est pas contradictoire. Mais cette obscurité, cet hermétisme, ces contradictions, ne sont-ils pas sciemment entretenus ? Ils permettent en tous les cas d’entretenir des pouvoirs : le pouvoir des spécialistes du droit (juge, avocat, conseillers) et des bureaucraties envahissantes qui le mettent en œuvre. Cette complexité prive en définitive les citoyens de leur autonomie, voire même de leur capacité à s’exprimer valablement par le vote, sur les affaires de la collectivité. Celles-ci sont alors confiées aux experts, aux spécialistes, qui en l’occurrence ne sont que de misérables gratte-papiers. Les lois et règlement devraient être libellés dans un langage compréhensible par tous. Ils devraient faire appel à des concepts suffisamment bien construits pour permettre une formalisation claire et non ambiguë. Un principe de « moindre action logique » devrait leur être systématiquement appliqué. C’est à dire qu’en fonction du but à atteindre, on devrait se poser la question de la simplification maximum des normes. A cet égard, la réglementation fiscale française pourrait être considérée comme l’antithèse absolue de cet effort nécessaire de simplification et d’efficacité. Il faudrait par la suite imposer une formalisation de type logique et mathématique aux lois et règlements et les diffuser par les médias les plus accessibles et dans les formes les plus pédagogiques (le Web est évidemment un bon moyen pour cela). Finalement, l’élaboration des textes de loi dans la perspective leur meilleure formulation possible, devrait pouvoir être directement contrôlée par les citoyens concernés.

Retour en haut de la page réflexions.

19) Gauche et droite ?

Retour à la réflexion précédente.

gauche et droite

Evoquer le clivage gauche/droite, c’est avant tout rendre compte d’un phénomène d’appartenance (voir à ce sujet les messages des 14 et 15 avril).
Certains voudraient prétendre que ce clivage est aujourd’hui dépassé… Cela voudrait-il dire que l’appartenance à la gauche et à la droite n’est plus revendiquée, ou que cette revendication tend à perdre son sens et sa force ?
Faut-il considérer qu’il en va de ce type d’appartenance comme de toutes les autres, et qu’elle a par nature vocation à être dépassée dans un regroupement plus universel ?
Et comment donc Esprit68 entend-il se situer par rapport à ce clivage ?

Avant de répondre à ces questions, je vais tenter de présenter quelques idées, conceptions, thèmes, espoirs ou craintes qui, associés aux mots « gauche » et « droite », font que tant d’hommes et de femmes se reconnaissent comme appartenant à la droite ou à la gauche.

Commençons par la droite… Jacques du Perron, par ailleurs auteur du Journal d’un homme de droite, soutient dans son livre La pensée de droite à contre-courant, que la droite repose sur 7 piliers. Voici la façon dont il les énumère :

"Il s’agit d’abord du réalisme qui s’oppose fondamentalement à l’utopisme de la gauche, du spiritualisme car en tant qu’héritier d’une tradition l’homme de droite respecte la religion même s’il est agnostique. Sa conception du monde est religieuse. Ajoutons le pessimisme, c’est-à-dire la conscience du sentiment tragique de la vie, puis l’aristocratisme guerrier synonyme de hiérarchisme car dans les sociétés traditionnelles la société s’organise naturellement en degrés et l’organicisme qui considère la société humaine comme un organisme vivant tandis que la gauche tend à se représenter la société comme une machine que l’on peut modifier selon des principes rationnels. Enfin, le conservatisme constitué par les cinq traits déjà énumérés et que l’on peut confondre avec le traditionalisme et l’activisme contre-révolutionnaire.".

Jacques du Perron, parle bien du réalisme « qui s’oppose fondamentalement à l’utopisme de la gauche » ! Je faisais moi-même l’éloge du réalisme dans mon message du 5 avril… Serais-je donc en train de développer une pensée de droite ?! En tous cas, je n’en revendique surtout pas l’appartenance ! Mettez-moi plutôt du côté des fous, des rêveurs, des illuminés, ou bien, si vous voulez me faire plaisir, du côté de la gauche… En fait, la description de Jacques du Perron est intéressante, car elle dépeint surtout la manière dont la droite voudrait se présenter. Mais contrairement à ce que la droite aime à prétendre, elle n’est pas réaliste. Elle est très exactement idéaliste, au sens de mes précédents messages, c'est-à-dire qu’elle accorde (ou qu’elle feint d’accorder) une réalité :

-à des valeurs morales ou religieuses, tout à fait relatives, qu’elle présente comme dérivées de l’ordre du monde ou de la volonté de dieu,

-à des systèmes de pouvoirs ou d’échange, à des rapports de forces qu’elle considère comme inéluctable, alors qu’ils ne dépendent que de la volonté humaine.

La droite tend donc conférer une réalité absolue à des idées relatives, et inversement, elle refuse de considérer la réalité objective, lorsque celle-ci contredit ses idées.
Mais je crois plutôt que se sont ses désirs d’ordre, sa fascination pour la domination et l’asservissement et son manque d’imagination que la droite prend pour des réalités.

Car le principal pilier de la droite, qui agrège tous les autres cités par Jacques du Perron, est tout simplement la vénération du pouvoir. Si la droite est bien toujours du côté du manche, c’est parce qu’elle veut fondamentalement le pouvoir, elle en désire la comédie et le tragique. Elle veut en outre l’autorité traditionnelle et charismatique qui l’accompagne, tout en se méfiant de l’autorité rationnelle qui pourrait l’affaiblir (voir le message du 21 avril).

Qu’est ce qui peut donc favoriser l’adhésion à la droite qui implique cette vénération du pouvoir ? Des sentiments divers et parfois contradictoires :

Ce peut être l’égoïsme : « Je dispose des richesses et du pouvoir et je veux conserver ou accroître mes privilèges. »
Ce peut-être l’envie : « Moi aussi je voudrais profiter des richesses, moi aussi je voudrais imposer mon pouvoir sur autrui. »
Ce peut-être la lâcheté : « Le changement me fait peur ! Que vais-je devenir, si je perd le peu de pouvoir et de richesse dont je dispose ? » …
… Parfois associée à l’hypocrisie et au manque d’imagination : « Oui sans doute, la religion est un mensonge, mais si on l’admettait, où irait-on ? Tout serait permis !» ...« Non, je ne veux pas croire que la société soit si injuste… Je préfère me réfugier dans l’illusion et attaquer tous ceux qui veulent m’en sortir !»
Etc, etc, etc.

Inversement, je pense que la principale valeur de la gauche est le refus du pouvoir. Le philosophe Gilles Deleuze prétendait que l’essence de la gauche était d’être minoritaire (Gilles Deleuze explique cela dans un document très intéressant que vous pouvez visionner ici). Mais c’est à mon avis seulement parce qu’elle s’oppose au pouvoir de la majorité, que la gauche défend les minorités ou s’identifie à elles.
On dira encore que la gauche vise à promouvoir la justice en tant qu’Idée… Mais c’est également parce que l’idée de justice ne saurait tolérer la concentration de richesses et de pouvoir et ne saurait même tolérer que l’on use arbitrairement d’un pouvoir sur autrui. Nous avons évoqué la philosophie de John Rawls dans le message du 23 avril, notamment sa définiton la société juste comme la société au sein de laquelle il est indifférent de naître avec telles caractéristiques plutôt que telles autres. Mais il faut ajouter que John Rawls fait encore reposer la société juste sur le principe de la plus grande liberté égale pour tous. C'est-à-dire que selon lui : Chaque personne doit avoir un droit égal au système total le plus étendu de libertés de base égales pour tous, compatible avec un même système de liberté pour tous.
Cette diffusion de la même liberté à tous, est évidemment incompatible avec l’accroissement du pouvoir sur autrui. L’idée de justice milite donc pour la limitation du pouvoir, et c’est ce qui renforce encore son appropriation par la gauche.
Enfin la gauche est attachée à la responsabilité et à la dignité de l’homme, parce qu’elle ne place pas au-dessus de lui un pouvoir divin ou magique qui lui dicterait sa morale et son éthique. Pour la gauche, l’homme définit lui-même ses propres valeurs. Elles sont donc fondamentalement humaines, et ne relèvent pas de dieu, de l’ordre du monde, ou de je ne sais quel « Dharma » qui imposerait telle destiné à telle caste, tel mariage à telle femme, telle soumission, telle attitude, telles pensées mêmes.

L’homme de gauche est libre, il est responsable, il refuse de se soumettre au pouvoir d’autrui, comme il refuse de soumettre autrui au pouvoir.

On objectera qu’il existe un anarchisme de droite. Mais ce dernier ne rejette généralement qu’un type de pouvoir… Le pouvoir parlementaire par exemple, parce qu’il considère que ce pouvoir contredit un pouvoir plus puissant et plus vénérable, comme celui de la tradition ou de l’ancien régime. L’anarchisme de droite peut également s’interpréter comme un renoncement de l’homme de droite, qui, comprenant que le temps du pouvoir est passé, en est déçu et se réfugie dans la misanthropie.

Ayant livré ma vision de la gauche et de la droite, je dois maintenant déterminer si leur opposition est toujours pertinente … Plus que jamais ! Du moins il existe toujours des forces de droite qu’il faut combattre, car en tant que soutien des pouvoirs établis, elles s’opposent naturellement à la révolution mondiale de la production et des échanges, absolument nécessaire, non seulement au bien-être, mais à la survie de l’humanité.

La droite, c’est en somme un peu comme la religion… C’est une appartenance dangereuse, qui sera un frein aux changements nécessaires. Certes, la droite proposera elle-même en apparence des changements, des réformes, qui ne sont en fait que des moyens de consolider le pouvoir capitaliste actuel. Ces dernières décennies, la droite a voulu convaincre le monde de son adhésion à la modernité et au réalisme. Mais elle en est restée à son absurde conservatisme, à sa défense d’un ordre destructeur et à son aveuglement aux vrais maux et aux vrais périls qui menacent le monde.

La révolution que souhaite Esprit68 s’opérera donc nécessairement avec la gauche contre la pensée de droite...
Et pourtant, elle devra mobiliser des forces au-delà de la traditionnelle appartenance à la gauche. Elle devra être comprise, non pas comme le fruit d’une idéologie ou d’une appartenance politique quelconque, mais comme une nécessité vitale. Et pour y parvenir, sans doute faudra-t-il abandonner (à mon grand regret) une part de la phraséologie gauchiste… Mais j’y reviendrai bientôt, au cours du mois de mai qui s’annonce, et qui devrait, comme les fleurs, voir éclore les moyens de la révolution.

Enfin, pour préciser cette note, en réponse au commentaire de "68" dont voici un extrait :

" ... La liberté d’entreprendre n’est-elle pas le fondement des idées libérales ?
La vénération du pouvoir n’est-elle pas qu’un sentiment humain, partagé par les hommes politiques de droite comme de gauche.
Quant aux idéaux de liberté défendus par la (prétendue) gauche, ne doivent-ils pas parfois souffrir de quelques exceptions ? Peut-on(doit-on ?) permettre le droit de travailler au noir, de fumer ou de prendre des substances réputées illicites sur le lieu de travail, de se prostituer… ?
..."

La réponse d'Esprit68 :

La liberté d'entreprendre est bien une idée que l'on qualifie généralement de "libérale", et c'est une idée qui a été abusivement récupérée par la droite (pour faire simple). Mais cette dernière n'en a pas le monopole ! La gauche, du moins telle que je la conçois, n'est pas contre "la liberté d'entreprendre", mais contre le fait d'acquérir un pouvoir exhorbitant sur autrui, et contre le fait de concentrer une somme déraisonnable de richesses, suite à une action entreprise. Je crois d'ailleurs que ce n'est pas la liberté que la droite entend renforcer en se disant favorable à la "liberté d'entreprendre", mais le pouvoir sur autrui qu'il est possible d'en tirer... CQFD. Il faut simplement en rester au si simple adage : "la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres". C'est à dire que si la liberté d'entreprendre conduit à pourrir la planète, comme c'est le cas actuellement, ou à soumettre la plus grande partie de la population à une sujétion indigne, alors dans ce cas, il faut la limiter. Et cela permet de répondre à l'autre partie de ta question : les pratiques qui occasionne des nuisances sur autrui, ou qui contribuent à l'assujettir ou à l'exploiter doivent être interdites. La prostitution si elle était réellement le résultat d'un choix librement consenti pourrait être permise, mais dans les faits elle est subie. C'est donc non pas la prostitution qu'il faut combattre mais le proxénétisme qui l'accompagne et la misère sociale qui peut la susciter.
Les substances illicites, je serais plutôt pour les légaliser, sauf si elles sont notoirement dangereuses (ou du moins en informant loyalement des dangers encourus), tout en restreignant dans certains cas l'utilisation et la distribution : ce n'est pas pour les mineurs encore "irresponsables" et cela ne doit pas contribuer à mettre en danger la vie ou la santé d'autre personne (ivresse ou défonse au volant par exemple). Pour le reste, chaque personne "responsable" doit pouvoir faire ce qu'elle veut : se fumer son oinj ou se prendre sa ligne si tel est son plaisir et du moment qu'elle ne gêne personne.
Quant au travail au noir, je ne peux répondre, parce qu'il intervient au sein d'un système de travail salarié déjà biaisé et merdique et sur lequel je reviendrai... Par ailleurs Esprit68 n'a pas vocation à être une force de "gouvernement", il ne prendra donc jamais de décision "politique", et encore moins à la tête d'une entreprise (au sens ou on l'entend actuellement, car encore une fois Esprit68 a une idée différente de ce que pourrait être une "entreprise humaine"...).

Retour en haut de la page réflexions.

20) Bêtise et médiocrité, stades suprêmes du capitalisme

Retour à la réflexion précédente.

« Marquer : ce verbe a pour origine la marque des pas, laissée sur la terre par le pied. Les putains d’Alexandrie, jadis, avaient coutume, dit-on, de ciseler, en négatif, leurs initiales sous la semelle de leur sandales, pour que, les lisant, imprimées sur le sable de la plage, le client éventuel reconnaisse la personne désirée en même temps que la direction de sa couche. Les présidents des grandes marques reproduites par les publicitaires sur les affiches des villes jouiront sans doute, ensemble, d’apprendre qu’ils descendent en droite ligne, comme de bons fils, de ces putains là. »
Michel Serres – Le Mal propre.

On connaît l’ouvrage de Lénine, L’impérialisme stade suprême du capitalisme, je voudrais quant à moi soutenir que la bêtise et la médiocrité constituent les véritables aboutissements du capitalisme mondial. Elles en sont du moins des caractéristiques majeurs qui se signalent à différents niveaux.

Au niveau des élites dirigeantes tout d’abord. L’affligeante incompétence de nombre de dirigeants de grandes puissances capitalistes occidentales, pourrait se voir désignée sous le nom de syndrome de Bush. George Walker Bush est en effet la plus saisissante illustration, de cette bêtise et de cette médiocrité, hissée au sommet de la première puissance mondiale. Inculte, stupide, gaffeur, niais, il est en outre entouré de médiocres faucons qui se caractérisent par leur amateurisme dans le traitement des dossiers les plus sensibles (pour s’en convaincre, je recommande à mon lecteur le documentaire de William Karel, Le monde selon Bush – après avoir vu se film, on se dit que les membres de la haute administration américaine sont certes des salauds, mais qu’ils sont avant tout des nuls).

Je viens d’évoquer le plus saisissant exemple de bêtise souveraine, mais en France, Sarkozy doit également être considéré comme un champion de la médiocrité triomphante, par sa vulgarité, sa pusillanimité, ses navrantes improvisations, par son manque de stature et de dignité. De même, la vulgarité d’un Berlusconi, son odieuse bêtise, mainte fois révélée, entache malheureusement pour la troisième fois la fonction de Président du Conseil italien.

On pourrait trouver plusieurs causes à ce triomphe de la bêtise et de la médiocrité. Il est exact que dans une certaine mesure, les dirigeants des puissances occidentales sont les marionnettes des pouvoirs industriels et financiers. Ces derniers n’ont pas intérêt à voir accéder au sommet de l’état des personnalités trop fortes, trop libres, trop lucides, trop intègres ou même trop compétentes. En sens inverse, le capitalisme étant par nature anti-économique, anti-écologique, réducteur de bien-être et contre-productif, un chef d’état ou de gouvernement honnête, compétent et efficace, aura tendance à favoriser des solutions anticapitalistes. Les pouvoirs industriels et financiers tendront donc naturellement à favoriser l’accession au sommet de l’état des individus médiocres et malhonnêtes. Ils useront pour cela de leur soutien financier, mais également de leur main-mise sur les médias. Car le processus électoral qui conduit au plébiscite de la bêtise, doit faire intervenir une population préalablement manipulée et abêtie.

Cette dernière remarque nous conduit à identifier le deuxième niveau de manifestation de la bêtise et de la médiocrité, qui est le niveau médiatique. Le triomphe de la bêtise et de la médiocrité dans les médias les plus influents, pourrait quant à lui être désigné sous le nom de syndrome de Foucault (en référence à l’émission « Qui veut gagner des millions ? » de Jean Pierre Foucault, dont j’ai donné un extrait révélateur dans mon message du 21 avril). Il existe en effet une idéologie cohérente de l’abrutissement médiatique, notamment théorisée par Patrick Le Lay, directeur de TF1.

Déjà en 1987, celui-ci déclarait :

« On ne vit plus qu'avec les chiffres de l'audimat. [...]. Passer une émission culturelle sur une chaîne commerciale à 20 h 30, c'est un crime économique ! C'est quand même à l'État d'apporter la culture, pas aux industriels. »

Mais c’est en 2004, qu’il a livré la plus claire description de l’abrutissement médiatique :

« Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective 'business', soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c'est d'aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. […] Or pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible. »

Cette conception est par ailleurs compatible avec les plus anciennes inclinaisons du capitalisme. Ainsi Henry Ford déclarait lui-même dans ses mémoires :

« Je ne cherche ni à ce que mes ouvriers sachent lire, écrire ou parler anglais. La seule chose que j’attends d’eux, c’est qu’ils ne boivent pas au travail. »

A un niveau plus subtil et sans doute moins spectaculaire, je considère que la chroniqueuse Isabelle Morini-Bosc, qui publie chaque semaine un billet dans TV magazine, est une active propagandiste de l’entreprise d’abrutissement médiatique : par sa défense fervente des émissions dite « populaires » qui ne sont que des accumulations de vulgarité, de violence, de mensonges et de futilités, par son dénigrement systématique des intellectuels, des enseignants, des émissions « intello-chiantes », en réalité de tout ce qui pourrait réveiller, éduquer ou faire s’interroger le public, Morini-Bosc se présente en effet comme une infatigable championne de la télé poubelle.

Et il est vrai que le système capitaliste a besoin de l’abrutissement, non seulement pour favoriser l’accession au pouvoir d’élites dirigeantes médiocres et soumises, mais également pour faire accepter l’absurdité de la société de consommation.
Comme l’a bien compris Patrick Le Lay, le capitalisme impose de rendre l’individu réceptif à la publicité et de le préparer à la consommation. Il doit en outre prévenir toute prise de conscience de l’absurdité d’un système qui conduit au gaspillage des ressources et au gaspillage du temps, employé au travail, dans la production de nuisances, qu’il faut à nouveau imposer par le matraquage publicitaire. Le capitalisme doit enfin masquer la schizophrénie d’un discours, qui d’un côté vante l’écologie, le développement durable et qui de l’autre veut la relance de l’économie par la consommation.

La bêtise et la médiocrité sont donc doublement nécessaires au capitalisme. Mais le capitalisme, par la concentration des richesses et du pouvoir qu’il provoque, conduit lui-même à l’accroissement de la bêtise et de la médiocrité.
Concentré dans les mains d’un homme ou de quelques hommes, le pouvoir est par nature arbitraire et stupide. Il est aveugle à la multiplicité des points de vue, il est inefficace, conservateur et sans imagination. Il révèle par ailleurs la faiblesse de l’humain, au lieu d’en renforcer les qualités. Aucun homme n’est digne de disposer du pouvoir terrible de déclencher le feu nucléaire. La disproportion entre l’énormité du pouvoir conféré et la petitesse de l’homme qui l’exerce est non seulement dangereuse, mais elle expose et rend insupportable sa médiocrité.
Les jeux du pouvoir favorisent également l’élection du plus violent, du plus malhonnête (ou du plus stupide, par la coalition des « maillons faibles ») et pénalisent la promotion du plus intelligent (à nouveau par l’élimination du «maillon fort »), du plus probe, en somme du plus utile à la collectivité.
Le pouvoir déresponsabilise en outre ceux qui y sont soumis. Il anéantit leur esprit critique, leur créativité, leur probité même, et les installe dans le conformisme et la plus stérile des soumissions. Malgré les discours creux que l’on sert sur les nouveaux modes de management des hommes, cette situation est flagrante dans maintes grandes entreprises et administrations, où la hiérarchie est encore très pesante et où les relations humaines suivent des modèles hérités du 19ième siècle.

Au-delà des rapports de pouvoir qu’il contribue, dans les faits, à instaurer, le système capitaliste est par lui-même abêtissant. Il interdit de s’interroger, au niveau le plus global et le plus général, sur les fins, sur le sens et sur l’utilité des actions entreprises. Il impose un cadre préconstruit, orientant toutes les actions et réflexions humaines. On rencontre quantité de femmes et d’hommes brillants, volontaires, inventifs. Mais oeuvrant au sein du système capitaliste, tout leur génie est orienté vers la bêtise. Leurs inventions sont dirigées vers les plus misérables fins. Que l’on compare, par exemple, la somme d’expertise, de savoirs et d’intelligence humaine concentrée dans un appareil de télévision, au lamentable usage qui en est fait. Que l’on songe à tous ces économistes et ces prévisionnistes brillants, mais si bien bridés intellectuellement, qu’ils ne font que tourner en rond dans le cadre limité qu’ils s’interdisent de franchir.
Evidemment, il faut du courage pour sortir de ce cadre. Car cette émancipation équivaut le plus souvent à une mise en danger sur le plan personnel, à une remise en cause de la situation, des appuis, de la carrière. Et pourtant, c’est une révolution que les élites intellectuelles, mentalement castrées par le capitalisme, doivent absolument opérer, pour enfin contribuer à la détermination des nouveaux modes de consommation, de production et d’échanges qui préserveront à l’homme un avenir.

Il faut s’affranchir du système capitaliste en libérant l’intelligence et la créativité, en inventant l'avenir.

La soi-disant « libre » concurrence de l’économie capitaliste, l’actuelle loi du marché, est parfois présentée comme l’équivalent de la sélection naturelle. Elle permettrait aux plus forts d’être sélectionnés, c'est-à-dire, qu’elle permettrait aux individus les plus adaptés et porteurs des projets les plus utiles de s’imposer. Mais dans les faits, la loi du marché contribue seulement à concentrer le pouvoir et les richesses dans les mains des plus médiocres et à la sélection des projets les plus bêtes et les plus nuisibles.

Retour en haut de la page réflexions.

21) Propriétés et humanisation des ressources – première partie

Retour à la réflexion précédente.

« Le crachat souille la soupe, le logo l’objet, la signature la page : propriété, propreté, même combat dit par le même mot, de même origine et de même sens. La propriété se marque comme le pas laisse sa trace. »
Michel Serres – Le Mal propre.

Le mois de mai, sur Esprit68, devait être consacré, non plus aux réflexions mais aux actions. Je vais cependant enfreindre ce commandement que je m’étais à moi-même imposé, en vous fournissant une nouvelle réflexion.
Du reste, il ne faudrait pas croire que la réflexion soit jamais achevée. Elle se poursuit au contraire sans cesse. Mais comme je l’ai indiqué hier, elle doit périodiquement présenter des fruits assez mûrs pour guider l’action.
Je parlerai donc aujourd’hui d’un aspect de la revendication révolutionnaire, que je n’avais pas encore abordé et qui concerne la propriété.
J’évoquerais plus précisément le thème de la propriété intellectuelle, avant d’en venir, d’une manière plus générale à toutes les formes de propriété.

La propriété intellectuelle recouvre différents aspects, brevets, marques, droits d’auteur que je vais successivement aborder.

Par la rétribution qu’elle permet d’obtenir, relativement à la diffusion et à l’exploitation d’une invention ou d’une œuvre, la propriété intellectuelle est censée remplir une double fonction :

- D’un point de vue éthique, elle assurerait une fonction de protection vis à vis du ou des auteurs d’une nouvelle œuvre ou d’un nouveau procédé, qui sont ainsi assurés que personne ne s’appropriera d’une manière illégitime le bénéfice de leur invention ou que personne ne la dénaturera.

- D’un point de vue économique ou rationnel, elle assurerait une fonction d’incitation à l’invention et à la créativité, en créant les conditions de rémunération du travail consacré à l’élaboration du nouveau procédé ou de la nouvelle œuvre et en en assurant la protection évoquée plus haut.

Mais si l’on considère, par exemple, le brevet, on peut se demander à qui il assure le plus souvent dans les faits une protection et à qui il assure le plus souvent dans les faits une rémunération. A l’individu, à l’équipe de chercheurs qui a véritablement élaboré un procédé innovant ou aux actionnaires de l’industrie qui l’exploite ?
Les inventeurs n’ont pas toujours le moyen de protéger leurs œuvres, comme le prouve ce reportage de France-info, sur Claude Dumas, un inventeur qui a obtenu 96 médailles au concours Lépine pour 214 inventions déclarées. Cet homme n’a pourtant pas fait fortune, car, comme le rappelle France-Info :

« ... protéger ses découvertes coûte très cher – quelque 150.000 euros – il faut déposer un brevet international et il n’en a pas les moyens. »

Ainsi, donc, dans les faits, le brevet n’est pas toujours un instrument adéquat pour protéger l’individu. Mais paradoxalement, le cas de cet homme, dont les découvertes sont aussitôt « pillées », selon les termes même de France-info, montre qu’en lui-même le brevet n’est pas « incitatif ». D’un point de vue économique et rationnel, il pourrait même être désincitatif, en octroyant une rente qui dissuaderait « l’inventeur » de faire de nouvelles recherches Dans le cas même de Claude Dumas, on peut se demander si cet homme, ayant fait fortune, aurait été aussi "prolifique"…

Mais dira-t-on, comment rémunérer les investissements lourds qui doivent engager des moyens importants sur de longues périodes. N’est-ce pas l’obtention d’un brevet qui permet rétrospectivement de payer tous ces risques et tous ces efforts ? Le brevet peut effectivement y concourir, mais il n’est pas l’unique moyen de ce paiement. Car la collectivité peut dans son ensemble aider à supporter et l’effort et le risque.
La protection de la propriété intellectuelle est une invention relativement récente. Son absence, au cours des millénaires d’histoire, n’a pas empêché les plus grandes réalisations humaines. Ce n’est finalement que très récemment que l’on voudrait rendre ces réalisations dépendantes d’un profit « monétaire ». Les bâtisseurs des cathédrales n’attendaient pas principalement un profit monétaire, non plus que les membres du projet Manhattan, ou les ingénieurs du Spoutnik.
Alors certes il faut reconnaître les puissantes motivations religieuses, militaires ou idéologiques, qui ont soutenus ces projets et qui me paraissent personnellement bien dangereuses et critiquables… Mais aujourd’hui, l’amélioration des conditions d’existence pour le plus grand nombre et la lutte contre les périls les plus pressants qui menacent la planète toute entière, me semblent pouvoir constituer des facteurs suffisants de motivation, pour des femmes et des hommes talentueux, honnêtes et intelligents.

Inversement, le système du brevet n’est pas forcément incitatif et n’oriente pas forcément les activités humaines dans la direction la plus souhaitable, c'est-à-dire vers la satisfaction la plus complète des besoins réels.

- Ce système n’est pas incitatif, parce que, nous l’avons vu, il ne récompense pas forcément au bon moment le véritable artisan de l’innovation. Il contribue plutôt à des concentrations de richesses – et donc de pouvoir – aberrantes, dans les mains de quelques actionnaires et dirigeants. Il faut rappeler à cet égard que c’est bien par les brevets déposés sur les semences transgéniques, que des firmes comme Monsanto sont en passe de contrôler l’ensemble de la production agricole mondiale.

- Ce système n’est pas efficient, parce qu’il rend plus difficile la diffusion de l’innovation – dont la réappropriation doit être rémunérée – et parce qu’il oriente la recherche uniquement vers la satisfaction des besoins solvables, au détriment, souvent, des besoins les plus urgents et les plus essentiels.

J’ai très brièvement évoqué le domaine agricole, mais la santé, et son exploitation par l’industrie pharmaceutique, révèle comment la tyrannie des brevets peut devenir particulièrement insupportable. Elle renchérit en effet le coût des médicaments pour les pays les plus pauvres et elle oriente la recherche, non pas vers la lutte contre les maladies les plus répandues sur la planète, mais vers le soulagement des maux de l’homme riche. On relève souvent qu’un seul homme fortuné, chauve, souffrant de mycoses et d’impuissance sexuelle, va davantage compter pour l’industrie pharmaceutique que quelques milliers de personnes atteintes de la malaria.
Il faut rappeler à ce sujet les si difficiles batailles juridiques qu’a du mener l’Afrique du Sud de Nelson Mandela à la fin du deuxième millénaire et au début des années 2000, afin de permettre à des entreprises locales de produire ou d’importer des traitements contre le SIDA en s’exonérant du coût des brevets détenus par les grandes compagnies.
Si dans ce cas, les intérêts de toutes une population ont pu finalement prévaloir sur ceux de quelques multinationales, il faut rappeler que la règle, pour les 151 pays adhérents à l’OMC, impose aujourd’hui de mettre en place un droit à la propriété intellectuelle qui garantit un monopole de 20 ans aux créateurs de nouveaux médicaments.
Et bien c’est ce type de monopole qui me paraît injuste et inefficient et qu’il faut selon moi tout simplement abolir.
Mais objectera-t-on, l’industrie pharmaceutique va mal en France, supprimer ou alléger la rentabilité des brevets contribuerait à aggraver encore cette crise et à supprimer de nombreux emplois. Dans l’actuel système de production, de consommation et d’échanges, sans doute… Mais c’est un système qui ne confère pas une juste valeur aux choses et qui n’oriente pas les efforts dans les bonnes directions. Et c’est bien ce système qu’il faut changer.
On dira encore que le brevet permet au moins la divulgation de l’innovation et que sans lui, les découvertes pourraient rester secrètes… Encore une fois, dans l’actuel système de production et d’échange qui tend à favoriser la rétention de l’information et la concentration de pouvoir ! Et certes, si je suis pour la suppression du brevet, je suis naturellement pour la diffusion au plus grand nombre et sans condition, de l’innovation : tout est à tous, rien n’est à l’exploiteur.

En attendant, le financement public de la recherche paraît préférable à la mainmise des multinationales, surtout dans un domaine comme la santé où devraient prévaloir l’intérêt général et les considérations éthiques (mais je maintiens que même d’un point de vue strictement économique et rationnel, le système actuel est inefficient).
Evidemment, ce financement public devra évoluer vers un financement supranational, c’est-à-dire, non pas vers une nationalisation de la recherche médicale et biologique, mais vers sa mondialisation ou pour mieux dire, vers son humanisation, sa reconnaissance en tant que bien commun de l’humanité.

La suite à la prochaine réflexion...

Retour en haut de la page réflexions.

22) Propriétés et humanisation des ressources - seconde partie

Retour à la réflexion précédente.

« A supposer, inversement, que pour rétablir le climat, par exemple, nous luttions loyalement contre l’effet de serre, alors, en remontant vers nos intentions subjectives et collectives, nous devrions limiter les moyens et les volontés d’appropriation qui séparent, dans l’espace objectif, les faibles des forts.
Car, en généralisant ou mondialisant la saleté, en gommant, de cette façon les frontières ou accède et s’arrête l’acte de salir, donc de s’approprier, le droit de propriété atteint, tout à coup, un seuil insupportable, exactement invivable. Il faut donc repenser, je veux dire dépasser son statut actuel où il avoisine encore les conduites animales. Il s’agit d’avancer, une fois encore, sur le chemin malaisé de l’hominisation.
»
Michel Serres – Le Mal propre.

Nous croyons, nous, que le capital, patrimoine commun de l’humanité, puisqu’il est le fruit de la collaboration des générations passées et des générations contemporaines, doit être à la disposition de tous, de telle sorte que nul ne puisse en être exclu ; que personne, en revanche ne puisse en accaparer une part au détriment du reste.
Pierre Kropotkine – Déclaration des anarchistes accusés devant le tribunal correctionnel de Lyon, 1883.

Après avoir brièvement évoqué le problème des brevets, je poursuivrai aujourd’hui, ma petite analyse de la propriété intellectuelle en évoquant les droits d’auteur. Là encore, de manière très rapide et incomplète, car le sujet mériterait sans doute de longs développements pour faire la distinction entre le copyright et le droit d’auteur (en fait unifiés dans la convention de Berne), les droits voisins et pour analyser les fondements et l’histoire de ces droits… Mon but sera davantage de lancer quelques éclairage et de susciter quelques interrogations.
D’abord, je vous invite à lire l’opinion de René Binamé à ce sujet sur le site de propagande.org René Binamé ne se gêne effectivement pas pour écrire « tout le mal qu’il pense » de cette forme de propriété intellectuelle.

Ainsi donc, du côté même des artistes, le principe des droits d’auteurs, au sens large, n’est pas unanimement approuvé.
Par contre il est farouchement défendu par les industries qui accaparent tout ou partie de ce droit.
C’est le cas dans le domaine musical : les 4 « majors » (Universal, Sony, EMI et Warner) qui se sont partagés le marché de la musique, vont jalousement veiller à la sauvegarde de leurs profits en luttant contre la libre diffusion, contre le piratage, etc…
En matière artistique comme dans d’autres domaines livrés à l’échange capitaliste, la concentration des richesses est un instrument de pouvoir qui permet d’imposer une œuvre, par un intense matraquage publicitaire, non pas, dans ce cas, en dépit du besoin (comme pour les domaines non « artistiques »), mais en dépit du plaisir et de l’émotion suscitée et au détriment de la diversité. Et c’est ce qui rend le « star-système » d’aujourd’hui si écœurant.
Les fameux « droits » d’auteurs ne profitent finalement qu’à une minorité d’artistes et aux industries qui les exploitent comme n’importe quel autre produit.
En fabriquant ses « stars », l’industrie du spectacle offre en outre un modèle éminemment pervers à la population (je renvoie à ce sujet à mon message du 7 mai, « stigmatiser les riches »). Modèle ou la réussite se mesure en termes monétaires, en concentration de richesses aussi déraisonnables qu’indécentes. L’œuvre passe alors au second plan, comme si on voulait évacuer son potentiel de subversion, comme si l’on voulait ensevelir le germe révolutionnaire, prêt à éclore dans toute forme d’art, sous une masse de fric.
Enfin, par l’énormité des moyens engagés, l’industrie parvient à imposer ses modes, à attirer le public sur une offre relativement limitée et à le détourner de la véritable diversité artistique et de tout ce qu’elle peut apporter en terme d’éveil des consciences.

Finalement les artistes deviennent des « marques », ce qui me permet d’en venir au troisième élément de la propriété intellectuelle qui est la propriété des marques… Et là encore, ce type de propriété, conduit d’une part à une concentration indue de richesses, et d’autre part à susciter de faux besoins que l’on s’empresse ensuite de combler. Ces mécanismes ont notamment été analysés dans un des livres fondateur de l’alter mondialisme : No Logo, La tyrannie des marques, de la journaliste canadienne Naomi Klein.

En conclusion provisoire sur les diverses formes de propriétés intellectuelles, je dirais donc que la manière dont elles sont actuellement définies, ne conduit pas principalement à protéger des auteurs, ou à leur garantir des ressources suffisantes, mais à ériger des instruments de concentration de richesses et de pouvoirs qui affaiblissent l’utilité et la valeur des œuvres ou des inventions pour l’ensemble de la société…

Venons en maintenant plus généralement au droit de propriété et aux conséquences de sa définition actuelle…

Je viens de parler des stars de la musique et du cinéma qui peuvent effectivement accumuler des richesses extrêmement importantes, comme n’importe quel autre millionnaire ou milliardaire. Ainsi, monsieur John Travolta, par ailleurs membre de l’église de scientologie, possède trois avions, un Boeing 707, un Gulfstream II et un micro-jet affaire Eclipse.
Le Boeing 707 est un appareil qui permet de transporter plus de 100 passagers. Il consomme à chaque vol beaucoup d’énergie. L’évaluation de cette dépense énergétique sera l’occasion de réviser la notion d’empreinte écologique que nous avons abordée dans le message du 25 mars : Sur un vol d’environ 5 heures, un Boeing 707 consomme environ 20 tonnes de kérosène. Ces 20 tonnes de kérosène, sont « équivalentes » à 200 000 kWh ou encore au dégagement de 100 tonnes de CO2. Pour « absorber » ces 100 tonnes de CO2, il faut mobiliser 25 hectares sur une année. On sait que pour garantir un développement durable, l’empreinte écologique de chaque être humain devrait être limitée à 2 hectares. Cela signifie que chaque fois que monsieur Travolta fait joujou 5 heures avec son avion, il consomme l’énergie qu’il serait raisonnable et équitable d’accorder à 10 êtres humains sur une année… Mais cela ne semble pas trop l’inquiéter, car lorsqu’on lui parle du réchauffement climatique, il admet que c’est un problème, mais que pour lui, la solution sera, en temps voulu, de changer de planète… Bon courage John ! Je préconise, d’ailleurs qu’on t’envoie le premier dans l’espace à bord de la prochaine sonde en partance... Au moins on sera débarrassé de ta présence polluante…

(Pour ceux qui seraient séduits par la suggestion de ce bon John, rappelons que les planètes de notre système solaire ne sont pas habitables. On pourrait théoriquement « terra-former » Mars ou Vénus, mais cela prendrait des siècles. Il ne semble pas exister d’autres planètes à moins de 4 années lumières, ce qui est équivalent à des millénaires, voire des millions d'années de voyage spatial dans les conditions actuelles. Par ailleurs les ressources énergétiques pour expédier ne serait-ce qu’un million de personnes dans l’espace seraient considérables…)

Voilà donc où peut mener l’exercice plein et entier du droit de propriété…

Je vous renvoie à cet article sur le problème de l’accès à l’eau dans le monde et à l’action de l’Assemblée Mondiale des Elus et des Citoyens pour l’Eau.

Un portail plus complet du Monde diplomatique sur ce sujet se trouve ici.

Au droit de propriété qui impose de considérer l’eau comme n’importe quel bien dont la distribution doit être monnayée, il faut en effet opposer un droit d’accès pour tous à l’eau potable.
Certaines ressources ne sont pas des marchandises comme les autres. Leur captation par une entreprise privée ou même par une appartenance nationale, confère un pouvoir de domination intolérable. Par ailleurs cette captation est forcément illégitime. Nul ne pourrait légitimement prétendre nous faire payer l’air qu’on respire, comme nul ne devrait pouvoir monnayer une ressource aussi vitale que l’eau. Certes, il faut des investissements et une maintenance pour acheminer l’eau, pour la traiter, à la différence de l’air (peut-être d’ailleurs cette maintenance de l’air deviendra-t-elle un jour nécessaire avec l’augmentation de la pollution)… Mais c’est à mon avis à la collectivité de prendre en charge ces travaux (en favorisant si possible l'autonomisation de l'accès - le cas typique est le puits que l'on creuse - car, comme je l'ai maintes fois répété sur ce blog, c'est bien l'autonomisation qui est la meilleure garantie contre tous les pouvoirs abusifs. Mais il faut créer au niveau global, les conditions de l'autonomie au nouveau local)…

Et lorsque je parle de collectivité, je n’envisage pas la collectivité nationale… Car l’eau est également une arme stratégique et un facteur de conflits territoriaux. Pour éviter les prochaines guerres de l’eau, la véritable solution me semble être effectivement la mondialisation de cette ressource ou, pour mieux dire son humanisation. Cette humanisation impose des nouvelles règles, par exemple une équité dans l'accès et l'utilisation de la ressource.

J’arrête là ces quelques réflexions, un peu désordonnées sur la propriété...

Je ne pense pas qu’il soit question d’abolir la propriété privée. Mais il apparaît nécessaire d’interdire les concentrations excessives de pouvoirs et de richesses, qui non seulement sont éthiquement inacceptables, mais qui sont inefficaces et dangereuses. Et cela exige sans doute de réviser le droit de la propriété. Ce droit s’est finalement aujourd’hui déjà internationalisé. Au-delà des législations nationales, il résulte de l’adhésion des états à un certain nombre de conventions, qui ont érigé des d’institutions, comme l’Organisation Mondiale du Commerce. C’est ce droit qu’il faut changer, pour la sauvegarde même de l’humanité et pour son bien-être. Il faut l’amender, en s’appuyant non pas sur les états nationaux, mais sur la représentation supranationale des citoyens du monde, sur la représentation humaine, qui seule peut s’opposer aux appétits destructeurs des appartenances nationales et industrielles.

Pour poursuivre la réflexion : Le thème de la propriété et de l’humanisation des ressources peut fournir le sujet d’innombrables études complémentaires.
Ce sera d'ailleurs l’objet du premier nouveau dossier d’Esprit68. Sur la propriété, on peut se référer au nouveau livre du philosophe Michel Serres, Le mal propre, qui lie l’appropriation à l’acte de polluer. Je recommande la lecture de cet ouvrage, à la fois très virulent et très stimulant. Michel Serres rejoint souvent dans son livre certaines de mes analyses, à tel point que je n'ai pu résister au plaisir d'en citer quelques extraits en introduction de certains articles d'Esprit68. Je ne le suivrais peut-être pas jusqu'au bout lorqu'il associe la pollution "dure" liée à la production industrielle à la pollution "douce" des marques et des publicités. Même si cette comparaison me semble très intéressante, je crains qu'elle ne fasse oublier une différence fondamentale : la pollution "dure" est irrémédiable. Nos enfants auront à en souffir, car ils ne pourront changer d'environnement, alors qu'ils pourront plus aisément se débarasser de la pollution "douce" qui encombre nos cerveaux. Plus généralement, je regrette simplement chez Michel Serres une approche un peu trop "philosophique" (c'est normal me direz-vous) à mon goût, qui tend souvent à définir la propriété, la beauté ou la pollution comme des « essences ». Et c'est d'ailleurs ce qui sans doute conduit Michel Serres à ce rapprochement trop audacieux entre "pollution dure" et "pollution douce" et qui lui fait rater une définition plus "objective" de la pollution qui pourrait être exprimée en terme d'entropie. La pollution c'est d'abord une dégradation de l'ordre dans un système, dégradation qui doit être compensée par un apport supplémentaire d'énergie permettant de la recycler. Alors certes, la pollution garde un aspect "relatif", car elle ne peut se définir qu'en rapport à l'environnement profitable pour l'homme (on pourrait en effet envisager un accroissement d'ordre dans un écosystème qui serait pourtant fatal à l'homme). Cette définition plus "objective" de la pollution "dure" indique au moins le moyen de la limiter : l'emploi raisonné de l'énergie. Evidemment cet emploi raisonné ne peut être obtenu qu'en réformant l'actuel système de production, de consommation et d'échange. C'est du reste sur le versant des "solutions" que le livre de Michel Serres parait un peu court (mais ce n'est pas véritablement son objet...).
La lecture du Mal propre permet cependant de comprendre, que le principe « pollueur payeur » n'est pas la bonne solution. Le pollueur n’a pas à payer pour « racheter » sa pollution. Le « paiement » qu’il peut fournir n’efface pas sa faute, au contraire, il fournit de nouvelles liquidités au système de production de consommation et d’échange, ce qui conduit à accroître encore la somme des biens produits et consommés et donc à nouveau la pollution. Il faut plutôt que le mode de régulation de la production, de la consommation et de l’échange, interdise en amont la pollution, c’est à dire que les producteurs soient dissuadés de produire des biens polluants, avant même que les consommateurs ne soient dissuadés de les consommer. Plus généralement, la réflexion sur la propriété ne peut s’affranchir d’une distinction des différents types de biens possédés et consommés : biens durables, non durables, meubles, immeubles, biens de consommation, moyens de production etc… Et de ce qui peut fonder ou pour mieux dire légitimer leur propriété. Le travail, le besoin et l’usage sont à mon avis les principaux facteurs de la légitimation de la propriété. C’est parce que l’on occupe un logement que l’on est amené à en revendiquer la propriété. C’est également parce que l’on travaille une parcelle de terre et que l’on en vit, que l’on peut légitimement en revendiquer et jusqu’à un certain point – la propriété. Je dis jusqu’à un certains point, car, je pense qu’une propriété collective « humanitaire » se superpose le plus souvent à la propriété individuelle. La propriété individuelle ne devrait pas conduire à dégrader irrémédiablement un bien qui appartient également à l’humanité (ne serait-ce que parce que ce bien – la terre en l’occurrence – sera plus tard « possédé » par d’autres générations). De même, lorsque je prétends que le travail conduit à légitimer la propriété, il ne faudrait passe se méprendre. La propriété des moyens de production, quand ces moyens excèdent une certaine capacité (en énergie notamment), ne peut à mon avis en aucun cas être individuelle. Il faut à cet égard distinguer la responsabilité de la propriété. Un individu peut avoir des responsabilités dans une entreprise, il peut prendre des décisions impliquant un certain ensemble de moyens. Cela n’implique pas qu’il doive posséder ces moyens. Au contraire, son « pouvoir » de décision ou d’utilisation doit toujours être soumis au contrôle de ceux avec qui il collabore ou de ceux pour qui il produit. A cet égard, les « grands patrons », devraient tout simplement être élus au sein de leur entreprise et soumis, avec leurs équipes, à un contrôle (un vote ?) des consommateurs. Voilà comment devrait d’exercer la véritable démocratie sociale.
Le thème de la propriété doit également s’accompagner d’une réflexion sur l’héritage. Qu’est-ce qui peut légitimer, et dans quelles limites, la transmission des biens ? Comment concilier cette transmission avec l’idée de justice ?
Ces réflexions sur la propriété devront en tous les cas être menées préalablement à la définition du nouveau mode de régulation de la production, de la consommation et de l’échange. C’est à la suite de cette analyse que l’Equivalent Universel Energie ou l’Equivalent Surface Universel pourront être valablement introduit pour indiquer la vraie valeur des choses, qu’elles soient possédées collectivement ou individuellement.

Retour en haut de la page réflexions.

23) Soyons pragmatique, concilions l’inconciliable

Retour à la réflexion précédente.

Les réflexions d’Esprit68 semblent osciller entre deux tendances apparemment irréconciliables :

- la tendance alter mondialiste qui propose comme son nom l’indique une autre mondialisation, et donc une autre façon de réguler les échanges au niveau mondial.

- la tendance anarchiste qui tendrait non pas à encadrer un marché mondialisé mais plutôt à supprimer ce marché, en favorisant l’émergence de communautés autonomes locales.

La tendance alter-mondialiste tend à faire émerger une représentation démocratique mondiale, et peut-être un « gouvernement mondial » capable de gérer des « biens publics mondiaux » d’édicter des normes, écologiques ou autres, voire de prélever des taxes (comme La taxe Tobin que l’association alter mondialiste Attac voudrait voir instaurée) …
La tendance anarchiste se méfie de toute forme d’instance représentative et de toute norme, loi ou règlement par elle édicté. Elle considérera comme une monstruosité toute forme d’autorité ou de gouvernement mondial.

Il existe donc deux tendances contraires, engagées dans une même lutte contre le mode capitaliste de production, de consommation et d’échange. Evidemment ces deux tendances se rejoignent sur bon nombre de leurs revendications. Par exemple la défense des producteurs locaux, la lutte contre les multinationales, la dénonciation des dérives consuméristes… Leur philosophie sont pourtant opposées. Les deux livres que j’ai présentés sur ma page « Débats », L’insurrection qui vient et Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, sont emblématiques de ces deux grandes tendances de la lutte anti-capitaliste.

Peut-on cependant réconcilier ces deux tendances contraires ou, du moins, les engager dans un même mouvement, les faire participer au renversement d’une même roue ?

Dans les 68 premiers articles du blog, j’avais proposé un schéma de la révolution articulant ces deux pôles, comme deux modes d’actions – local et global – opposés mais complémentaires. A l’époque, je plaçais d’ailleurs les mouvements alter-mondialistes du coté de l’action locale, car je songeais aux actions « locales » des faucheurs d’OGM, aux manifestations « locales » organisées lors des contre-sommets, et surtout aux luttes mexicaines dans l'état du Chiapas, auxquelles l’étiquette « alter mondialiste » fut, à tort ou à raison, accolée… Ce positionnement était certainement erroné, car la philosophie du mouvement alter-mondialiste est évidemment globale. Je vous fournis donc une nouvelle version corrigée de ce schéma :

Nouvelle version du schéma de la révolution

Il me semble déjà entendre la vigoureuse réprobation des anarchistes : ce schéma n’a aucun sens ! L’anarchie n’est tout simplement pas conciliable avec un gouvernement ou une autorité mondiale (on remarque que je n’emploi plus ces termes, mais on pourrait facilement rétorquer que l’« organisation » mondiale à laquelle je fais allusion, n’est qu’une manière d’habiller différemment une même réalité.)
Pire encore, placer « l’écologie » au cœur de ce schéma, reviendrait à sacrifier à une mode, à se livrer à une nouvelle tyrannie, et à fournir une nouvelle légitimation à l’émergence d’un pouvoir plus terrible encore que les pouvoirs capitalistes, autoritaires ou totalitaires du passé.

J’admets que mon schéma est d’une certaine manière contradictoire… Mais c’est parce qu’il est censé répondre à une urgence, parce qu’il s’inscrit dans une situation évolutive, parce qu’il doit permettre de faire tourner la roue de la révolution, tout en tentant de la détourner de l’ornière du pouvoir.

Comme j’ai voulu maintes fois le proclamer sur le blog et sur ce site, je considère que le pouvoir doit être considéré comme un polluant des relations sociales, polluant qu’il convient de maintenir à son niveau de concentration le plus bas mais qu’il est difficile d’éliminer totalement dans l’action révolutionnaire, sous peine de favoriser l’émergence d’un autre pouvoir, bien plus terrible et bien plus difficile à recycler, celui de la réaction. L’anarchie est donc bien un but, mais ce but n’est sans doute pas atteignable immédiatement.
Je devine la crainte ou la colère, que cet avis peut susciter chez les anarchistes qui peuvent y voir la résurgence d’une vieille trahison, celle là même qui fut perpétrée par les bolcheviques lorsqu’ils instaurèrent la « dictature du prolétariat » présentée comme un préalable à la disparition de l’état mais qui déboucha en réalité sur l’autoritarisme stalinien.

Je ne peux évidemment pas fournir l’assurance que les organisations globales mises en place à titre provisoire dans le cadre d’une révolution alter mondiale, ne déboucheront pas sur des pouvoirs permanents, autoritaires ou bureaucratiques.
Mais je pense que des considérations réalistes plaident pour l’émergence, au moins provisoire, d’un pouvoir démocratique mondial, assez légitime pour entamer avec un minimum de violence, les actions d’expropriations et de redistributions nécessaires pour en finir avec le capitalisme.
C’est également l’urgence de la situation qui plaide pour cette une prise de conscience et pour cette action globale. L’urgence de la sortie du capitalisme est en effet triple :

- Urgence écologique tout d’abord, qui impose une bataille contre l’irrémédiable bouleversement du climat, contre l’irréversible contamination des eaux, des sols et de l’air et contre l’épuisement des ressources.

- Urgence anti-autoritaire et anti-sécuritaire ensuite, imposant de stopper le déploiement des nouvelles formes de contrôle du pouvoir capitaliste qui, si elles ne sont pas très rapidement contrées, rendront impossible l’accomplissement du rêve anarchiste : dissémination des OGM rendant impossible la mise en place de cultures vivrières et l’autonomisation des communautés locales ; nouvelles formes de contrôles et de traçages génétiques, quadrillage vidéo et satellitaire interdisant toute forme d’insurrection.

- Urgence enfin, de la lutte contre la menace d’anéantissement nucléaire (ou contre tout au cataclysme bactériologique ou chimique) qui demeure l’insupportable prérogative de quelques puissances nationales.

Pour contrer ces menaces terribles, il faut, me semble-t-il faire émerger un contre pouvoir à l’échelle mondiale. Ce contre-pouvoir doit être démocratique. Cette démocratie mondiale doit être considérée comme une transition vers l’anarchie. Quelques-uns de mes vieux montages photos étaient censés illustrés ce nécessaire cheminement vers l’anarchie.

démocratie comme vaisseau, anarchie comme horizon

Cette « démocratie mondiale » peut prendre bien des formes, mais elle pourrait, selon moi, se constituer sous la forme d’une représentativité des communes ou pour mieux dire sous la forme d’une représentativité des « habitats ».

Peut-être l’anarchie est-elle déjà possible… Dans les pays riches ! Là où il existe de puissants moyens d’action sur les choses, là où les besoins élémentaires peuvent être facilement satisfaits et où une ou deux heures de travail, fournies en moyenne par jour et par « habitant », suffirait au bonheur de tous.

Dans d’autres pays, on sein d’autres « habitats » moins favorisés, il faudra auparavant constituer les conditions de l’anarchie. Il faudra favoriser le développement technique, agricole, industriel, culturel, dans des régions du monde qui ont été tenues à l’écart de la redistribution des richesses produites par les modes capitalistes de production, de consommation et d’échanges. Il faudra développer au sein de ses « habitats » des infrastructures, l’éducation, les réseaux, l’habitat, l’agriculture, l’irrigation… Et cela passe sans doute par une action centralisée.

Les siècles d’oppression capitaliste, religieuse, militaire, nobiliaire, clanique, ne s’effaceront pas naturellement. Une transition vers l’anarchie, reposant sur une certaine forme de démocratie, sur la redistribution des (faux) profits du capitalisme, et sur la reconnaissance de certains droits, me semble nécessaire. C’est dans ce cadre que peuvent s’inscrire la revendication d’un revenu minimum universel, ou le droit à la satisfaction de besoins essentiels tels que la nourriture, le logement, l’éducation, les soins…
L’accès à des biens publics gratuits, le respect de ces droits humains essentiels, nécessite, au moins provisoirement, une « collectivité publique » gérant les biens publics et garantissant les droits. Certes, à terme, ce « service public » pourrait être délégué aux divers « habitats » autonomes. Mais la question de la répartition des richesses devra auparavant être résolue.
La propriété « humaine », L’Équivalent Universel Énergie, le salaire minimum universel auxquels j’ai fais allusions dans mes différents articles, sont des instrument globaux, que certains considèreront comme « étatiques », qui eux aussi devront disparaître dans une perspective anarchiste, mais qui seront utiles, dans un premier temps, pour répartir les richesses, pour permettre sans excès de violence, de faire table rase du passé.
Les différents « habitats » régionaux, devront respecter entre eux un socle de règles communes, notamment vis à vis de l’environnement. Il s’agit d’évoluer vers un communisme libertaire, mais écologique. Il serait injuste que certains « habitats » s’octroient une empreinte écologique, qui si elle était revendiquée par les autres habitats, serait incompatible avec la préservation des conditions de vie futures (nécessaire partage du territoire et préservation de l’environnement pour les générations futures).

Une voix assez légitime devra donc s’élever pour proclamer : « Vous les pays, ou les régions, ou les habitats « riches », vous consommez trop, vous accaparez trop de ressources et de moyens et vous devez partager ces ressources et ces moyens, ainsi que votre savoir faire, avec des pays, des régions, des zones ou des « habitats » moins bien lotis. »

Cette voix sera légitime parce qu’elle sera démocratique. La représentation des habitats humains donnera à une cette voix toute sa puissance et toute son autorité.

Comment améliorer les conditions de vie dans tel bidonville? Sans doute en permettant aux habitants de ce lieu de s’exprimer pour revendiquer les moyens de leur autonomie et de leur dignité : réseau d’assainissement, accès à l’énergie, mais aussi et surtout, surfaces supplémentaires reprises, sur la base de critères équitables, aux habitats voisins injustement favorisés.

Comment permettre à tel habitat de pécheurs traditionnels de vivre dignement tout en ménageant une ressource rare ? En modifiant, de manière concertée, les règles et les conditions de l’échange, pour que les profits des pêches industrielles ne puissent pas même se constituer et que personne ne soit incité à la surexploitation de la ressource.

Toute ces revendications, si justes, si nécessaires et si urgentes, doivent selon moi être portées par une voix démocratique à l’échelle mondiale.

Le chemin reste à tracer vers cette « représentation des habitats », vers cette forme nécessaire de démocratie mondiale, qui, dans une premier temps, devra user de son « pouvoir », tout simplement pour organiser la redistribution des richesses et pour redéfinir les termes de l’échange, avant de progressivement s’effacer…

Mais c’est un chemin que nous devons absolument parcourir !

Retour en haut de la page réflexions.

Avertissement

"Tout est à tous, rien n'est à l'exploiteur !"
Les contenus d’Esprit68, textes et images, sont utilisables par tous. Recopiez les, diffusez-les, transformez-les si vous le souhaitez… Je vous demande simplement de ne pas en faire d’utilisation commerciale sans autorisation.